L'Observateur Paalga (Ouagadougou)

Burkina Faso:Un tigre en papier : Charles Taylor

San Evariste Barro

30 Mars 2006


opinion

Courte aura donc été la cavale de Charles Taylor qui avait pris la poudre d'escampette en réussissant à quitter, dans la nuit de lundi à mardi, sa luxueuse villa de Calabar au sud du Nigeria, où il était exilé depuis 2003.

L'ancien chef de guerre ne se sentait plus, alors là pas du tout, en sécurité dans ce pays dont le président, Obasandjo, a craqué sous le poids de fortes pressions internationales, notamment américaines, en acceptant le principe de son extradition vers Freetown, où il est inculpé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) qui a retenu contre lui 17 chefs d'inculpation dont ceux imprescriptibles de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.

De spectre, l'éventualité de cette extradition prenait une forme précise au fil des jours. C'est pour échapper à cette épée de Damoclès que Taylor a su se jouer de la vigilance de ses gardes nigérians pour aller se chercher ailleurs comme on dit.

Drapé d'un boubou blanc, à bord d'un véhicule, le fuyard qui a fendu le Nigeria du sud au nord a pu passer tous les contrôles de police jusqu'à la frontière avec le Cameroun dans l'Etat de Borno.

C'est là que la course s'est terminée au poste de douane où les gabelous, parce qu'ils ont trouvé dans la voiture d'importantes coupures d'argent en dollars, ont poussé les fouilles et l'interrogatoire pour finir par démasquer le célèbre rougeau de Monrovia.

Ironie du sort, cette escapade a précipité son extradition vers le Liberia, où il est arrivé hier en fin de matinée à bord d'un avion de la présidence nigériane. Le colis gênant est désormais entre les mains d'Ellen Johnson Sirleaf qui ne tardera pas à le "refourguer" au TSSL puisque la justice de son pays ne lui en veut pas.

Tout est bien qui finit bien, dit-on. Obasandjo doit maintenant pousser un ouf de soulagement parce que cette fugue le desservait, lui et son pays.

Déjà, des voix avaient commencé à s'élever pour crier haro sur le Nigeria qu'on soupçonnait de complicité et de laxisme pour avoir laisser un hôte de ce calibre fuir aussi facilement.

Et la suspicion gagnait même toute les sous-régions ouest et centre de l'Afrique dont les Etats étaient invités par Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU, à ne pas accorder de refuge à l'ex-homme de guerre.

Et de fait, si on n'avait pas pu mettre la main sur le fuyard, certains de ces pays auraient eu des soucis à se faire puisqu'on les accuserait, à tort, d'héberger Charles Taylor.

Il est des capitales qui allaient avoir du mal à montrer patte blanche à cause des accointances supposées ou réelles qu'elles auraient eu avec le fuyard dans le passé. Ouf ! alors dans ces capitales.

Mais dans cette rocambolesque histoire, ce qui intrigue, c'est sans doute la légèreté avec laquelle Taylor a pensé et conçu son évasion.

En effet, comment pouvait-il croire qu'il avait des chances de s'évanouir ainsi dans la nature à bord d'un véhicule, pas d'un hélico pour aller vite ? Il a, on imagine, misé sur la corruption réputée d'une frange des forces de l'ordre et de la population nigérianes.

S'il a pu quitter sa villa, il a certainement « arrosé » ceux qui le surveillaient. Et qui sait s'il n'a pas actionné l'arrosoir lors des différents contrôles de police qu'il a pu passer ?

Transparency international n'a qu'a bien se tenir et à en tenir compte dans son prochain rapport sur l'état de la corruption : il existe des douaniers intègres au pays d'Obasandjo.

Une autre question que l'on peut se poser, c'est de savoir si le fuyard avait eu des assurances d'un tiers avant de se lancer dans l'aventure.

Devait-il faire ses preuves de guerrier en parvenant seul au Cameroun où il allait être pris en charge par ses proches ? Si on lui a fait croire que c'était possible, il s'est alors montré naïf et piètre stratège.

A moins que le rougeau n'ait été attiré dans un traquenard. Des personnes très influentes lui ont peut-être conseillé de partir et qu'ils allaient couvrir sa fugue en lui dégageant les routes. Si cette hypothèse se vérifiait, c'est qu'on l'a bien eu.

En effet, en fuyant ainsi, Taylor tombe sous le coup de la loi, et le Nigeria a trouvé une raison solide de l'extrader sans donner l'impression de l'avoir trahi. C'est donc une manière de le livrer sans se salir les mains.

Sans quoi, il aurait été difficile à Obasandjo de faire juger son hôte sans s'altérer la confiance et la sympathie des partisans de Taylor, dont les capacités de nuisances sont encore intactes au Liberia...

Mais nous croyons que le mieux pour lui aurait été d'attendre dignement son extradition et ensuite d'aller se défendre vaillamment devant le TSSL.

Quand on a été grand, il y a des petitesses qu'il ne faut plus accepter. Se cacher ? Oui. Mais où dans ce monde globalisé, devenu comme un gros village où tout se sait, à cause de l'extraordinaire développement des technologies de l'information et de la communication ? Fuir n'aurait été qu'un sursis puisque tôt ou tard, il allait être rattrapé.

La communauté internationale a demandé et obtenu finalement ce qu'elle voulait : un roi nègre répondra de ses actes devant un tribunal international.

Mais à quand l'extradition de Georges Bush ou de Tony Blair devant un tribunal spécial pour l'Irak ? On peut encore attendre et éternellement !

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