PROFESSEUR ALPHONSE MBUYAMBA KANKOLONGO Univ. de Kinshasa
11 Avril 2006
Kinshasa — Si la Francophonie n'est connue en Afrique qui depuis quatre décennies -en effet, les présidents tunisien Bourguiba et sénégalais Senghor en lancèrent l'idée en 1965-, le français par contre y a été introduit déjà au 19è siècle.
Lors de la conquête coloniale, le français s'installa définitivement sur le continent noir. Il posa donc dès le départ, la question de sa confrontation aux langues africaines ; surtout quand il devint langue d'enseignement dans beaucoup de pays noirs dont la Rdc. Le français véhicule en effet, et véhicule toujours la culture française.
C'est un accident historique qui a fait de la Rdc un pays francophone plutôt que lusophone, anglophone, voire néerlandophone. On se plaît parfois à classer notre pays parmi les grands pays de langue française. On va même jusqu'à lui reconnaître l'honorable seconde place après la France. S'il a une étendue de 80 fois la Belgique et s'il compte plus de 50 millions d'habitants aujourd'hui ceux-ci sont loin de parler tous français et de le comprendre. Comme le souligne si bien Sully Faïk : «Sans doute le français y est bien la langue officielle mais, en dehors de grands centres, il n'est employé qu'occasionnellement ; même dans les villes (où est concentrée le tiers de la population), sauf exception plutôt rare, il n'est pas la langue qu'on parle en famille, et donc pratiquement pour aucun 'Zaïrois', il n'est une langue maternelle». A ce propos, il évoque une enquête menée, dans les milieux ouvriers de plusieurs centres de la province du Katanga aux environs de 1955, qui montre q ue, dans les relations tant intra-familiales, qu'extra-familiales, il n'y a, entre Zaïrois de ce niveau, emploi bilatéral du français que dans 1,23 % des cas.
Une autre enquête menée à Kinshasa (alors Léopoldville) en 1959-1960, parmi les étudiants de l'année pré-universitaire, relève que moins de 40 % d'entre eux parle occasionnellement français avec certains membres de leur famille mais jamais avec leur mère et rarement avec leur soeurs ou cousines. Cette faible implantation du français dans la population féminine congolaise causée, il est vrai, par l'important décalage dans la scolarité entre les deux sexes, n'en est pas moins un signe révélateur du caractère superficiel de la francisation de la Rd Congo. Enfin, une enquête menée en 1973 dans les centres urbains de Goma, Kolwezi et Lubumbashi, nous apprend qu'au sein même des établissements scolaires les instituteurs ne parlent entre eux le français que dans une proportion de 9,94 % ; ce pourcentage tombe à 0,58 % en dehors de l'école.
FRANÇAIS - LANGUES CONGOLAISE
Dès les origines de la colonisation, certains esprits, à la fois dans un souci pédagogique et pour assurer la sauvegarde des valeurs culturelles authentiquement congolaises, tout en évitant une scission entre les élites et la masse, ont prôné les langues locales comme véhicule de l'enseignement et comme matières d'études, ne réservant au français qu'un rôle auxiliaire de langue internationale et seulement pour les élites. L'évangélisation et l'éducation morale des indigènes constituant le but essentiel de l'oeuvre missionnaire, les missionnaires introduisaient leurs catéchumènes et leurs élèves en langues autochtones. Tout en affirmant l'infériorité de ces langues et leur incapacité à conduire à la civilisation, le colonisateur belge les laissant ainsi subsister dans plusieurs domaines, même dans l'enseignement.
Aux yeux du pouvoir colonial, cette attitude était délibérée et motivée : son idéal était d'avoir des indigènes capables de comprendre ses ordres pour les exécuter en subalternes ; mais aussi des gens suffisamment incultes pour ne jamais pouvoir se poser la question sur les grands problèmes sociaux de leur situation de colonisés. Toute prise de conscience risquait en effet de mettre en cause la suprématie politico-économique du colonisateur. Ainsi, une petite dose de culture étrangère, pour les besoins de la cause, et une certaine survivance de la culture ancestrale, pour ne pas révolter des consciences blessées, semblaient au dominateur la solution idéale pour être à l'abri des incommodités de l'éveil nationaliste.
Comme on le voit, dans l'imaginaire collectif du colonisateur belge donc, l'implantation d'une langue unique sur ce vaste territoire aurait facilité la naissance d'un esprit national qui un jour pourrait prendre des allures revendicatives, d'autant plus que cette langue de grande extension internationale aurait été pour les populations une dangereuse ouverture sur le monde (africain et européen), préférait maintenir une multiplicité d'idiomes, garante sûre de la pérennité de leur domination territoriale et économique. A ce propos, le mouvement de la Négritude né dans les années 1930 en France autour d'Aimé Césaire (Martiniquais), Léon Gontran Damas (Guyanais) et Léopold Sédar Senghor (Sénégalais)-, ne sera véritablement comme dans l'ex-Congo Belge en 1960 à la faveur de l'indépendance du pays.
FRANCOPHONIE ET SITUATION ACTUELLE Qu'est-ce que la Francophonie aujourd'hui ? C'est un mouvement complexe, à la fois politique et linguistique, technique et économique par lequel les pays ayant en partage la langue française veulent aujourd'hui se trouver une forme de coopération pour une culture universelle ! Donc, la francophonie n'est plus un phénomène strictement linguistique. La langue française est l'un de ses aspects et c'est elle qui nous intéresse dans ce pays.
Quelle place occupe présentement la langue français en Rd Congo? A ce jour, elle est toujours la langue officielle. Elle garde non seulement son rôle de langue internationale et interafricaine, mais surtout, -et peut-être pour longtemps encore- son rôle de véhicule culturel et scientifique dans les écoles et les universités. En outre, elle n'y est plus sentie comme une langue tout à fait étrangère puisqu'elle peut servir à l'expression d'une pensée originale essentiellement africaine et congolaise, que ce soit dans le domaine de la création littéraire ou dans celui de la conception et de l'application d'une doctrine politique. Un indice de sa puissance d'implantation sur les langues congolaises est que celles-ci recourent à ses lexies, à peine naturalisées, et cela même dans le vocabulaire fondamental. En dehors des secteurs officiel, scolaire et scientifique, c'est surtout dans les mass médias que le français occupe une place privilégiée.
Au total, en Rd Congo, le français est donc beaucoup plus lu et entendu qu'il n'est instinctivement parlé et écrit.
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