Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Vote des militaires : savoir sérénité garder

opinion

Au fur et à mesure que les échéances de 2007 approchent, se dégage comme qui dirait, un manque de sérénité chez beaucoup d'acteurs politiques avec son lot d'a priori, de procès d'intention et d'accusations souvent gratuites. Le débat sur le vote des militaires est ainsi largement gangrené par cet état de fait.

Pourtant, s'il y a un sujet sur lequel il devrait y avoir le moins possible de disputes entre adversaires politiques, ce devrait être précisément sur ce terrain-là. En effet, autant sur les questions de vision, de projets de société ou de programmes, l'on peut et l'on doit s'attendre à des confrontations 'féroces', entre acteurs politiques, autant sur les mécanismes de dévolution du pouvoir, notre pays devrait aujourd'hui être loin du type de débats auxquels nous assistons. Etant donné que notre parti, sur cette question, s'est forgé un point de vue depuis une quinzaine d'années, il me semble opportun d'apporter une modeste contribution que je voudrais sereine, posit ive et constructive.

Le problème du vote des militaires a été soulevé dès la première commission de réforme du Code électoral qui s'est réunie en 1991 et en 1992 sous la haute et sage présidence du juge Kéba Mbaye. A l'époque, And Jëf/Pads s'était prononcé très clairement pour le vote des militaires dans notre pays pour au moins trois raisons bien simples.

Premièrement : Les militaires sont des citoyens sénégalais, de plus chargés de la mission éminemment noble de défendre l'intégrité du territoire et la sécurité nationale. Deuxièmement : Ils participent, en temps de paix, à l'oeuvre de construction nationale comme on le constate sur divers chantiers à travers le pays. Troisièmement : Il s'agit d'une armée d'élite qui a fait ses preuves aux quatre coins de notre planète et dont le caractère républicain ne s'est pas démenti depuis plus de quatre décennies.

Pourquoi dès lors, tandis que dans des démocraties majeures comme celles d'Europe dont la France notamment, les militaires votent, devrions-nous nous montrer frileux quand il s'agit du Sénégal ? A moins de considérer que les professions de foi déclamées par les uns et par les autres sur le caractère hautement républicain de cette institution, son professionnalisme, son expertise ne soient que de simples clauses de style.

On aura entendu beaucoup de confusions et d'amalgames dans ce débat : Tout d'abord un abus de langage : on parle beaucoup et à tort du 'vote de l'Armée' à la place du 'vote des militaires'. Ce n'est pas la même chose. Ce n'est pas l'Armée en tant qu'institution qui vote, mais ceux qui peuplent l'institution. Ce n'est pas un collectif qui vote, mais des individus. La différence est de taille.

Ensuite, beaucoup d'adversaires du vote des militaires raisonnent comme si le vote était obligatoire, évoquant notamment une possible influence des commandants sur la troupe. Il faut rappeler qu'il s'agit, dans l'esprit du gouvernement, de donner simplement la possibilité, pour les militaires qui le désirent, d'aller voter le jour du scrutin. De même qu'il est loisible à un civil d'aller à la pêche à la ligne le jour du scrutin, de même il est loisible au militaire inscrit de vaquer à d'autres occupations le jour du scrutin plutôt que d'aller voter. Ce qui est injuste, par contre, c'est de lui ôter le droit d'exprimer son choix alors qu'il eut bien voulu le faire.

J'ai entendu aussi dire que si les militaires sont électeurs, ils doivent aussi être éligibles au motif que 'tout électeur est éligible'. Cette assertion est tout à fait inexacte. Tout électeur n'est pas éligible. Les magistrats sont électeurs, mais ne sont pas éligibles. Les autorités du Commandement territorial (gouverneurs, préfets, sous-préfets) sont électeurs, mais ne sont pas éligibles. Les jeunes de 18 ans sont électeurs, mais ne sont pas éligibles. Tous ceux qui ont entre 18 ans et 35 ans, sont électeurs au scrutin présidentiel, mais ne sont pas éligibles parce qu'ils n'ont pas l'âge requis pour être candidat à ce type d'élection.

Il a également été dit que si les militaires votent, les candidats vont tenir des meetings dans les casernes. Pourquoi tenir des meetings dans les casernes ? Dans les démocraties où les militaires votent, il n'y a pas de meetings politiques dans les casernes. Pourquoi voudrait-on qu'il y en ait chez nous ? Les moyens de communication sont tels aujourd'hui que chacun peut se faire une idée sur les candidats et leurs programmes sans qu'il soit nécessaire d'aller à leur meeting. D'ailleurs, combien sont-ils les civils qui votent sans fréquenter les meetings des candidats ? Ne sont-ils pas plus nombreux que ceux qui fréquentent les meetings politiques ? En fait, il apparaît ici aussi un certain amalgame. On semble admettre l'idée selon laquelle celui qui vote, est forcément impliqué dans les batailles politiques, ce que les exemples évoqués ci-dessus récusent clairement. La confusion qu'il ne faut pas faire, c'est d'assimiler le droit des militaires à voter au droit des militaire s à faire de la politique. Le droit d'appartenir à un parti politique ou de mener des activités à caractère politique (réunions et meeting politiques, expressions ou manifestations de positions politiques, agitation et propagande, etc.) n'est pas reconnu au militaire qui est logé, comme dit plus haut, à la même enseigne que le magistrat, l'autorité du commandement territorial (préfet, gouverneur, sous-préfet).

On parle aussi de neutralité de l'Armée sans toujours en expliciter le contenu. Si l'institution a, entre autres missions, celle de protéger et de défendre les institutions de la République, les individus qui la composent ont, eux, des opinions, car ce sont des citoyens vivant dans notre société comme chacun d'entre nous, ayant femmes, enfants ou parents et à même d'avoir chacun son point de vue sur les avancées et/ou les limites de ce qui se fait dans le pays. Dès lors qu'ils ne sont pas autorisés à exprimer des opinions politiques, on devrait tout au moins leur permettre de faire leur choix dans le secret de l'isoloir, sur ceux qui aspirent à présider aux destinées de cette nation qu'eux, en tant que soldats, ont en charge, précisément, de défendre.

Certains se sont même posés la question de savoir comment les militaires peuvent-ils s'acquitter de leur vote tout en étant tenu de garantir la sécurité du scrutin. Là aussi, il ne s'agit pas de réinventer la roue ; ailleurs, les militaires votent la veille ou plusieurs jours avant la date fixée pour le scrutin, ce qui leur permet de se déployer le jour J sans aucune difficulté particulière.

Certains ont prétendu que les militaires étaient en train de s'inscrire sur les listes électorales pour en inférer des intentions frauduleuses de la part des autorités. Il y a, à mon sens, beaucoup de légèreté dans cette façon de voir. D'abord, à supposer (car cela reste à prouver) que des militaires se soient effectivement inscrits sur les listes électorales, la question que l'on peut légitimement poser est la suivante : Est-il écrit sur leur front que ce sont des militaires ? Non ! S'ils se présentent en tenue civile avec un extrait de naissance comme cela est autorisé, qu'est-ce qui prouve au préposé à l'inscription que la personne qui est devant lui est un militaire ? Plus généralement, n'y a-t-il pas, ici aussi, une certaine précipitation à formuler des jugements à l'emporte-pièce, car n'oublions pas que les commissions qui sont instituées, traitent aussi bien le cas des personnes qui cherchent la carte nationale d'identité que celui des personnes qui, en sus de la carte nationale d'identité, s'inscrivent sur les listes électorales. Un militaire peut parfaitement se présenter à une commission pour acquérir sa carte nationale d'identité. Il n'y a rien à redire là-dessus. N'écartons donc pas l'hypothèse que les militaires qui se présentent devant les commissions, y viennent non pas pour s'inscrire sur les listes électorales, mais bien pour se procurer une carte nationale d'identité.

L'on peut enfin - pour n'occulter aucun aspect du sujet - concéder comme vraie l'affirmation selon laquelle des militaires s'inscrivent effectivement sur les listes électorales en toute connaissance de cause. Si tel était le cas comme l'affirment certains, il ne nous resterait alors qu'à avoir le courage politique d'en tirer les conséquences, car ce serait là l'expression d'une aspiration pressante (et légitime selon moi) qu'un gouvernement responsable se doit de prendre en compte. Mais dans tout cela, où se trouve la volonté de fraude ?

D'aucuns ont cru devoir évoquer, par ailleurs, la règle du consensus qui a, dans l'ensemble, gouverné le processus électoral chez nous, pour déplorer ou rejeter l'initiative du gouvernement. Il est vrai que cette règle, que j'appelle le 'Consensus démocratique sénégalais', existe bel et bien dans notre jurisprudence politique. Tout Sénégalais qui en comprend le sens profond ainsi que les enjeux qu'elle contribue à réguler, ne peut que se sentir fier d'appartenir à cette nation, qu'il soit acteur politique ou simple citoyen.

Toutefois, la précision de taille qu'il faut apporter ici, est que le vote des militaires ne constitue pas en soi une modalité du système électoral en tant que tel, dont l'adjonction ou la soustraction serait susceptible de porter atteinte à la sincérité du scrutin ou à l'égalité des candidats. En conséquence, la concertation peut être souhaitable sans être opposable à la décision du gouvernement de proposer à l'Assemblée nationale un projet de loi autorisant les militaires à s'inscrire sur les listes électorales pour voter.

Au total, je considère que nous devrions plutôt nous intéresser à la question de savoir comment mettre en oeuvre cette juste décision concernant le vote des militaires, en nous instruisant de l'expérience des grandes démocraties pour en féconder nos réalités propres dans l'optique précisément d'être, ici en Afrique, une démocratie majeure. Encore une fois, le choix du vote des militaires n'est pas, en soi, un critère de distinction d'une démocratie ou d'une dictature. Lorsqu'une démocratie l'instaure, elle s'approfondit. Lorsque c'est par contre une dictature qui l'instaure, elle fait juste un pas de plus dans les sables mouvants du totalitarisme. Au Sénégal, c'était une étape nécessaire à l'approfondissement de notre système démocratique.


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