La Tribune (Algiers)

Algérie: Marc Deschenaux Sélim Djendoubi, docteur en droit financier à la Tribune : «La finance internationale n'a pas pu faire croître les petites entreprises»

Youcef Salami

22 Mai 2006


interview

Marc Deschenaux Sélim Djendoubi est docteur en droit financier. Rencontré en marge du deuxième forum sur la finance internationale organisé à Alger la semaine dernière. Dans l'entretien qui suit, il nous décrit l'évolution du monde de la finance aujourd'hui. Marc Deschenaux Sélim Djendoubi estime par ailleurs que le gouvernement algérien n'aurait pas dû réagir, suite aux débâcles que des banques privées ont connues ces dernières années. A ses yeux, le gouvernement aurait pu laisser réagir le marché

La finance internationale se développe aujourd'hui à un rythme effréné. Mais quelle image renvoie-t-elle dans le monde de l'entreprise ?

La finance internationale n'a pas pu faire croître les petites entreprises, parce qu'elle refuse, entre autres raisons, le risque que celles-ci présentent. Au fond, je crois qu'on va vers une crise majeure. Celle-ci va se traduire par deux choses : premièrement, un éclatement de la stabilité du dollar. Et deuxièmement, l'émergence de petites structures qui vont prendre le rôle social que les grosses refusent de prendre.

Le secteur bancaire en Algérie est en train de changer, d'évoluer dans une dynamique libérale. Quelle idée vous en faites-vous ?

J'ai une idée précise du secteur bancaire en Algérie. Parce qu' avant de venir ici assister à ce deuxième forum sur la finance internationale qu'organise Alger, je me suis livré à une étude complète sur les banques algériennes. Vous avez un secteur bancaire qui peut être très prometteur. Je pense cependant que vous vous trompez quand vous pensez que vous avez des excès en matière de liquidités. Je pense qu'un jour vous devrez débourser de l'argent pour vos infrastructures et que l'excès en question ne serait plus là. Je pense aussi que l'Algérie est un pays fabuleux. Et, j'ai envie d'y faire du business. Lorsqu'on a tout ce qu'il faut, il ne faut pas que ça ne marche pas. Il faut qu'il y ait un réveil.

Il faut qu'il y ait un acte d'humilité de dire que, si ça ne marche pas, je l'admettrai, mais que je ferai en sorte que ça marche et que j'aille au-delà. Prenez des pays comme la Nouvelle-Zélande, les pays du Golfe, par exemple, il ont opéré un lifting. On a vu, dans quel état ils se trouvaient. Il faut savoir faire du lifting. Et, c'est possible. Vous devez comprendre que vous avez des capitaux, mais que ce ne sont pas les politiques ou les aides qui vont les transformer en projets. C'est le travail des entrepreneurs. Parce que les projets, c'est l'affaire des entrepreneurs.

Les politiques sont toujours à la traîne et ils ne font jamais ce qu'il faut. Je pense que ce n'est pas contre votre gouvernement ou contre un gouvernement, c'est contre tous les gouvernements de l'histoire : Jamais un politicien n'a rendu un peuple riche. Pas même le prince de Monaco. Il est vrai que le prince a rapporté des richesses énormes au pays. Sauf qu'il a commencé par sortir les Monégasques pour installer des milliardaires étrangers. C'est la preuve qu'il n'y a jamais eu un gouvernement capable de rendre un peuple riche. C'est le peuple qui se rend riche.

Des banques privées ont été créées en Algérie ces dernières années. L'expérience n'a cependant pas fait que des heureux. Que vous inspirent les faillites en série qu'a connues la place d'Alger ?

Il y a eu l'affaire Khalifa. Il faut dire qu'elle a pesé lourd dans la balance, puisqu'elle a déclenché un foisonnement de réglementations. Même si c'était une grave débâcle, le gouvernement n'aurait pas dû réagir . Il y a toujours des échecs et il faut les accepter. Il y a toujours des gens qui se font voler. Il y a toujours des gens qui se font escroquer. On ne change pas les principes d'une économie parce que dix mille personnes ont perdu de l'argent.

Il y a des gens qui ont perdu de l'argent en masse à Wall Street, est-ce pour autant qu'on a changé les règles de Walt Street ? Il faut de la stabilité. Il ne faut pas par contre que les médias fassent la loi, tout en faisant savoir. Ce n'est pas aux médias de dire que ça, c'est bien ou que ça c'est mal. Je pense qu'il y a eu une libéralisation et que l'affaire Khalifa a incité le gouvernement à la stopper. Et c'est une erreur. Il y a eu des erreurs. Il y aura des erreurs , de la casse. Laissez le marché réagir. Il le faut absolument. En Algérie, il y en a un peu trop pour faire bien. Il faut que vous compreniez que l'initiative vient de vous. Le secteur bancaire a été jugulé et c'est dommage. La finance, c'est tout un monde. La finance, ce n'est pas un monde de journalistes. C'est un monde de combat. Parfois, c'est féroce. Il faut savoir réagir.

Aujourd'hui, la relation banque-entreprise est qualifiée par certains de conflictuelle. Elle est la conséquence d'une exagération dans le respect des règles prudentielles. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Il y a des moyens de remédier à cela. Il y a des règles auxquelles les banques souscrivent. Disons aux banquiers : si vous voulez continuer à vous appeler banquiers, à prendre des capitaux, il faut que vous prêtiez au moins à vingt pour cent de risque. Et si vous ne le faites pas, on vous retirera votre licence. Il faut une puissance de feu. Il faut les obliger à faire des prêts. A taxer les capitaux dormants.

Le secteur bancaire est dominé par les banques publiques .

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Je pense que tous les pays émergents ont des problèmes similaires. Ils disposent d'un secteur bancaire dominé par les banques publiques. C'est une logique et il faut la casser. Pour le faire, il faut qu'il y ait l'accès de banques privées, que les banques publiques aient une obligation de prêter aux petites entreprises, qu'elles aient aussi l'obligation chaque année de démontrer un certains pourcentage de prêt de leur revenu. Cette problématique n'est pas spécifique à l'Algérie. Il faut se battre pour que les banques débloquent le capital.

L'Algérie a décidé de rembourser sa dette extérieure par anticipation. Est-ce un bon choix, selon vous ?

Je crois que ce sera du jamais vu que l'Algérie arrive à payer sa dette par anticipation. Si j'ai un conseil à donner, je dirai : ne le faites pas, ne payez pas votre dette, faites du bien à votre population. Parce que les gens à qui vous devriez la payer vous doivent beaucoup. Il ont fait couler beaucoup de sang. Ils ont fait beaucoup de mal. Et ça doit se chiffrer.

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