Le Messager (Douala)

Cameroun: Ecrans Noirs : les 10 ans d'actions d'un événement culturel majeur

Jean François Channon

12 Juin 2006


Les projecteurs des 10e Ecrans noirs se sont éteints très tard dans la nuit du 3 au 4 juin 2006 à Yaoundé, nonobstant un sabotage d'électricité de la cérémonie de clôture. Rendez-vous est pris du 2 au 9 juin 2007 pour la 11ème édition. Reste en mémoire cette décennie d'action cinématographique dans la ville aux 7 collines.

Il va falloir oublier assez rapidement le douloureux incident qui a marqué la cérémonie de clôture des 10 ans des Ecrans Noirs du cinéma africain et francophone le samedi 3 juin 2006. Avec notamment cette troublante coupure subite d'électricité au Palais des congrès de Yaoundé. En effet, Les invités et autres festivaliers qui venaient de gravir les marches sur un tapis rouge scintillant, s'étaient à peine installés dans la salle 1 500, pour vivre la fin de ce festival qui a déjà acquis son cachet international, lorsque l'obscurité s'est subitement installée.

On a cru à une coupure intempestive d'électricité comme on en connaît souvent ici. Que non ! Un coup d'oeil à l'extérieur va permettre de se rendre compte qu'il n'y avait que le bâtiment du palais des congrès qui était privé de lumière dans la ville. La coupure se faisant longue, Grégoire Owona, un grand ami des Ecrans noirs, a alors décidé de voler au secours de Basseck Ba Kobhio atterré par une situation qui venait ains i ternir l'image d'une manifestation qui a drainé des foules pendant une semaine. Un coup de fil du ministre délégué à la présidence chargé de mission avec les assemblées au directeur général de Aes Sonel qui, à son tour va saisir ses collaborateurs sur place dans la capitale, permettra l'envoi d'une équipe d'urgence au Palais des congrès.

Après plus d'une heure de temps, la lumière est rétablie. Mais la vérité est que, selon toutes les analyses il s'est bien agi d'un sabotage. Des quidams connaissant bien les installations électriques du palais des congrès sont allés sectionner la base des fils électriques à l'instant I, (c'est-à-dire au moment où la cérémonie commençait effectivement), provoquant ainsi une espèce d'embarras et de panique aussi bien chez les invités que parmi les partenaires et sponsors. Heureusement tout est rentré dans l'ordre et pour la plupart des responsables des Films Terre Africaine, la société qui organise le festival Ecrans Noirs, le souhait le plu s vif est que, l'incident soit à oublier au plus vite

Sabotage organisé

Cependant, quelques jours après, alors que la plupart des invités venus d'ailleurs sont presque tous repartis, une question essentielle demeure : qui avait intérêt à organiser un tel sabotage ? Les pistes peuvent être nombreuses en tout cas même s'il n'est pas vraiment important de les scruter. On se souvient qu'au cours de cette édition du festival Ecrans noirs, le président de la République Paul Biya, informé de cet impressionnant déploiement réalisé par Basseck Ba Kobhio et son équipe, avait envoyé des félicitations officielles doublées d'un appréciable appui financier. Quelques jours avant, c'était le ministre d'Etat chargé de la Culture Léopold Ferdinand Oyono qui, convaincu qu'il avait été par le passé intoxiqué par certains de ses collaborateurs au sujet de l'initiateur des Ecrans noirs, avait apporté un soutien considérable à ce dernier.

De même que l'association des cinéastes camerounais que dirige Balthazar Amadangoleda, autrefois prompt à critiquer et à s'opposer à Basseck Ba Kobhio pour des raisons futiles et subjectives est sorti de ses " bouderies " habituelles en offrant un impressionnant cocktail aux invités des Ecrans noirs 2006, marquant ainsi son soutien à ce festival.

Mais dans un pays caractérisé par le nivellement par le bas, l'action des jaloux, des haineux, et autres professionnels de la médiocrité, peut venir de tous les côtés. Et parfois là où on s'y attend le moins. " Avec les félicitations du chef de l'Etat, le soutien du ministre de la Culture, certains ont vu en Basseck Ba Kobhio, qui depuis 10 ans, mène des actions pour faire vivre le cinéma en terre camerounaise ne serait-ce qu'une fois par an, un futur adversaire politique.

Il fallait donc le désillusionner et montrer aux yeux de l'opinion nationale et internationale à travers ce sabotage, que le succès des 10è Ecrans noirs n'était en fait qu'une apparence, et que Basseck est comme tout le monde. C'est bien camerounais ça Dieu merci, les choses sont rentrées dans l'ordre et les nombreux invités, les partenaires, les sponsors des Ecrans noirs ont bien compris qu'il ne s'est agi que d'un incident malheureusement orchestré ", fulmine un fidèle des Ecrans noirs.

De toutes les façons il faudrait bien se souvenir que les Ecrans noirs qui viennent de fêter leur 10ème anniversaire, furent une affaire de passion. Passion d'un homme, mais aussi passion d'une équipe, et passion d'un public d'amoureux du 7è art, qui au fil des ans a adopté ces moments magiques qui n'arrivent qu'une fois l'an. Il y a dix ans, Basseck qui venait de quitter le ministère de la culture pour embrasser une carrière de réalisateur tentait d'expérience de donner aux Camerounais de voir des films africains de qualité au Cameroun. Une ou deux projections au départ, en présence des réalisateurs dans des salles camerounaises. Puis, des projections cinématographiques mensuelles particulièrement courues.

Basseck Ba Kobhio, s'est alors lancé dans la mise en place d'un projet encore plus porteur, notamment l'organisation d'un festival de films, juste pour le plaisir de les faire voir. Chaque année, l'affaire a pris de l'ampleur. Et aujourd'hui, on cherche en vain quel est le cinéaste et réalisateur africain de haut vol, qui n'a pas mis les pieds à Yaoundé pour vivre les Ecrans noirs ? De Sembene Ousmane à Cheick Omar Sissoko (devenu ministre de la Culture au Mali), en passant par Idrissa Ouédraogo, Pierre Yaméogo, Gaston Kaboré, Henri Duparc de regretté mémoire, Abdouraman Sissoko, Mama Keita, Moussa Absa (celui qui a réalisé le film " Madame Brouette "), Camille Mouyeke, Koumba et bien d'autres encore. Les Ecrans Noirs sont devenus en Afrique en général et en Afrique centrale en particulier, l'espoir d'un dynamisme cinématographique. Peut-être que s'il n'était pas décédé, le plus génial des cinéastes africains, le regretté Djibril Diop Mambeti, aurait mis les pieds à Yaoundé pour les Ecrans noirs, un peu comme aujourd'hui la forte arrivée à travers cette 10è édition, des réalisateurs sud-africains dont le cinéma naissant est en pleine vitalité.

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Faut-il donc laisser des esprits malveillants saboter une si belle oeuvre qui au bout de 10 ans d'actions fait honneur à tout un pays ? La réponse est non ! Mongo Beti de regrettée mémoire posait déjà en son temps une utile interrogation face à la médiocrité ambiante. " Qui sert le mieux un pays ? L'intellectuel immergé dans son peuple, en phase avec les populations et qui s'efforce de répandre ce que le pays a de meilleur, à savoir sa culture, ou le bureaucrate confortablement calé dans le fauteuil, qui s'adonne aux délices délétères d'un juridisme suranné ? " En tout cas, il ne faut surtout pas tuer le rêve qui s'est réalisé. A l'année prochaine donc. Et surtout, que maigrissent les jaloux.

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