Fraternité Matin (Abidjan)

Cote d'Ivoire: Protection de la biodiversité : la forêt ivoirienne a payé le plus lourd tribut à l'agriculture

Abidjan — Ce sont avant tout les haches, les machettes et les feux des petits paysans ainsi que les tronçonneuses et les bulldozers des sociétés agro-industrielles qui ont eu raison du manteau forestier iv

Dans le présent titre, le mot "agriculture" renvoie aux productions végétales et animales. Par environnement, il faut entendre la biosphère, c'est-à-dire cette portion de l'espace à la fois atmosphérique, terrestre et océanique qui abrite la vie dans toute sa diversité. Elle englobe, donc, les sols, la végétation dont la forêt, les eaux et l'air.

Depuis l'ère industrielle, ces composantes subissent des dommages soit par destruction, soit par pollution, liés, entre autres, aux pratiques agricoles. La Côte, d'Ivoire n'échappe pas à ce phénomène.

En Côte d'Ivoire, la forêt est la composante biosphérique qui a payé le plus lourd tribut à l'agriculture. Ce couvert qui était de quelque 15 millions d'hectares en 1960, est passé à environ un million et demi d'hectares aujourd'hui. Le taux de couverture du territoire national est donc passé de 46 % à 5 %. Soulignons que le taux recommandé par les spécialistes est de 20 % au moins, lorsqu'il s'agit de pays forestiers comme c'est le cas. Le nord du pays qui, en 1966, était couvert de formations forestières denses à hauteur de 6 à 7 % (forêts sèches et forêts galeries), ne l'était plus qu'à moins de 3% en 1990 et la tendance est pareille pour le Centre.

La destruction de la forêt n'est pas une particularité de la Côte d'Ivoire. Elle est un phénomène pantropical. La forêt tropicale est amputée de 21 millions d'hectares chaque année, soit environ l'équivalent du territoire sénégalais. Ce sont les grandes sylves amazoniennes et congolaises qui subissent la plus grande pression aujourd'hui.

L'agriculture partage la responsabilité de la déforestation avec l'exploitation forestière, mais il convient de nuancer. Le rôle principal des exploitants forestiers ne réside pas dans le prélèvement des grumes comme on peut le penser, mais au contraire en l'ouverture de voies de pénétration que l'agriculteur emprunte, ensuite, à la recherche de terres. En effet, le prélèvement moyen de biomasse opéré par l'industrie du bois est estimé à 1 m3/ha/an, quantité proche de la capacité d'autorégénération de la sylve guinéenne qui, au niveau de la Côte d'Ivoire, est de 0,5 à 1 m3/ha/an. Ce sont, avant tout, les haches, les machettes et le feu des petits paysans ainsi que les tronçonneuses et les bulldozers des sociétés agro-industrielles qui ont eu raison du manteau forestier national.

Les conséquences directes de la déforestation sont multiples. On peut citer l'accroissement de l'érosion des terres et le risque d'inondation, la perturbation du cycle de l'eau, la baisse de l'épuration de l'air et la perte de biodiversité. L'effet sur le climat est complexe et inclut la dérégulation des courants d'air atmosphériques qui font partie des principaux déterminants météorologiques planétaires. Les mesures qu'il faut prendre pour inverser la tendance sont de deux ordres: arrêter la destruction, d'une part, et planter, d'autre part. Pour endiguer l'abattage, il faut arriver à l'abandon de la culture extensive. L'intensification est déjà une réalité pour ce qui est du système de culture à base de coton et pour un grand nombre de cultures pérennes industrielles (palmier à huile, hévéa, ananas, bananier). Mais, le problème reste entier pour les cultures vivrières hors système coton et pour le binôme café/cacao. Pour toutes ces spéculations , cependant, la recherche a mis au point des modèles d'intensification basés sur l'usage d'engrais minéraux purs ou en combinaison avec l'engrais organique (fumier ou compost). Des systèmes de culture qui permettent de réduire le besoin en fertilisants ont également été bâtis. Tous ces acquis ont besoin d'une grande mobilisation et des mesures d'accompagnement pour être vulgarisés.

S'agissant de la plantation d'arbres, soulignons l'intérêt d'une politique basée sur le partenariat et l'adhésion de l'ensemble des opérateurs concernés, à savoir : les paysans, les exploitants forestiers et les structures étatiques et privées engagées dans ce secteur. La création de la SODEFOR en 1966 traduit une volonté gouvernementale exprimée très tôt à l'égard de cette problématique. Jusqu'en 1990, cette structure avait réalisé 80 000 ha de boisement, soit un rythme moyen annuel de 5 000 ha, toutefois sans rapport avec le rythme moyen de déforestation estimé à 300 000 ha/an. La Sodefor, dont la mission a été redéfinie en 1992, reste attelée à cet objectif. Mais il ne semble pas qu'elle puisse, à elle seule, combler le fossé qui a été creusé si assidûment pendant près d'un demi-siècle.

Dans le domaine théoriquement protégé, les pouvoirs publics devront se montrer fermes vis-à-vis de l'occupation illicite tout en décourageant les interférences cavalières souvent à visée électoraliste. Dans le domaine rural, seule la mobilisation populaire permettra d'atteindre des résultats tangibles. Cela nous ramène à la démarche qui avait consacré l'année 1988 "Année de la Forêt Ivoirienne" au cours de laquelle 25 000 ha devaient être boisés, suivis de 10000 ha chaque année jusqu'en 1995. Le bilan de ce branle-bas reste difficile à établir. Quoi qu'il en soit, l'entrée de l'arbre dans les moeurs n'est pas un acte qu'il suffit de décréter d'autorité. Elle est une conquête lente qui doit se négocier à la base à travers une politique de développement de proximité dont l'intérêt doit être clairement perçu par les villageois. L'ensemble des collectivités locales et du réseau des exploitants forestiers doit être mobilisé. D'autres forces vives, comme l'armée et les écoles, peuvent aussi prendre part à cette noble croisade.

S'agissant du sol, son principal ennemi lié aux pratiques agricoles est l'érosion. Ce danger est déjà très perceptible dans le nord du pays, en particulier sur les blocs défrichés au bulldozer dans la période 1970-1990, temps du règne de Motoragri. La variation de la sensibilité des sols ivoiriens à l'érosion pluviale, en fonction de la pente et de la texture, est bien connue depuis 1975, date de l'établissement de la carte s'y rapportant par les agronomes. Par ailleurs, les techniques de lutte contre l'érosion sont bien maîtrisées et elles avaient même connu des débuts d'application dans l'ex-zone d'encadrement CIOT. Maintenant que la jachère s'est partout raccourcie suite à la pression foncière, les services de vulgarisation doivent avoir un oeil attentif sur cette question sur l'ensemble du territoire.

Le recours à l'engrais chimique, important facteur d'intensification culturale, comporte aussi, un risque d'acidification des sols et d'eutrophisation de la nappe phréatique et des plans d'eau. Il y aurait un lien entre la prolifération des végétaux aquatiques envahissant (VAE), notamment la jacinthe d'eau (Eicchornia crassipes), et l'accroissement de la charge minérale de l'eau. Parmi les engrais les plus acidifiants, figure le sulfate d'ammonium surtout utilisé sur l'ananas et sur le bananier. Cependant, les expérimentations effectuées dans les années 1970 et 1980 ont permis de mettre au point des méthodes de lutte contre la dégradation chimique des sols. II s'agit de l'épandage d'amendements à base de calcium et/ou de magnésium qui, cependant, accroît les coûts de production. Les doses d'engrais recommandées sur le coton sont 200 à 300 kg/ha de NPK 10.18. 18 et 50 à 75 kg/ha de NPK. Sur l'ananas et le bananier, les doses sont encore plus élevées.

L'intensification agricole a, également, recours à l'utilisation des pesticides, à savoir : les insecticides et les herbicides, s'agissant de la Côte d'Ivoire. Ces produits présentent un risque à quatre niveaux. Il s'agit de l'intoxication de leurs utilisateurs, de la pollution du milieu, de la contamination des ressources alimentaires et de la destruction parmi la faune inoffensive. Par exemple, une étude récente révèle la présence de pesticides dans les eaux du lac de Buyo ainsi que dans le lait maternel de la population féminine environnante du fait de la consommation du poisson du barrage (cf Frat Mat, 22 mai 2006). Les estimations font état de 15 000 à 20 000 décès par an dans les pays du Sud. La consommation ivoirienne de pesticides tourne autour de 6 000 t/an. Les plus fortes utilisations ont lieu en zone cotonnière et en zone cacaoyère très exposées aux mirides. Soulignons l'extrême danger que constitue l'utilisation des insecticides en culture ma raîchère en dehors de toute norme technique.

La nuisance de certaines pratiques agricoles se fait sentir au-delà de la biosphère. Aussi le dioxyde de carbone (C02) dégagé par les feux de brousse et de défrichement contribue-t-il à l'effet de serre qui se traduit par le réchauffement du globe suivi par la fonte des glaciers et la remontée du niveau des océans. Les feux de brousse contribuent pour 1,6 % et les feux de défrichement pour 60 % dans les quantités totales de CO2 émis en Côte d'Ivoire (photo 2). Le second type de gaz à effet de serre lié à l'agriculture est le méthane (CH4) émis par les rizières aquatiques et par l'appareil digestif des ruminants.

En plus du méthane, les ruminants (bovins) contribuent à la dégradation de l'environnement par le surpâturage qu'ils occasionnent. En Côte d'Ivoire, le surpâturage est observé dans certains terroirs du Nord qui rassemble plus de 85 % du cheptel national. II s'explique par la surcharge des parcours. Le sol se macule de larges plages dénudées et on assiste, par ailleurs, à une inversion de la végétation avec une prolifération d'espèces végétales caractéristiques telles que Sida acuta et Spermacoce verticillata. Parmi les localités touchées par le phénomène figurent Korhogo, Napié, Sinématiali, Karakoro, Mbengué, Niellé et Diawala et d'autres relevant des départements de Boundiali et de Tengrela.

En guise de conclusion, notons que pour l'ensemble des avatars environnementaux, des solutions techniques vulgarisables existent. Cependant, leur mise en oeuvre implique, dans l'ensemble, d'importants coûts en numéraires et en travail. Ces contraintes peuvent être levées à travers une politique de développement communautaire de proximité fondée sur le partenariat et dotée d'un système d'accès aux intrants et à l'équipement.

Par Ildefonse NDabalishye *

* Ingénieur agronome, Consultant,

Expert en systèmes agricoles

ndabaly@aviso.ci

HORIZONS

GESTION DE L'EAU ET ASSAINISSEMENT

UNE CARAVANE SENSIBILISE A PORT-BOUËT

Lutter contre le gaspillage de l'eau et l'insalubrité publique. Tel est le sens de la caravane de sensibilisation des populations des quartiers précaires et défavorisés que mène la Fédération nationale des réseaux, Ong et associations de l'environnement et du développement durable (FEREAD) dans le cadre de la journée mondiale de l'environnement dont le thème, cette année, est : " désert et désertification ". Hier, à la cérémonie de lancement de ladite caravane placée sous le parrainage du ministre de l'Environnement et des eaux et forêts, Jacques Andoh, au stade municipal de Port-Bouët, bien que la population ne soit pas sortie massivement, pour manque d'information, le président de la fédération, Loukou Koffi Jules a, cependant, insisté sur la gestion rationnelle de l'environnement. " Cette année, compte tenu de la situation que nous vivons, l'environnement est dégradé. Il faut donc saisir l'occasion de la journée mondiale pour sensibiliser tout l e monde pour que l'on prenne conscience de sa restauration ", a-t-il dit.

Expliquant le choix de la commune de Port-Bouët qui abrite des quartiers précaires, Loukou Jules dit qu'il s'agit de faire comprendre l'impact des ordures et de l'eau usée sur la santé de la population. " Il est donc important de sensibiliser les jeunes, les femmes et les élus à l'opportunité de l'environnement ", devait-il lancer.

Il a ensuite rappelé la conférence qui a été organisée à Grand-Lahou le 10 juin dernier, par la fédération, au cours de la quelle l'accent a été mis sur l'impact des conflits sur l'environnement.

Après Port-Bouët, la caravane va se poursuivre jusqu'au 17 juin, journée mondiale de lutte contre la dégradation et la désertification des sols.

Fidèle à son engagement, la fédération entend toujours appuyer et renforcer les capacités pour une meilleure implication et participation des Ong, associations et autres acteurs non étatiques à la mise en oeuvre des conventions ratifiées sur l'environnement et le développement.

Emmanuel Kouassi

CRATERE

LES STATISTIQUES FORESTIERES EN QUESTION

L'information peut paraître banale, sans importance pour une fraction non négligeable du public, alors qu'à l'analyser de très près, l'on s'aperçoit qu'elle revêt un intérêt plutôt capital pour la nation : le ministère de l'Environnement, des Eaux et forêts veut faire le diagnostic de l'état actuel des statistiques forestières et élaborer une stratégie et un projet en vue d'en améliorer la gestion. Voilà une initiative louable qui a fait l'objet d'un atelier de travail le mercredi 14 juin dernier au Conseil économique et social. Elle l'est d'autant plus que la situation des statistiques forestières en Côte d'Ivoire est actuellement loin d'être satisfaisante. C'est que celles qu'on peut actuellement trouver sur le terrain sont à la fois éparses, pas toujours fiables et pas suffisamment disponibles non plus. De sorte qu'il est assez imprudent, pour les pouvoirs publics, de s'en servir comme outil efficace de planification ou encore de les mettre à la di sposition des partenaires au développement, en vue d'élaborer leurs stratégies d'assistance au pays. Celles qui font l'objet d'utilisation par l'Administration forestière notamment, ne peuvent pas en réalité, contribuer efficacement à la formulation de politiques forestières efficientes. Pourtant, au regard de la dynamique que connaît la filière bois par exemple, du fait de l'ardeur de ses différents types d'opérateurs, il est certain qu'à ce jour, une foule d'informations statistiques méritant d'être recensées et rationalisées restent disponibles également. Mais, les moyens de mener une bonne collecte, un traitement et une diffusion large et profitable de ces informations, font défaut. D'où la nécessité de procéder à un renforcement des capacités en la matière et de déployer les moyens et outils appropriés à cela. Autant de raisons donc qui motivent l'organisation de cet atelier par le ministère en collaboration avec l'organisation internationa le des bois tropicaux, en abrégé OIBT. Cette étude, diagnostic de la situation des statistiques forestières, qui sera suivie de l'élaboration d'une stratégie et d'un projet pour l'amélioration d'un système national de leur gestion, est financée par l'OIBT à 33 millions de F. Car cet organisme international s'est lui-même souvent retrouvé dans l'impossibilité de disposer de statistiques forestières ivoiriennes fiables, lorsqu'il en a éprouvé le besoin.

Cette étude, qui sera menée par la direction de l'informatique, des statistiques et des archives ( DISA ) du ministère de l'Environnement et des Eaux et Forêts, par un coordonnateur national, un expert international et national, durera quatre mois. Au terme de cette période, l'on devra maîtriser les indicateurs de croissance du secteur forestier et de la filière bois, obtenir une amélioration des critères de décision relatif aux investissements forestiers et réussir, ce faisant, une meilleure planification des programmes de gestion durable. Ce sont là, des acquis qui profiteront, à n'en point douter, aussi bien au secteur privé, aux Ong, qu'aux structures internationales et partenaires au développement. Aussi espérons-nous que tous les acteurs du secteur forestier ivoirien, qui seront approchés par les techniciens commis à cette étude, devront accorder toute la considération et l'intérêt requis à cette importante opération afin d'en assurer le succès.

Ads by Google

Copyright © 2006 Fraternité Matin. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com).

AllAfrica publie environ 2,000 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 200 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.