L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Faut-il ouvrir le pays aux compétences étrangères ?

Port Louis — Un débat vieux comme le monde. L'ouverture de l'économie à des professionnels étrangers fait peur à certains, mais est une opportunité pour d'autres Le point sur les enjeux et réactions.

Des étudiants à l'université de Maurice. Le pays semble faire face à un manque de main-d'oeuvre spécialisée dans plusieurs secteurs et c'est dans cet objectif que le gouvernement veut attirer des étrangers pour qu'ils partagent leur savoir-faire.

L'ouverture de l'économie est un objectif affiché des pays libéraux. C'est aussi le projet du gouvernement de l'Alliance sociale qui se décline dans le budget 2006-2007. Justifiant leur démarche, les décideurs rappellent que l'investissement étranger n'est pas à la hauteur des attentes. Mais déjà, certains tirent la sonnette d'alarme face au projet. Hantise de l'inconnu, fascination de l'aventure, le paradoxe est un peu plus appuyé chez les insulaires. Dans la quête de retrouver un peu de raison pour éviter les dérives, un rappel des faits s'impose.

Durant les cinq dernières années, l'investissement étranger s'élevait à 4,5 % de l'investissement total, soit seulement Re 1 sur chaque Rs 20 investies dans le pays. Alors qu'à Singapour, ce taux s'élève à 60 % et 40 % à Hong Kong.

De même, le taux d'investissement privé au produit intérieur brut à Maurice a décliné ces dernières pour passer de 17 % en 2000 à 14,7 % en 2005. Ce qui pousse les dirigeants à soutenir que le faible taux d'investissement étranger direct et d'investissement privé poussera l'économie mauricienne en eaux troubles.

"Ouvrir notre économie doit être une composante déterminante de notre stratégie", confirmait en conséquence le Premier ministre en réponse à une question parlementaire. D'où la décision de faire l'impasse sur certaines règles passées relatives aux mesures incitatives pour attirer des étrangers.

Le gouvernement pousse la logique plus loin en ouvrant le sol mauricien à des professionnels étrangers également. Cela, pour qu'ils puissent, d'une part, partager leurs compétences avec les Mauriciens, et, d'autre part, participer à la vie économique du pays. Le leitmotiv : création d'emplois.

Du coup, les législations s'assouplissent. Les contraintes s'effacent. Le gouvernement compte ainsi revoir l'Immigration Act, le Non-Citizen (Employment Restriction) Act, le Non- Citizen (Property Restriction) Act et l'Investment Promotion Act. Il est question d'offrir un Occupation Permit qui allie un permis de résidence et un permis de travail aux investisseurs, professionnels et entrepreneurs étrangers. La nouvelle législation devrait permettre à l'épouse ou à un dépendant du détenteur du permis de prendre un travail. Un investisseur étranger réalisant un chiffre d'affaires de plus de Rs 3 millions annuellement sera également autorisé, dans le nouveau cadre législatif, de faire l'acquisition de biens immobiliers s'il est enregistré auprès du Board of Investment. De telles mesures incitatives devraient, selon le gouvernement, encourager des investisseurs étrangers à s'installer au pays et ainsi "créer pour chaque nouveau investisseur entre trois et quatre emplois destinés aux Mauriciens".

"Déjà les nouvelles mesures dans le budget provoqueraient un regain d'intérêt de certains étrangers pour Maurice. C'est ce qui ressort au niveau du Board of Investment."

De la même manière, la diaspora mauricienne est fortement courtisée dans le nouveau dispositif. Un expatrié rentrant au pays sera autorisé à ramener une voiture sans encourir les taxes habituelles.

Mais ces nouvelles dispositions font craindre le pire à de nombreux Mauriciens. Notamment sur la question de spéculation foncière. Sous les anciens règlements, les étrangers subissaient de nombreuses contraintes avant d'obtenir un permis de résidence. A ce jour, 25 247 personnes détiennent un permis de résidence alors que depuis 1989, 108 compagnies contrôlées majoritairement par des étrangers sont habilitées à faire l'acquisition de biens immobiliers sous le Non-Citizens (Property Restriction) Act.

"L'expertise étrangère va être bénéfique"

En outre, six certificats ont été émis sous le Scheme to Attract Professionals for Emerging Sectors (SAPES) les autorisant à acheter un terrain. Enfin sous le Permanent Residence Scheme, 50 non-résidents ont pu faire l'achat de biens immobiliers. Avec l'ouverture de l'économie et les nouvelles dispositions légales, les détracteurs du gouvernement font monter les enchères. "L'on brade Maurice", disent les uns ; "les locaux vont souffrir de cette ouverture", disent les autres.

Mais déjà, les nouvelles mesures annoncées dans le budget provoqueraient un regain d'intérêt de certains étrangers pour Maurice. C'est ce qui ressort au niveau du Board of Investment où les recherches d'information sont en hausse et où on insiste sur le fait qu'il ne faut pas avoir peur de l'ouverture. "Dans tous les secteurs avec un certain niveau de développement, il nous manque des compétences, des capitaux, des idées et une expertise en technologie et en termes de marché. L'expertise étrangère va être bénéfique au pays qui jouit d'une même crédibilité que des pays comme Singapour ou Dubayy. Ce n'est pas une crainte, mais une opportunité qui s'ouvre à nous aujourd'hui", affirme un cadre du BOI.

Mais les opposants au projet d'ouverture ne l'entendent pas de cette oreille. Chacun y va de son couplet. D'abord, l'opposition parlementaire et extra parlementaire, où il règne une dénonciation de la soumission au capital étranger au détriment du travail local. On plaide davantage pour un recours ponctuel aux compétences étrangères et à une formation accrue des autochtones.

Cependant, ce serait réducteur d'opposer les hérauts de l'ouverture aux partisans du statu quo. On est, en fait, résolument sorti de la dichotomie des styles pour entrer dans l'ère de la méthode. Il est donc plus approprié de parler d'un mode opératoire qui s'appuie sur la recherche du consensus, voire la peur du corporatisme, et d'un autre mode qui consacre une logique de libéralisation avec un Etat débarrassé de ses fonctions de tuteur.

Il suffit, en ce sens, de relever les appréhensions des opposants à la méthode Sithanen. Ils crient au démantèlement de l'Etat providence. Les partisans du marché, pour leur part, soulignent l'urgence d'une nouvelle technicité économique et la rationalisation, même brutale, des services de l'Etat. C'est un débat neuf.

Une révolution culturelle et identitaire

Pour une fois, on semble quitter les terrains des idéologies ringardes pour évoluer vers celles plus politico-économiques. Toutefois, la rationalisation économique sera réussite que si elle s'appuie sur une rationalisation sociale et culturelle.

Or, force est de constater qu'on est resté dans l'intra-culturel. La révolution ne peut pas être seulement économique, mais aussi culturelle voire identitaire. Le Mauricien est resté sur une image figée de lui-même. Un être tolérant, cohabitant avec les autres. Mais de cohabiter à habiter avec les autres, il y a un pas qu'il ne vit que comme une déchirure. La véritable inter-culturalité reste un défi à relever.

Toutefois, le discours politique a conforté la question culturelle dans une conception réductrice où les acteurs sociaux et institutionnels ont subi une rhétorique d'infantilisation. L'ouverture est toujours problématique. Surtout lorsqu'on vit dans une île.

Mais une île, n'est-ce pas un espace qui s'offre aux vents du grand large ? Le défi est grand car il s'agit, aujourd'hui, d'éviter que notre obsession de Ploutos ne fasse de nous une ploutocratie


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