La Presse (Tunis)

Tunisie: Les jeunes Tunisiens et les tatouages : Les pigments dans la peau

«Bonjour, pouvez-vous me présenter le catalogue de vos dessins. Je voudrais bien me faire tatouer».

C'est dans un français impeccable que cette jeune fille, haute comme trois pommes, cheveux bouclés et large sourire, s'adresse à un tatoueur de la Médina. En la voyant, on dirait une de ces nombreuses touristes attirées par l'odeur du harkouss et la dextérité des tatoueurs.

Mais quand elle discute les prix, on reconnaît la Tunisienne bien de chez nous. Sarah, 18 ans, vient de passer son Bac avec brio et désire ardemment se faire tatouer. Pour l'instant, elle se contente du harkouss, «comme la plupart de mes amis. Cependant, il y a Maryem qui a franchi le pas lors d'un voyage en Thaïlande en se tatouant l'effigie de Che Guevara».

En attendant, Sarah se contente des tatouages temporaires : «Dans tous les cas, je ne tiens pas à faire un de vrai car je pourrais le regretter», dit-elle.

Ainsi, c'est plus de la frime que l'identification à la symbolique du tatouage. «Non, ce n'est pas vrai, pourquoi rapporter les tendances des jeunes Tunisiens à la frime. Le tatouage me séduit et c'est dans ce sens que s'inscrit ma démarche».

Est-ce cette fascination qui a poussé A. Y, alias «Titeuf», à se faire tatouer ? Le teint clair et les cheveux soigneusement laqués, ce sosie d'Edward Norton affiche un dragon sur le bras droit et un tatouage dit tribal sur le gauche. Tous deux faits à l'étranger dans des boutiques spécialisées et chez des tatoueurs professionnels, un gage d'hygiène et de sécurité.

«Un tatouage berbère pour refléter la fierté de mes origines»

Le choix de ces deux thèmes n'est pas le fruit du hasard. «J'étais toujours été impressionnée par cet art.Les yakuzas, les films chinois m'ont inspiré le dragon. D'origine berbère, ma grand-mère était tatouée et pour refléter la fierté de mes origines, je me suis fait un tatouage berbère». Retour aux origines tant pour le tatoué que pour le tatouage, un art primaire qui a longtemps était considéré comme un moyen de communication.

Si le premier tatouage, réalisé en Turquie, a été inspiré à partir d'un livre de calligraphie, le signe tribal a été réalisé en Turquie sur le biceps et enchaîné à Chypre pour atteindre les omoplates (haut du dos) «une improvisation à main levée dont le résultat ne m'a pas déçu».

Toutefois, au cours d'une discussion avec un jeune tatoué qui exhibe ouvertement ses tatouages, deux questions sont inévitables : «Si tu étais resté en Tunisie est-ce que tu aurais franchi le pas et réalisé des tatouages ? Ensuite, quelle est la réaction de la famille et de la société quant aux tatouages ?».

Un long moment de silence s'installe. Notre interlocuteur balade ses yeux entre ces tatouages et répond sans feindre : «Oui certainement que je l'aurais fait. Peut-être pas de la même façon, mais je ne regrette nullement mon choix».

Quid des réactions ? Elles furent pour le moins mitigées. «Si la famille a juste fait valoir l'argument religieux et l'interdiction d'un tel acte, elle n'a pas si mal pris ce choix. Ils savent impérativement que c'était fait par conviction, et finalement ce n'est pas un tatouage qui va me changer.»

Néanmoins, ceci n'a pas été le cas pour tout le monde. «Dans la rue, je sens parfois que je viens d'une autre planète. Nombreux sont ceux qui me dévisagent carrément mais, bizarrement, dès qu'ils se rendent compte que je suis Tunisien, ils n'hésitent pas à m'aborder pour en savoir plus sur les tatouages».

Certes, pour Titeuf, évoluer dans le tourisme lui facilite la vie. Cependant, si dans les établissements hôteliers le tatouage est «toléré», ceci n'est pas le cas partout. Dernièrement, c'est dans un centre d'appel, une ambiance censée être bon enfant, qu'il a eu une mésaventure : «Je travaille depuis quelque temps là-bas et je m'entends assez bien avec tout le monde. Mais dès qu'ils ont vu mes tatouages, certains regards ont changé. Mes supérieurs m'ont même demandé de porter une veste pour les cacher, sauf qu'il faisait 30 degrés sur le plateau».

Et d'ajouter : «Les jeunes Tunisiens sont tolérants. Pour ceux qui désirent en faire je me contenterai de leur expliquer l'importance d'être convaincu par cette démarche. Par ailleurs, je demande tout simplement aux Tunisiens de ne pas juger le livre par sa couverture».


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