Le Patriote (Abidjan)

Cote d'Ivoire: Abdoulaye Diallo (Co-initiateur du festival Ciné Droit Libre): "Nous n'avons pas censuré le film de Sidiki Bakaba"

interview

Ouaga — Pourquoi avez-vous choisi avec vos collègues de faire un film sur la TVNP (Télé Notre Patrie)?

Nous avons décidé de faire ce film parce que nous avons constaté que ce mouvement rebelle qui a pris naissance en Côte d'Ivoire est assez particulier. En réalité, notre projet était un film beaucoup plus vaste. Nous voulions faire au départ un film analytique sur la crise en Côte d'Ivoire. Mais, compte tenu de la situation, nous n'avons encore pu obtenir les images qu'on souhaiterait avoir pour faire ce film. Nous avons cependant suffisamment d'images pour pouvoir témoigner sur un aspect, qui est donc la télévision en zone rebelle. Initialement, «Télé Guerre», c'était un film comparatif sur la télévision en période de guerre. Il s'agissait de jeter un regard croisé sur la RTI (Radiodiffusion télévision ivoirienne) au sud et TVNP au nord. Malheureusement, on n'a pas eu tous les éléments qui pouvaient nous permettre de faire cette comparaison là. Pour le moment, on s'est focalisé sur la TVNP, parce que c'est là qu'on a eu les éléments. On n'a pas pu avoir les archives qu'on sou haitait vraiment du côté d'Abidjan. On a donc juste pris un angle. Et on a beaucoup plus témoigné. C'était aussi un prétexte pour montrer aujourd'hui, ce qu'est en fait la rébellion. Ce que les gens en pensent encore dans les zones qu'elle contrôle. «Télé Guerre» est essentiellement un témoignage. On ne donne pas de points de vue. On balade juste notre caméra et on fait parler les gens par rapport à une télé qui est là. On fait aussi parler les acteurs, comment vivent-ils cette expérience? Plus tard, nous allons faire ce film plus analytique sur la situation en Côte d'Ivoire, et notamment au niveau des médias.

Mais cette télé a pour vocation de redorer l'image de l'ex-rébellion. Ne craignez-vous pas qu'on assimile justement votre film à un outil de propagande des ex-rebelles?

Non, je ne le crois pas. Quand le film a été projeté en exclusivité au festival Ciné Droit Libre, certains spectateurs nous ont accusé au contraire de desservir l'ex-rébellion. Car, on donne la parole dans le film à des personnes qui se plaignent des ex-rebelles. D'autres pensent aussi que nous leur faisons la part belle. C'est là tout l'intérêt du film. Quand les avis sont partagés, vous avez le sentiment d'avoir fait un bon film. Je ne crois pas qu'on puisse taxer notre film d'être pro rebelle, pas du tout. Ce n'est pas un film de propagande, mais plutôt un témoignage. On a juste dit les choses telles que nous nous les avons vues. Sans plus.

Qui a financé ce film? Avez-vous bénéficié du soutien (financier) des Forces Nouvelles?

Non pas du tout. Nous n'avons reçu un seul copeck de leur part. Nous sommes très indépendants. Le film a été financé en partie par une organisation néerlandaise, Virgemand Fund, basé aux Pays-Bas qui nous a octroyé 10000 euros. Cela a servi à financer les frais de déplacement du tournage à Bouaké. Mais, on a mis beaucoup de nous-mêmes, de nos propres moyens pour faire ce film.

Vous êtes aussi, avec Luc Damiba et Gidéon Vink, co-initiateur du festival Ciné Droit Libre dont la deuxième édition vient de s'achever. Un regard critique sur la manifestation?

Nous sommes satisfaits. Quand vous organisez un festival et que toutes les activités prévues se déroulent, que les grands films annoncés ont pu être projetés, que les réalisateurs annoncés ont pu être là, que toutes les soirées étaient pleines à craquer, qu'attendez-vous d'autre? On ne peut qu'être entièrement satisfait. Nous avons même atteint des résultats au-delà de notre espérance. Le festival Ciné Droit Libre est maintenant bien ancré dans les esprits.

N'empêche. Il y a quand même eu des couacs dans l'organisation avec quelques films, annoncés, qui ne sont finalement pas arrivés et aussi la défection du matériel de projection.

Cela ne manque pas, quand on organise ce genre de manifestation. Nous en tirons les leçons. Il faut que nous allions de plus en plus vers une certaine autonomie. Le côté technique de certaines projections a été géré par d'autres structures. Et ça n'a pas suivi. On est assez mécontent de cela. Par exemple, la projection du film «Mobutu, Roi du Zaïre» a été interrompue à trente minutes de la fin. Cela est une insuffisance de taille. Il faut que nous palliions cela. Il nous faut notre propre matériel de projection, pour éviter ce genre d'erreurs techniques. C'est vrai aussi des films annoncés n'ont pas pu venir. Un ( ndlr: «La victoire aux mains nues» de Sidiki Bakaba) n'est pas venu, pas parce que Ciné Droit libre ne voulait pas, mais parce que notre partenaire, le centre culturel français, n'a pas voulu que le film soit projeté dans ses locaux. On n'a pas pu obtenir les autres parce que la question des droits de diffusion n'a pu être réglée au dernier moment. Mais, on a pu les remplacer par des films valables. Et on est globalement satisfait, même s'il y eu des imperfections.

Justement, une certaine opinion vous accuse d'avoir cautionné l'interdiction du film de Sidiki Bakaba, alors que vous êtes sensé être un festival qui donne la parole aux films censurés

Il faut être clair. Nous avons créé ce festival suite à toutes les difficultés que nous avions nous-mêmes pour diffuser notre film (ndr: «Borry Bana, le destin fatal de Norbert Zongo») au Burkina Faso qui y était censuré de fait. Nous nous sommes dits que plusieurs films vivaient ces mêmes réalités. Donc, ce n'est pas à nous de censurer. En plus, ce film nous intéressait. Ce n'est pas M. Bakaba qui nous a suggéré le film. Il a été diffusé au festival des films sur les droits de l'homme à Paris. C'est à partir de là que nous nous sommes intéressés au film, que nous avons voulu diffuser dans le cadre d'une soirée thématique sur la Côte d'Ivoire où notre film et un autre devaient également être diffusés. Ces projections devaient être suivies d'un débat. Nous avons invité M. Bakaba qui a bien accepté de venir et nous avons même accepté, compte tenu de son calendrier très chargé, de payer un billet plus cher pour lui permettre de retourner vite. Nous n'allons quand même pas faire tout cela et puis censurer le film. Si c'était le cas, il aurait fallu simplement qu'on ne s'intéresse pas au film. Il se trouve que le CCF qui devait accueillir la projection du film a estimé qu'il ne répondait pas aux « normes éthiques» pour être diffusé dans leurs lieux. Voilà ce qu'ils nous ont dit. On les a rassurés que le réalisateur viendrait. Ils n'ont pas voulu. Ils nous ont dit niet.

Mais, vous aurez pu déplacer la projection du film ailleurs

Le problème, c'est qu'au moment où ils nous l'ont dit, il était impossible matériellement de déplacer la soirée ailleurs. On avait pensé effectivement à la déplacer, mais les deux projections que nous avions à l'Université étaient déjà calées. Ce n'est pas correct de faire venir Thierry Michel et Joseph Gaï Ramaka et puis sauter leurs soirées. C'est cela la difficulté d'organiser ce genre d'événements qui n'est pas toujours bien perçu par nos gouvernants et qui ne bénéficient d'aucun soutien de nos autorités. On a eu le même problème l'année dernière, mais on a été suffisamment averti à temps. Ce qui nous a permis de prendre nos dispositions pour faire la projection ailleurs. Là, on avait déjà fini la programmation, confirmé tout. Matériellement, ce n'était plus possible. Le CCF a même diffusé dans son programme le film de Sidiki Bakaba. C'est après qu'ils ont réagi. C'est pour vous dire que c'était au dernier moment. On s'est donc excusé auprès de notre aîné Sidiki Bakaba. N ous lui avons expliqué que nous allions réfléchir à une autre possibilité de diffuser le film autour d'un autre débat, mais que ce n'était plus possible dans le cadre de Ciné Droit Libre.

Que pensez-vous que de toute la polémique qui a été faite autour de cette «censure»?

Je suis assez déçu de la polémique qui a été faite autour de cette affaire. Cela apporte de l'eau au moulin du CCF. Les gens doivent se dire qu'ils avaient raison d'avoir interdit ce film là. On nous attaque de toutes parts. Cela n'est pas aussi juste. Nous avons été très honnêtes dans notre démarche. Ce n'est pas loyal de nous accuser de n'avoir rien fait pour diffuser ce film. Nous sommes assez ouverts mais, le CCF a aussi ses règles. Je pense que cela interpelle aussi tous les pays africains qui s'adonnent à la censure. De la même manière, ce film ne peut pas plaire aux responsables du CCF, beaucoup de films ne peuvent pas plaire aux autorités ivoiriennes. Il faut aussi le dire. C'est valable pour tous les pays africains. Tout le monde veut qu'on fasse un film pour le grandir. Mais, ils ne veulent pas qu'on fasse un film qui les dérange. Si Sidiki Bakaba avait fait un film qui présentait le président ivoirien comme un dictateur ou encore dénonçait les tares du régime ivoir ien, y aurait-il eu tout ce bruit autour de ce film. Est-ce qu'il serait diffusé en Côte d'Ivoire? Est-ce que nos pouvoirs donnent l'espace aux films qui les dérangent? Il faut savoir raison garder. Nous diffusons tout. Ce film, on l'aurait diffusé. Quelqu'un fait un film qui attaque Laurent Gbagbo, on l'aurait diffusé. Notre festival est ouvert à tous les films. Notre film dérange le pouvoir burkinabé, mais on l'a diffusé. Nous ne sommes pour personne. Nous revendiquons notre indépendance totale.


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