L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Bookmaker - métier à haut risque

Port Louis — Le bookmaker se méfierait de certains gros parieurs, du Mauritius Turf Club, des entraîneurs et des propriétaires d'écuries, de la police et des autres bookmakers. Un monde où la méfiance et l'arnaque se côtoient.

Le monde de la méfiance. Un monde qui déborde de malaise et de soupçon. L'impression est nette, claire et palpable et frappe celui qui fait un petit tour au Champ-de-Mars au moment où les parieurs s'agglutinent comme des mouches autour des bureaux des bookmakers.

Ici, tout le monde se méfie de tout le monde. Ni les bookmakers, ni les parieurs ne vous parleront. Bien fou celui qui pense pouvoir obtenir là des confidences.

Ainsi, ceux qui oseront parler le feront après s'être assurés de votre identité et le fait que vous êtes bien un ami envoyé par X ou Y. Ils parleront toutefois sous couvert de l'anonymat, à voix basse, en surveillant les alentours alors que des taxis collectifs déversent sur les lieux des parieurs ramassés à la gare Victoria ou auprès du marché central.

On comprend alors très vite que le bookmaker se méfie des parieurs, du moins de certains gros parieurs. Mais il se méfie aussi des autres bookmakers, du Mauritius Turf Club, des entraîneurs et des propriétaires d'écuries, de la police et de tout individu étranger au monde des parieurs.

Des suicidés et des cardiaques

«Si un bookmaker ne fait pas attention, on le bouffe en moins d'une journée.» «In no time», précise notre interlocuteur avant d'ajouter que : «Le bookmaker Félix s'est tiré une balle dans la tête, Mauthoor et Owaris se sont suicidés, deux autres ont pris la fuite et ont quitté le pays en catimini. Il y avait 150 bookmakers dans le passé, il n'en reste qu'une cinquantaine. Si les bookmakers ramassaient du fric à la pelle, personne ne serait parti. J'ai perdu près d'un demi-million sur une saison et c'est à ce moment que j'ai rendu mon permis, car la plupart des bookmakers finissent cardiaques et bien d'autres se suicident.»

L'homme qui nous fait cette confidence est amer. Bardé de diplômes, il s'occupe aujourd'hui de son entreprise dans laquelle il travaille nuit et jour. «Pas dormi à soir, travaille toute la journée, parti alle rode matière première bon marché et clients étrangers. To croire ki si dans bookmaker mo ti gagne la monnaie mo ti pou toye mo lé corps dans sa ti l'entreprise ki mo éna la.»

Un autre de ses confrères, expert- comptable, qui a aussi rendu son permis, nous permettra de mieux cerner deux données importantes du monde des bookmakers : les courses truquées et les paris à crédit.

«Je ne peux pas nier que certaines courses sont truquées. Il y a plusieurs catégories de personnes qui peuvent le faire, des entraîneurs aux palefreniers en passant par des bookmakers. Mais le bookmaker qui fait un tel coup pour ramasser un pactole, doit s'attendre à des contrecoups venant d'autres groupes qui lui font alors perdre gros. Coup bas et contrecoups, ainsi va la vie au Champ-de-Mars.»

C'est dans un bureau climatisé que cet ex-bookmaker nous fait cette révélation de taille sous la garantie que son anonymat sera respecté. Il affirme que certains chevaux ne sont pas vendus, mais confiés à des entraîneurs mauriciens. Ce qui encourage les truquages. Voir hors texte «Cheval on consignment».

Cheval «on consignment»

Des chevaux confiés et non vendus. Selon un des témoins du monde hippique qui a accepté de nous parler, plusieurs chevaux sont «confiés» à des entraîneurs à Maurice et non vendus. L'accord est alors du type : «Quand le cheval remporte sa première course, l'entraîneur doit payer par exemple Rs 300 000, Rs 200 000 à sa deuxième victoire, Rs 100 000 sur la troisième victoire, etc ». Avec une telle formule, faire de sorte qu'un cheval ne remporte pas de victoire malgré le fait qu'il est en mesure de gagner ou alors le faire gagner beaucoup plus de fois qu'il ne le mérite devient une nécessité», nous explique un bookmaker. Or, jusqu'ici, les autorités ne sont pas en mesure de déterminer si un cheval a été acheté ou arrive à Maurice «on consignment».

Comment devient-on bookmaker ?

Environ 200 000 Mauriciens jouent aux courses. On estime que pour cette année, les chiffres d'affaires pour les paris sur les courses dépasseront les Rs 3 milliards pour les 30 journées de courses. Il ont été nombreux à vouloir entrer dans le monde du bookmaking.

Un investissement initial assez conséquent esr requis, Rs 1 million comme dépôt en banque et environ Rs 2 millions en caisse pour débuter si jamais le Horse Racing Board, après vérification et un examen oral, accorde le permis de bookmaker. Il n'y a pas que le capital et un casier judiciaire vierge qui fait un bookmaker. Il faut être initié et connu de ce monde pour pouvoir y opérer.

La plupart des bookmakers ont appris le métier sur le tas avec leur patron bookmaker avant de se lancer. Ils ont non seulement appris les cordes du métier, c'est-à-dire comment et combien vendre, comment se couvrir, mais ils ont aussi tissé des liens dans ce monde où ils sont acceptés et peuvent, une fois la licence obtenue, parier à crédit par téléphone avec d'autres bookmakers pour se couvrir. Sinon ils sont dévorés «in no time» par les autres.

Les paris entre bookmakers

Les paris entre bookmakers se font les jours des courses. Des paris énormes qui se font uniquement à crédit. «Comment voulez vous que je bouge avec ma mallette dans la foule du Champ-de-Mars avec Rs 10 000 ou Rs 50 000 vers un de mes confrères pour effectuer mes paris. C'est pas possible. On place ces paris au téléphone et à crédit. Il est connu que tous les bookmakers qui prennent ces paris à crédit, prélèvent 5 % de chaque pari et que chaque bookmaker a un nom de code», explique-t-on dans les milieux des bookmakers. « D'ailleurs », signale-t-il, Jean-Michel Lee Shim avait affirmé, alors qu'il était président de l'association des bookmakers en 1999, qu'il faut légaliser le jeu à crédit car elle fait partie d'un système de réassurance qui permet aux bookmakers de payer leurs clients.

Un des bookmakers nous explique, à travers le tableau d'une course typique, comment il travaille et comment il procède pour se couvrir avec des paris à crédit chez d'autres bookmakers. Dans la course typique qu'il utilise, et dans laquelle courent cinq cheveaux, il encaisse, le jour de l'ouverture des paris, c'est-à-dire jeudi, Rs 44 800 et le lendemain, Rs 68 600. Il est à noter que ses ventes sur les autres chevaux ont augmenté vendredi, alors que les ventes du cheval N° 1 Aficionado est resté le même. C'est parce qu'il refuse de vendre davantage ce cheval en haussant la cote de façon que ce cheval coûte moins cher chez d'autres bookmakers.

Malgré cela, si ce cheval gagne, il aura à payer Rs 300 000 et perdra ainsi Rs 231 400, soit Rs 300 000 qu'il aura à payer moins les Rs 68 600 qu'il a encaissé. «Dans une telle circonstance, je me couvrirai en achetant des fonds afin de pouvoir gagner Rs 100 000 avec un autre bookmaker si Aficionado remporte la course. C 'est une espèce de réassurance. Malgré tout je perdrai Rs 131 400, que je vais essayer de récupérer dans une autre course», explique le bookmaker. «Et que se passera-t-il si l'autre bookmaker refuse de vendre ? ».

A cette question, notre bookmaker précise qu'un bookmaker ne se couvre pas pour la totalité des mises d'une part et qu'il peut se couvrir qu'auprès d'un bookmaker qui n'est pas dans la même situation que lui. «Il se peut qu'un premier confrère ne peut vendre, alors on va vers un autre. Mais on arrive toujours à se couvrir, quelquefois il faut mettre le prix et payer un peu plus cher. Mais il n'est jamais arrivé que je n'ai pas pu me couvrir», explique-t-il.

Dans l'exemple de la course typique dont parle le bookmaker, la tentation de truquer la course en faveur de Prodigal, par exemple, peut devenir irrésistible pour certains. Dans un tel cas, le ou les bookmakers dans la combine continueront à vendre Aficionado sans toucher à sa cote malgré des paris très conséquents sur ce cheval. Plus ils vendent le cheval Aficionado, plus leurs gains seront énormes si Prodigal gagne. Et beaucoup se laissent tenter.

«Celui qui a l'habitude de le faire, le fera. C'est ainsi au Champ-de-Mars», dit notre bookmaker informateur sans donner d'autres précisions.


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