Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: "L'agrégation va changer la carrière des enseignants du secondaire"

Elvis Kodjo

21 Août 2006


interview

Abidjan — Le Professeur Tapé Gozé, directeur de l'ENS, explique la nouvelle diplomatie qui commence en octobre prochain

A l'occasion du baptême de la 42è promotion de l'établissement, début août, vous avez annoncé l'élaboration de programmes d'agrégation de l'enseignement secondaire. De quoi s'agit-il ?

C'est un nouveau diplôme qui est créé au niveau de l'enseignement secondaire. Aujourd'hui, nous avons certains diplômes qui sont classés à la Fonction publique. Dans la hiérarchie actuelle, nous avons le CAPES (Certificat d'aptitude de professorat pour l'enseignement secondaire) qui est classé en A3 à la Fonction publique. En dessous, nous avons le CAP- PL (Certificat d'aptitude pédagogique pour les professeurs licenciés) classé en A2. Et nous avons le Certificat d'aptitude pour les collèges modernes (CAP-CM) qui est classé en A1. Il est question maintenant de créer l'agrégation qui est une certification pédagogique au-dessus de tout cela.

L'agrégation, c'est le Bac plus 6. Les agrégés seront classés au même niveau que les administrateurs civils et les médecins dans la catégorisation actuelle, c'est-à-dire en A4. C'est un diplôme qui permettra aux enseignants d'être classés à ce niveau dans les grilles de la Fonction publique. C'est une perspective de carrière pour les enseignants du secondaire.

Comment y accède-t-on ?

Un enseignant qui est doué peut commencer instituteur et terminer sa carrière agrégé ou alors venir directement à l'Ecole normale supérieure (ENS) après la maîtrise à l'université sur concours direct. L'enseignant titulaire du CAPES y a accès également sur concours professionnel et il vient en formation pour deux ans à l'ENS au même titre que les candidats recrutés par la voie du concours direct. C'est vraiment une voie de promotion vers un nouveau profil qui s'offre dans l'ensemble des carrières d'enseignement.

Beaucoup d'encre et de salive a coulé ces derniers temps au sujet du profil de carrière des enseignants. Cette innovation peut-elle être perçue comme une réponse aux inquiétudes des enseignants par rapport à cette question cruciale ?

Oui. Mais, soulignons qu'il y a un certain nombre de choses qui ont été réalisées au niveau de l'Education nationale et de l'Enseignement supérieur pour le profil de carrière des enseignants. A l'Ecole normale supérieure aujourd'hui, nous avons près de 2 580 étudiants dont 850 sont des professionnels. C'est dire que le tiers des effectifs de l'ENS est constitué de professionnels. Parmi eux, nous avons des instituteurs, des professeurs de collèges, des professeurs licenciés. Que viennent-ils faire ici ? Ils viennent pour deux ans de formation pour avoir des classements à des niveaux supérieurs à la Fonction publique.

Celui qui entre en A1 passe en A2, celui qui vient en A2 passe en A3 En fait, le profil de carrière est déjà en train de se mettre en place, mais ce n'est pas très bien perçu par les enseignants eux-mêmes. Il y a une mobilité dans la carrière, chaque année, pour près de 850 enseignants, encadreurs pédagogiques de la vie scolaire ; ce qui est tout de même quelque c hose d'inédit puisque dans les autres pays autour de la Côte d'Ivoire, ce type de formation n'existe pas. En Côte d'Ivoire, ce sont uniquement les agents de la Fonction publique sortis de l'ENA qui avaient cette perspective.

D'adjoint administratif, on peut passer secrétaire administratif, attaché ou administrateur civil ou administrateur des services financiers. C'est uniquement l'ENA qui permettait cette progression dans la carrière. Aujourd'hui, au niveau de l'Education nationale, eh bien, nous avons les mêmes possibilités. Un instituteur peut devenir professeur de collège, professeur de lycée, agrégé ou même docteur.

Sommes-nous dans le virtuel ou dans une situation réelle ?

Cette année, nous avons des instituteurs qui ont passé des doctorats. Ils sont des assistants au niveau de l'université. La perspective existe donc déjà, mais maintenant, il va falloir la formaliser puisque pour certaines carrières, il y a des blocages. Les conseillers d'éducation, par exemple, ont peu de perspectives d'évolution. Au premier niveau, on est éducateur, puis conseiller d'éducation au deuxième niveau. Ensuite, il n'y a plus rien. Il en est de même pour le conseiller d'orientation Or, si vous êtes instituteur sorti de Cafop, vous avez des possibilités. Vous pouvez devenir inspecteur de l'Enseignement primaire, et au bout de 10 ans, professeur de Cafop si vous passez le concours professionnel, ou alors entrer directement dans la carrière des enseignants du secondaire si vous avez le DEUG ou la licence

Y a-t-il des dispositions pour faciliter cette mutation ?

Evidemment, pour tout cela, nous sommes en train de prendre des dispositions. Il y a l'université des vacances, qui permet aux enseignants de prendre des cours pendant les vacances, à leurs moments libres, pour passer des diplômes universitaires. Ils s'inscrivent à l'ENS, mais nous les réinscrivons à l'Université pour que leurs diplômes soient reconnus par l'université.

Ainsi, les instituteurs qui ont le DEUG peuvent passer le concours d'entrée dans les filières de professeurs de collèges. Ceux qui ont la licence peuvent passer le concours d'entrée dans le corps des professeurs, parce qu'à la Fonction publique, ce n'est pas la licence qui compte, c'est la qualification professionnelle. Et comme on ne saute pas les échelons, si vous êtes instituteur et que vous avez la licence, vous pouvez devenir aussi professeur de collège au bout de trois ans. Vous pouvez devenir professeur licencié au bout de trois autres années encore, puisque la progression est possible tous les trois an s. La quatrième année, on peut passer le concours professionnel.

Cette possibilité d'évolution existe déjà, mais si le dialogue social se tient, je crois qu'il va y avoir possibilité de création de nouveaux corps qui vont permettre aux enseignants de pouvoir évoluer. Par exemple, le corps des inspecteurs de l'Enseignement secondaire n'est pas encore créé. Il va falloir le créer et statuer pour savoir où il va être classé. Si les agrégés sont déjà en A4 et qu'ils passent le concours pour devenir inspecteurs de l'Enseignement secondaire avec les certifiés, après deux ans de formation, ce ne sera pas pour les remettre en A4. Ça va poser des problèmes En fait, c'est un débat général qui sera abordé lors du séminaire sur les journées du dialogue social.

Parler d'agrégation renvoie d'emblée à l'enseignement supérieur. La nouvelle agrégation de l'enseignement secondaire donne-t-elle la possibilité d'enseigner à l'université ?

Il y a deux types d'agrégation. Il y a les agrégations de l'Enseignement supérieur que passent les pharmaciens, les médecins, les juristes, les économistes Ceux-là sont déjà docteurs. Et ils passent l'agrégation pour accéder au grade de maître de conférence. On les appelle professeurs agrégés. Et puis, il y a les agrégations de l'Enseignement secondaire qu'on passe en concours direct après la maîtrise.

Donc, ce n'est pas le même niveau. Mais les agrégés de l'Enseignement secondaire, les meilleurs, peuvent postuler au poste d'assistant de l'Enseignement supérieur. Ils pourront alors préparer le doctorat pour aspirer à la promotion pour l'Enseignement supérieur. Un agrégé de l'Enseignement secondaire peut devenir assistant dans une certaine mesure, à condition qu'il soit parmi les meilleurs.

En France où l'agrégation a été créée, il existe une voie plus courte. Les agrégés de l'Enseignement secondaire sont recrutés parmi les meilleurs dans les Ecoles normales supérieures. Une fois recrutés, ils passent l'agrégation et les meilleurs ont des facilités pour faire la thèse. Et lorsqu'ils font la thèse, on leur donne rapidement l'accès au poste d'enseignement supérieur pour qu'ils puissent faire la recherche après. Et donc, il y en a qui sont professeurs titulaires à 30, 32 ans.

Ils sont considérés à part dans la mesure où ils sont désignés parmi les meilleurs, parce qu'on peut être docteur sans passer par l'agrégation. Mais celui qui est agrégé est docteur plus coté, puisque pour l'être il faut avoir été sélectionné par les Ecoles normales supérieures. La plupart des grands chercheurs en France, depuis Jean Paul Sartre qu'on connaît bien en philosophie, sont passés par l'Ecole normale supérieure.

Les programmes sont prêts pour deux filières : les mathématiques et les Lettres modernes. Qu'en est-il des autres filières ?

Nous allons pas à pas, parce qu'en fait, nous n'avons pas l'expérience de l'agrégation. Quand nous avons commencé le CAPES en 1972, nous n'avions pas non plus une grande expérience. Et donc, nous sommes allés petit à petit pour nous forger une personnalité dans ces filières-là avant de généraliser. Nous allons donc commencer avec des petits effectifs : 10 personnes pour les Lettres modernes, 10 également pour l'agrégation de mathématiques, à raison de cinq professionnels et cinq en concours direct.

Certains appuis vont être nécessaires pour entamer cette formation. Quels vont être les partenaires de l'ENS ?

Nous allons commencer avec l'appui d'institutions qui ont une expérience en agrégation et des universités de Côte d'Ivoire (l'université de Cocody, celle d'Abobo-Adjamé, celle de Bouaké). Pour l'agrégation de mathématiques, nous allons solliciter la participation des professeurs titulaires de l'université d'Abobo-Adjamé. Pour l'agrégation des Lettres modernes, nous aurons la contribution des professeurs titulaires de l'université de Cocody. Nous allons donc travailler ensemble avec nos pairs des universités. Après tout, tous ceux qui sont recrutés à l'ENS, qui s'occupent de la maîtrise viennent de l'Université. Nous allons travailler ensemble pour bien former ces agrégés-là.

Comment est repartie la durée de la formation ?

Nous avons une année théorique consacrée au renforcement des capacités académiques et une année pratique où le futur agrégé entre dans une salle de classe, de la Seconde à la Terminale, pour dispenser des enseignements, guidé en cela par un tuteur, un professeur conseiller qui est lui-même agrégé qui a fait le Secondaire.

A ce niveau, il va se poser un problème, vu qu'il n'y a pas d'agrégé du Secondaire sur la place pour l'instant. Comment allez-vous gérer ce déficit ?

Pour la première promotion, nous allons avoir des difficultés, puisque pour le moment nous n'avons pas de professeur agrégé dans l'Enseignement secondaire. Ceux qui seront recrutés seront les premiers. Nous allons essayer de les encadrer en utilisant les capacités de l'Enseignement secondaire. Mais ces professeurs expérimentés vont travailler certainement sous la tutelle des enseignants du Supérieur pour valider le diplôme, parce qu'en fait, pour encadrer un agrégé, il faut être soi-même agrégé ou être au-dessus de l'agrégation. Ceux qui doivent dispenser des cours au niveau de l'agrégation, c'est surtout des professeurs d'université (maîtres de conférence et maîtres assistants).

L'expertise de certains pays amis pourrait-elle être sollicitée ?

Pour l'encadrement en salle, ce sont les agrégés de l'Enseignement secondaire. Mais puisque ça n'existe pas pour le moment, on va peut-être demander à ce que des agrégés d'autres pays viennent nous assister, la France notamment. La coopération avec la France n'est pas au beau fixe en ce moment, mais je pense qu'elle va reprendre en octobre 2007. Il y a aussi le Maroc qui maîtrise déjà l'agrégation. Nous allons avoir recours à nos pairs marocains pour qu'ils puissent nous aider à mettre en place notre agrégation. Je pense qu'au bout de deux ou trois ans, nous serons au point pour véritablement généraliser l'agrégation. Nous démarrons donc cette année avec deux agrégations. En 2007, nous allons ouvrir deux nouvelles agrégations. On en aura alors quatre. Et au fur et à mesure, on ouvrira l'ensemble des agrégations.

Pourriez-vous rappeler les missions de l'ENS ?

Les Ivoiriens ne sont pas encore très au courant de ce qui se passe. Le pays consent d'énormes efforts pour la formation des enseignants. A l'Ecole normale supérieure, nous avons deux missions : la formation initiale des enseignants et la formation continue. Nous sommes à même de prendre en formation ceux qui sont sur le terrain. C'est donc les deux volets de la formation que nous assurons : formation initiale, formation continue, avec une retombée financière.

Ce qui est exceptionnel Un instituteur à qui on donnait un salaire X, il vient en formation et il a son salaire X plus 1, plus 2. C'est vraiment un système qui est dynamique, qui est en marche, dans lequel on investit beaucoup d'argent. Si nous continuons comme ça, nous aurons un système éducatif de qualité. Mais je crois que nous-mêmes, nous n'en avons pas encore conscience.

L'institution a 42 ans aujourd'hui. Quel bilan présentez-vous ?

L'ENS a fait du chemin. Moi-même j'y étais étudiant en 1967. Au départ, c'était un établissement sans image, puisque c'était ceux qui étaient en Première qui passaient le concours d'entrée ou ceux qui avaient échoué au baccalauréat. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il y a eu toute une évolution et cette évolution a été très significative dans les années 1972 lorsqu'on a créé le CAPES. Il fallait alors avoir la licence pour venir à l'ENS. Avec le décrochage en 1977, il y a eu un engouement. Beaucoup d'étudiants sont venus à l'Ecole normale supérieure. Aujourd'hui, l'agrégation va encore améliorer son image. Les formations sont diversifiées A l'époque, il y avait surtout la formation des enseignants des collèges plus la formation des inspecteurs de l'Enseignement primaire.

Aujourd'hui, non seulement nous avons la formation des professeurs des collèges et lycées, mais aussi celle des professeurs de Centres de formation et d'animation pédagogiques (Cafop). Nous avons aussi la fo rmation des encadreurs de la Vie scolaire (les éducateurs, conseillers d'éducation, conseillers d'orientation et encadreurs pédagogiques). Demain, nous aurons aussi la formation des inspecteurs de l'Enseignement secondaire si le corps est créé. Il y a véritablement une ouverture, un épanouissement de l'Ecole normale supérieure qui est une institution au service de la qualité de l'éducation. Nous travaillons pour que le système éducatif soit efficient. Mais la formation des enseignants ne suffit pas. Il faut créer d'autres conditions pour que les élèves aussi s'épanouissent.

Combien d'enseignants avez-vous formés en 42 années ?

Nous avons formé, en 42 ans, 18 857 cadres de l'Education nationale. Pour cette année 2005 - 2006, nous avons formé 1 187 formateurs dont 963 professeurs et 224 encadreurs pédagogiques et de la Vie scolaire. Le taux de réussite se situe à 99%. C'est un taux raisonnable dans la mesure où le recrutement est sévère. Sur près de 8 000 candidats, nous retenons entre 1 000 et 1 200. Ceux qui échouent généralement sont des gens qui ont eu des problèmes au cours de l'année (maladie, problèmes d'intendance )

Le niveau de l'enseignement connaît une baisse unanimement admise. En tant que pédagogue et formateur des formateurs, qu'en dites-vous ?

Il faut dire que les conditions pédagogiques se sont détériorées ces derniers temps. Il y a beaucoup d'élèves et peu d'établissements. Il y a aussi peu d'enseignants. Aujourd'hui, nous avons des classes de 80 élèves, voire 100 élèves. Comment encadrer une classe de 100 élèves ?... C'est difficile. Finalement, il y a une proportion des effectifs qui échappe au professeur, ce qui pourrait expliquer la baisse de niveau. Et puis, le niveau d'échec est trop élevé. Par exemple au Bac, près de 65% des élèves échouent.

On a l'impression qu'on les prépare à l'échec. En tant que pédagogue, ça gêne. Même au BEPC, le niveau d'échec est élevé, de telle sorte que les enfants sont frustrés. Il y en a qui ne veulent plus aller à l'école. Or la fonction de l'éducation, c'est de préparer l'intégration des jeunes, pas de les préparer à l'échec. Sur ce plan-là, je crois qu'il va falloir rectifier le tir. Ce qui arrive ici aurait passionné les professionnels de l'Education en Occident Les conditi ons de travail et de formation ont changé. Les professeurs sont submergés par le travail, les effectifs sont pléthoriques, les laboratoires de sciences ne sont pas toujours équipés, donc le professeur fait un enseignement plutôt théorique en science au lieu de faire un enseignement pratique basé sur l'expérimentation.

N'est-il pas paradoxal qu'il y ait peu d'enseignants aujourd'hui comme vous dites, alors qu'à une certaine époque cette profession était très prisée? La fonction enseignante poserait-elle problème?

Oui, la fonction enseignante pose problème. Les enseignants vivent des conditions difficiles. Aujourd'hui, même dans le Supérieur, un professeur titulaire n'a pas les ressources pour s'acheter une voiture. Il ne peut acheter qu'une voiture d'occasion. La plupart sont tristes de savoir qu'ils n'ont pas réussi à gagner leur vie. Et si on faisait des enquêtes dans leur propre environnement, à savoir s'il y a une reproduction sociale, si leurs enfants veulent devenir des enseignants, le résultat serait «non» parce que ces enfants connaissent bien la situation que vivent leurs parents.

Effectivement, il y a problème. Ce n'est pas un problème spécifiquement ivoirien, c'est un problème mondial. Dans tous les pays du monde, les enseignants ne sont pas bien payés. En Côte d'Ivoire, c'est beaucoup plus grave dans la mesure où, pour tout le monde, les salaires ne correspondent plus au niveau de vie. Si nous prenons l'Angleterre ou les Etats-Unis, les enseignants ne sont pas bien payés, mais il est évident que leurs salaires correspondent au niveau de vie ; ils ne sont pas malheureux, ils peuvent s'acheter une voiture, une maison, ils peuvent vivre normalement.

Or ici, un enseignant du Supérieur, c'est pratiquement un prolétaire. On a l'impression qu'il n'a pas décollé et c'est pour cela qu'il va falloir revoir l'ensemble de ces choses afin que l'enseignement intéresse les gens. Ce n'est pas seulement un problème d'enseignement ; c'est un problème global. C'est valable partout ailleurs. En réalité, il y a une réforme, une politique de salaires à mettre en oeuvre à la condition qu'il y ait des ressources, bien sûr, pour que, finalement, en fonction du nombre d'années d'études, et des diplômes acquis, on puisse rétribuer les gens normalement.

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