Propos recueillis par D. Mane et M. Gueye
29 Août 2006
interview
L'homme ne passe pas inaperçu, tant sa maîtrise des mathématiques, cette science si redoutée des élèves, est avérée. Lui, c'est le Pr. Mary Teuw Niane de l'université Gaston Berger de Saint-Louis qui vient d'être élu membre de la commission coopération et développement de l'union mathématique internationale. Un honneur pour le Sénégal et pour l'Afrique, puisqu'étant le premier Africain. Dans cet entretien, il revient sur cette élection et l'opportunité que peut offrir les mathématiques pour un décollage du Sénégal.
Vous venez d'être élu membre de la Commission coopération et développement de l'Union mathématique internationale lors de l'assemblée du 18 au 20 août en Espagne. Comment vous avez accueilli la décision ?
C'est avec beaucoup de satisfaction. Ensuite, c'est un honneur pour le Sénégal et pour l'Afrique et pour l'effort que la communauté mathématique africaine a fourni depuis dix ans. Comme vous le savez, il y a dix ans les mathématiques étaient au bord du gouffre au niveau universitaire en Afrique au sud Sahara. Depuis, des laboratoires se sont créés, de bonnes volontés se sont manifestées, et des jeunes sont promus comme maîtres-assistants et d'autres comme maîtres de conférence. Ce qui régénère le milieu mathématique en Afrique. Des réseaux se sont créés et beaucoup de colloques internationaux ont été organisés. Le Sénégal est devenu un grand pôle. L'année dernière, s'est tenu à Saint-Louis, le colloque constitutif du colloque africain de recherche en mathématique appliquée. Donc ceci couronne tous ces efforts et cela va encourager les mathématiciens africains à faire plus d'efforts. Nous devons continuer l'effort que nous fai sons pour élargir les compétences dans diverses spécialités des mathématiques, particulièrement les mathématiques utiles directement au développement mais aussi les mathématiques fondamentales.
Quelle est la mission de cette Commission ?
D'abord de définir ou d'aider à définir les grandes orientations pour le développement des mathématiques dans les pays sous-développés. Elle a aussi pour mission de mobiliser des ressources pour les mathématiques, d'appuyer les laboratoires, les réseaux mathématiques ou les sociétés mathématiques dans les activités que ces structures mènent : formation des étudiants, organisation de colloques, d'écoles et échanges. Beaucoup disent que pour faire les mathématiques, il suffit d'une feuille blanche, d'un crayon ou d'un tableau et de la craie blanche. La réalité est plus complexe. Il faut régulièrement des échanges entre les jeunes ou les doctorants avec des mathématiciens aguerris, un brassage avec la communauté internationale. Pour cela, il faut des moyens pour se déplacer, pour séjourner. La Commission contribue donc à aider à réaliser cet objectif.
Les mathématiques supposent des moyens importants alors que les ressources financières de nos Etats sont faibles. Comment comptez-vous vous y prendre pour aider à développer les mathématiques en Afrique en général et au Sénégal en particulier surtout à la base ?
A la base, chaque année, je fais une dizaine de conférences dans les lycées et quelquefois dans les collèges pour inciter les jeunes à aller vers les mathématiques et les sciences. Dans notre pays, il y a une certaine désaffection des filières scientifiques et technologiques. Il faut donc pousser ces jeunes à mettre la main à la patte afin que la science apparaisse comme naturelle, qui a rapport avec leur vie quotidienne, avec les instruments modernes qu'ils utilisent comme la télévision, le téléphone portable, les ordinateurs qui deviennent de plus en plus familiers, le véhicule ou leur environnement immédiat. La commission contribuera à appuyer la mise en place d'équipes de recherche. Il faut également orienter beaucoup d'étudiants en mathématique, en informatique, dans les technologies de l'information et de la communication. Les gens pensent que les mathématiques, c'est l'algèbre, la géométrie, l'analyse.
Aujourd'hui, elles dépass ent ce cadre. Les mathématiques, c'est aussi la modélisation qu'elle soit pour l'eau, l'environnement, la météorologie, la biologie. J'ai un étudiant qui va soutenir une thèse sur la fièvre de la vallée du Rift. J'en ai un autre qui travaille sur l'hépatite B. Cela paraît assez loin des mathématiques. Ce sont des outils que donnent les mathématiques et qui permettent d'aider le développement du pays. Nous avons un protocole avec la Société d'aménagement et d'exploitation du Delta (Saed) afin de modéliser le tronçon du Galinka et la partie du Gorom Lamsar. Ceci va aider à comprendre la dynamique des eaux, à mieux utiliser ces eaux et à optimiser la capacité qu'ont ces cours d'eaux pour supporter des surfaces irriguées importantes.
Tout cela concourt au développement des mathématiques. Les ressources vont venir à la fois d'institutions internationales qui déjà nous appuient. C'est aussi bien le cas avec le Sida avec l'I nternational center of théotical physic, la Fondation internationale de la science, l'Unesco, la Banque mondiale, le Pnud et d'autres structures. Notre grande question est comment amener nos Etats à contribuer pour la recherche et contribuer au développement des mathématiques. L'Etat y contribue déjà avec les bourses données aux doctorants. Il faut également que l'Etat finance les laboratoires. Les sociétés privées nationales doivent aussi contribuer au développement des mathématiques comme c'est le cas avec la Saed et la Sonatel.
Comment comptez-vous impliquer ces privés pour le développement des sciences ?
Par la stratégie menée sur la question de l'eau. Mon laboratoire a commencé à travailler sur l'eau en 1996, en février 2006 lors de la journée mondiale de l'eau en présentant le logiciel de prévision des inondations. Le logiciel a montré ses performances. D'où l'intérêt de la Saed. Cela permet aussi à de jeunes étudiants de bénéficier de bourses et de préparer leur thèse. C'est la même chose pour la partie informatique. Il faut proposer Donc proposer l'expertise, le savoir-faire pour convaincre. Les entreprises ont besoin du savoir-faire existant. Elles n'ont pas le temps d'attendre. Le problème des scientifiques, c'est de concevoir le savoir-faire. Si nous arrivons à convaincre ces partenaires par notre expertise, nous pensons que ce sera plus facile. Aux Etats-unis, c'est le privé qui finance le plus la recherche.
La question genre est-elle prise en compte dans le développement des mathématiques ?
Absolument. Il y a peu de femmes ou de filles qui font les mathématiques. J'ai une anecdote à vous raconter. Nous faisions une émission à la télévision avec mon collègue Claude Laubry, quelqu'un qui a participé aux débats a dit : ce ne sont que les filles moches qui font les mathématiques. Claude Laubry lui répond qu'à Saint-Louis les plus belles filles font les mathématiques. Il faut rassurer et dire que les mathématiques, c'est une affaire de gentleman, de femmes élégantes. De femmes élégantes d'esprit et de femmes élégantes de corps. De plus on ne travaille pas davantage en mathématique qu'ailleurs, il faut seulement beaucoup d'abnégation, de volonté. Les familles doivent aussi comprendre que lorsque les jeunes filles qui veulent faire des études scientifiques et technologiques rentrent à la maison, il faut leur permettre de faire des exercices et les donner plus de temps en les déchargeant un peu des travaux familiaux.
Cela contribu era à maintenir les filles dans les filières scientifiques et technologiques. Les bourses peuvent également aider les filles dans les sciences et la technologie. Mais c'est une question générale. Il me semble aujourd'hui qu'il faut une politique de discrimination positive envers ceux qui veulent aller vers les sciences pour relever la barre des 29 % de bacheliers scientifiques. Le Sénégal doit arriver très rapidement à avoir au moins 50 % de bacheliers scientifiques, sinon plus. Cela est possible parce que l'Etat a mis beaucoup de moyens dans l'éducation. Il reste seulement à les réorienter vers des sciences, que les livres de maths soient accessibles pour ceux qui sont dans les filières scientifiques, ceux qui ont 12 de moyenne, puissent avoir une bourse est de nature à favoriser l'ouverture des sciences.
Quel peut-être le rôle des enseignants dans les cycles moyens et secondaires pour réaliser ces objectifs ?
Les professeurs de mathématiques et de sciences doivent comprendre qu'ils ne sont pas des dieux. J'insiste beaucoup sur ce point. Les mathématiques sont des sciences comme les autres. On peut les apprendre et y réussir. Et ce qui est important pour un professeur qui a une classe de mathématique, c'est de faire en sorte qu'à la fin de l'année, l'écrasante majorité de ses élèves puisse avoir le niveau. Pour cela, la pédagogie ne peut être absolue, elle doit être fonction du niveau de la classe qu'il a. Les professeurs de mathématiques doivent revoir la manière de noter. Un 20 doit être naturel. Les épreuves de mathématiques doivent rester celles d'examens pas de concours. Il ne s'agit pas de trier les meilleurs, mais d'évaluer pour savoir si les élèves ont compris ou pas. Ils doivent revoir leurs rapports avec les élèves dans la classe, communiquer le plus, établir des rapports de fraternité, d'amitié avec ses élèves.
D'après mon expérience de 25 années d'enseignement dans le supérieur, les mathématiques, c'est sans doute la discipline dans laquelle le rapport subjectif entre l'élève et le maître est le plus fort. Nous devons aussi encourager les élèves à travailler les filières littéraires. C'est assez paradoxal. Pour être un bon mathématicien, il faut un niveau acceptable dans les matières littéraires.
Le système de sélection des professeurs de maths ne se pose-t-il pas aujourd'hui notamment dans les collèges où la plupart n'ont pas subi de formation ?
Je pense qu'il faut beaucoup améliorer la formation des professeurs dans les disciplines scientifiques. Cela passe sans doute par des réformes au niveau du recrutement à la base. Jusqu'à présent les professeurs sont recrutés soit avec le bac où ils font deux ans à l'Ecole normale supérieure devenue Fastef, soit avec la licence ou la maîtrise. Ce qui donne un vivier très faible puisque beaucoup d'étudiants qui ont la licence ou la maîtrise de maths font autre chose que d'embrasser la carrière d'enseignant. Il est important d'avoir de nouvelles filières destinées à l'enseignement. Le Sénégal vit une période extrêmement positive pour l'éducation. Les effectifs sont en train de monter en puissance, les retards que nous avions accumulés dans les années 60, 70 et 80 sont en train d'être rattrapés.
Ce qui constitue un challenge pour trouver les formateurs adéquats et en nombre pour tenir les classes. Mais ce qui pose le plus problème à mon sens, c'est qu'aujourd'hui beaucoup de ceux qui enseignent les maths dans les collèges n'ont pas fait des études de mathématiques. Ce sont des titulaires de bac S particulièrement de bac S2, des étudiants en sciences économiques qui enseignent les mathématiques. Cela pose problème. En effet, si les élèves dans les collèges ont une mauvaise formation en maths, on n'espèrera pas en avoir assez en seconde dans les filières S. Il faut corriger cet état de fait. Et j'ai ouïe dire que le ministère de la pédagogie élabore un programme de formation à distance pour une licence en ligne destinée à tous ces jeunes enseignants qui sont dans le circuit et qui voudraient bien se perfectionner. J'espère que ce programme sera très rapidement mis en oeuvre.
L'autre gros du problème est que les enseignants sont payés sur la base du diplôme. Lorsque dans une discipline, il y a rareté, si c'est dans le privé, on aurait vu tout de suite les sal aires évoluer. La Fonction publique n'a pas encore créé cette dynamique. En Côte d'Ivoire lorsqu'il a manqué des professeurs de maths, de sciences physiques et de sciences naturelles, le Président Houphouët-Boigny avait créé l'indemnité de scientificité. Ce qui avait poussé beaucoup de Sénégalais à aller en Côte d'Ivoire. J'encourage le président Abdoulaye Wade à créer une indemnité de scientificité pour encourager les jeunes à s'orienter dans l'enseignement des mathématiques, de la physique, des sciences et des techniques. Nous en avons besoin pour décoller.
Vous avez parlé de l'apport des maths dans le développement du pays. Comment cela va t-il se réaliser ?
Le problème des mathématiques, c'est le manque de visibilité. Vous allez à la Bceao, ce sont les mathématiciens qui font le travail. C'est pourquoi on les recrute beaucoup dans les banques et ils préfèrent y aller plutôt d'enseigner dans les lycées. C'est la même chose dans les assurances. Les mathématiques sont larges. Le Sénégal pourrait être le fournisseur de service en modélisation dans la sous-région s'il existe une synergie.
Lors de la célébration de la journée africaine de la science, le Recteur Souleymane Niang a insisté sur le fait que l'Afrique doit mettre l'accent sur le transfert des savoirs et non des technologies. Qu'en pensez-vous ?
Je suis totalement d'accord avec lui. Au cours de la décennie passée, on a beaucoup parlé de transfert de technologie. J'ai été parmi les premiers à le dénoncer. C'est d'autant plus erroné que les événements du 11 septembre ont exacerbé cette volonté de l'occident de contrôler la maîtrise des connaissances dans les pays en développement. Aujourd'hui, si les produits génériques de la trithérapie ont pu être vulgarisés et accessibles à nos peuples, c'est parce que des pays comme le Brésil, l'Inde, l'Afrique du Sud avaient un potentiel technologique suffisant pour leur permettre de faire la copie des produits pharmaceutiques.
Ce qui a obligé les grandes firmes à accepter de baisser les prix dans nos pays. La connaissance est essentielle. Il faut construire le savoir et qu'il puisse s'échanger. Quand j'envoie des étudiants en Suisse, en France, aux Etats-Unis, on ne me demande pas de payer leur formation. Au contraire, on les paie pour se former. Il faut intensifier cette dynamique. Le Sénégal a mis beaucoup d'argent dans les bourses. Je dis qu'il faut réformer les bourses. Les bourses de 3e cycle doivent être des bourses d'alternance. Vous voulez être docteur, vous faites 6 mois dans un labo étranger avec l'obligation d'affiliation dans un laboratoire sénégalais pour venir y séjourner pendant les six autres mois.
Cela va donner un potentiel de recherche aux laboratoires avec les échanges qui se feront avec les autres docteurs qui sont sur place. Vous bénéficierez d'un double encadrement et les résultats seront bénéfiques au Sénégal. La vocation du Sénégal, c'est d'être la plate-forme d'offres de services d'éducation en Afrique. Pour ce faire, il faut que l'Etat renforce, par un appui politique, les structures de formation, quelles soient publiques ou privées. Le faire, c'est désormais donner plus de bourses aux jeunes devant entrer dans les classes pré paratoires en France. L'ambition devrait être aussi de créer des classes préparatoires dans le pays. En attendant, il faut soutenir la mobilité et nous avons les moyens de le faire.
Il est reconnu qu'un pays ne peut se développer sans avoir 30 % de scientifiques. Quelle est la situation du Sénégal ?
Elle n'est pas reluisante. Personnellement, depuis 10 à 15 ans, je la signalais. Aujourd'hui, il faut une coalition pour créer au sein de la société un état d'esprit qui puisse tourner tout le Sénégal vers le renforcement de ces filières. Dans les années 70, le président Léopold Sédar Senghor, en constatant un déséquilibre manifeste au détriment de ces filières, avait pris la décision politique d'accorder la bourse à tout étudiant orienté à la Faculté des sciences et techniques. Résultat. En 1981, nous avons eu 58 % de bacheliers scientifiques. Depuis 1995, nous ne décollons pas de 29 %. Or, si l'on sait qu'après les études, beaucoup de ces étudiants vont ailleurs que dans les filières scientifiques, on mesure alors le risque encouru par le pays.
Nous en avons déjà peu et nous en aurons moins les années à venir. Le plus grave, on n'a plus le personnel nécessaire dans les lycées et collèges. Il faut financer la recherche pour do ter le pays d'un personnel qui puisse permettre aux entreprises de se délocaliser ici. Cela permettra de créer des emplois. Un pays ne peut pas se développer en mettant tout le monde au même pied. Il faut des choix qui entraînent souvent toute la société.
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