L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Début de dialogue sur la relation presse-pouvoir

Port Louis — C'est sur les ondes de Radio One que le ministre Vasant Bunwaree et le directeur général de La Sentinelle, Jean-Claude de l'Estrac, ont ouvert le dialogue sur les relations entre la presse et le pouvoir politique sur fond d'une éventuelle introduction d'une Media Commission. Même thème traité sur les ondes de Top FM par le ministre de la Justice, Rama Valayden, Henri Marimootoo, journaliste à Week-End, et Nad Sivaramen, rédacteur en chef de l'express-dimanche.

Le diagnostic est plutôt partagé par les participants à l'émission Controverses, animée par Darlmah Naeck sur Radio One, et celle de Hard Talk sur Top FM animée par Habib Mosaheb. Le ministre du Travail, Vasant Bunwaree, concède que c'est aux journalistes de proposer un code de déontologie pour régir la profession. C'est aussi l'avis de Jean-Claude de l'Estrac.

"Une certaine cohésion"

En revanche, le ministre Bunwaree est convaincu de la pertinence d'une Media Commission, initiée par le gouvernement, qui servirait d'espace de médiation. Une position que récuse avec force le directeur général de La Sentinelle pour qui "ce n'est pas au pouvoir politique de se mêler de réguler la presse".

Tout en rappelant que les titres de presse étaient divisés sur la question, Jean-Claude de l'Estrac souligne qu'il existe actuellement un conscensus qui ouvre la voie à la création d'une instance d'autorégulation. "ll n'y a pas de désaccord fondamental, au sein de la profession, sur la nécessité d'un code déontologique et d'une régulation mais un rejet d'un organisme gouvernemental." Henri Marimootoo est tout aussi explicite sur cette question. "La Media Commission ne passera pas parce qu'il y aura une terrible résistance de la presse et parce que les journalistes n'acceptent d'autre juridiction que celle de leurs pairs."

Rama Valayden se veut rassurant. Il demande d'attendre que le gouvernement vienne avec des propositions concrètes avant que les journalistes ne décident d'organiser une quelconque résistance. Déjà, il tient à souligner que le gouvernement n'entend nullement limiter la liberté de la presse. A quoi Henri Marimootoo fait remarquer qu'il peut y avoir une instance de redressement pour protéger les droits des citoyens mais qu'il n'est aucunement question d'accepter une instance de régulation imposée par le gouvernement.

Même s'il insiste sur le fait que les politiques ne veulent pas contrôler la liberté de la presse et celle de l'expression, Vasant Bunwaree maintient que les journalistes doivent être soumis à une commission, comme c'est le cas pour d'autres professions, qui pourrait être dirigée par un juge. Réponse de Jean-Claude de l'Estrac : "Si les journalistes font confiance aux juges, ce n'est pas le cas envers les politiques. La Media Commission n'apportera que des problèmes, que ce soit sur la scène locale ou internationale, au gouvernement qui déjà doit en affronter un certain nombre." Dans le même registre, le directeur général de La Sentinelle fait ressortir "qu'à chaque fois qu'un gouvernement est en difficulté, comme c'est le cas actuellement, il trouve dans la presse un bouc émissaire".

Pour justifier sa position, Vasant Bunwaree soutient que le quotidien l'express orchestre un "complot" contre le gouvernement. Les exemples qu'il cite étant réfutés par Jean-Claude de l'Estrac, notamment des articles sur le directeur général d'Air Mauritius Nirvan Veerasamy et sur les produits pétroliers provenant de l'Inde, le ministre riposte que "seuls les gens de l'express ne veulent pas voir qu'il y a manipulation". Autant de raisons, selon lui, d'instituer une Media Commission qui, ajoute-t-il, figure au sein du programme électoral de l'Alliance sociale.

Une tentative de légitimation d'une initiative qui risque de se révéler liberticide pour Jean-Claude de l'Estrac. Il rappelle que la presse a toujours été la cible des politiques malgré le fait que ce soit l'institution nationale la plus respectée par l'ensemble de la population. C'est ce qui l'amène à souligner que "plus la classe politique se montre critique contre la presse, plus la presse trouve grâce aux yeux du public". Il cite les chiffres d'un sondage, le Media Focus, qui établit que 13 % des Mauriciens considèrent que la presse nationale joue un rôle positif dans le pays. Toutefois malgré cette popularité des journaux, la tentation de museler la presse reste une constante des politiques qui sont pourtant protégés, surprotégés même, par tout un arsenal de dispositions légales.

Conflit permanent

Cette émission de radio est l'occasion pour vérifier l'importance des débats d'idées dans un contexte où le pouvoir se laisse porter par des envies de régulation. Vasant Bunwaree cible l'express. Jean-Claude de l'Estrac défend le journal et les journalistes, de quels titres qu'ils soient, lorsqu'ils pratiquent leur profession en toute indépendance et professionnalisme. Les informations que relaye un titre de presse ne visent pas à nuire à un gouvernement si ces informations sont écoulées par des officiels du pouvoir.

Le ministre Bunwaree affirme que le Premier ministre Navin Ramgoolam n'a jamais voulu faire l'amalgame entre les prostituées et les journalistes. Mais si le pouvoir voit des complots partout, c'est qu'il souffre d'une propension à souffrir de paranoïa. Ce qui est plus rationnel, c'est le conflit permanent entre le pouvoir et la presse indépendante.

"C'est bon que ce soit ainsi et ce sera toujours ainsi", estime Jean-Claude de l'Estrac. Ce dernier plaide pour un Media Trust qui retrouve sa vigueur et qui s'appuie sur le rapport de Ken Morgan pour instituer une Press Complaints Commission. Le démantèlement du Media Trust est aussi dénoncé par Nad Sivaramen et Henri Marimootoo qui met, lui, l'accent sur le fait que c'est cette institution qui se consacre à la formation des journalistes. Au-delà des éventuelles intentions du pouvoir en vue de réguler la presse, le journaliste de Week-End affirme que la meilleure façon de garantir le professionnalisme, c'est précisément la formation.

S'il est une certitude qui émerge de ces débats radiophoniques, c'est que les journalistes rejetteront une Media Commission qui serait l'oeuvre d'un pouvoir politique, quel qu'il soit. C'est dans des sociétés traditionnellement opaques et où l'accès à l'information est difficile, comme c'est le cas à Maurice, que les tentatives d'un contrôle de la presse par le pouvoir ou ses sous-fifres représentent un réel danger.


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