Propos Recueillis Par Habib Demba Fall
29 Septembre 2006
interview
Nous avons joint au téléphone le professeur Khadiyatoulah Fall de l'Université du Québec à Chicoutimi pour avoir sa réaction sur la polémique autour des propos sur l'Islam du Pape Benoit XVI lors de sa leçon à l'université de Ratisbonne en Allemagne. Cet entretien a été réalisé avant la dernière rencontre du Pape Benoit XVI avec des membres de la communauté musulmane.
Professeur, les propos du Pape ont soulevé un tollé dans le monde musulman. Comment analysez vous l'événement ?
Le musulman que je suis partage le point de vue de quelqu'un qui dit que Dieu n'est pas déraisonnable. Je ne conçois pas une contradiction entre Dieu et la raison. Et la raison est une caractéristique fondamentale qui définit l'être humain. Le musulman que je suis conçoit un Dieu dont les actions sont en conformité avec la raison. On rehausse sa foi en rencontrant Dieu dans le discernement, dans la rationalité.
Je crois que c'est une position fortement louable que de soutenir que c'est lorsque la religion rencontre la raison qu'elle est l'ennemie de toutes les violences politiques, qu'elle est l'ennemie des violences faites au progrès social et à la justice sociale. Croire sans discernement nous pousse à pouvoir croire en tout et là n'est pas le message du Coran.
Je dis toujours que c'est lorsque des individus hors de ma religion me posent des questions difficiles, parfois embarrassantes sur celle-ci que l'exercice intellectuel auquel ils me soumettent me permet de mieux rentrer dans l'esprit de ma religion. Si l'on peut être d'accord pour défendre ce Dieu de la raison, l'on ne peut être d'accord lorsqu'un certain élitisme intellectuel, théologique ou ethnocentriste amène à nier toute inscription de ce Dieu de la rationalité dans l'islam ou dans l'histoire de l'islam. »
Le Pape Benoit XVI nous dit également que la raison critique doit être au coeur du dialogue entre les religions.
Le Pape a entièrement raison. Il ne peut y avoir un dialogue entre les religions sans cette modalité préalable : une prédisposition à l'esprit critique et à l'acceptation réciproque d'un questionnement sur les fondements. Le Pape dit bien qu'un vrai dialogue entre les cultures et les religions n'est possible que si la foi et la raison se trouvent unies, confrontées. Il faut souligner aussi que le Pape donne une définition de la raison qui lui permette de rencontrer le questionnement de la foi.
Il est regrettable que la conférence du Pape qui est incontestablement d'une grande qualité intellectuelle et qui porte en germe un questionnement intéressant qui pourrait permettre un dialogue non complaisant, non orienté par les politiques, un vrai dialogue rationnel entre les religions, il est donc regrettable que ce texte ait en partie échoué dans sa réception, surtout dans le monde musulman.
Qu'est-ce qui a pu causer cette polémique dans la réception ?
Le Pape a commis, je crois, une erreur discursive. Ce que le Pape Benoit XVI n'a pas bien saisi, c'est qu'il appartient à une formation discursive complexe et il est attendu lors de chacune de ses prises de paroles, quel qu'en soit le lieu, qu'il soit porteur des contrats de paroles entrelacés de cette configuration discursive. Le Pape Benoit XV est indéniablement un intellectuel, un brillant érudit ; il est un professeur d'université (ancien professeur d'université) et il s'exprimait devant des universitaires.
Mais il est également le chef spirituel du clergé catholique, donc d'un groupe important de la communauté chrétienne et ceci dans un contexte de méfiance, de rivalité entre les religions, dans un contexte où l'islam et la communauté musulmane sont souvent stigmatisés sans nuances, mais également dans un contexte où l'on cherche à favoriser le rapprochement entre les religions. Le Pape n'a semblé se soucier que de sa posture énonciative d'intellectuel et de professeur d'université s'adressant à une communauté universitaire. Et pourtant la scénographie énonciative elle-même devait le pousser à voir plus large. En effet, le Pape a pris la parole revêtu de la tenue vestimentaire qui le situe comme porte parole et chef du clergé catholique.
Il est évident également que le fait que le Pape cite les propos de l'empereur byzantin Manuel II mais n'indique nulle part par la suite qu'il s'en dissocie crée une ambiguïté argumentative. De plus, le Pape porte une évaluation positive sur le raisonnement de Manuel II puisqu'il nous dit que son mode d'exposition est « minutieux ». N'a-t-il pas voulu dire rationnel ?
La citation problématique intervient dans un environnement textuel qui oppose deux moments argumentatifs : l'un qui lie islam et violence, l'autre consacré à l'apologie de la rationalité chrétienne. La décharge énonciative invoquée par le Vatican qui consiste à dire que le Pape n'est pas l'auteur des propos et qu'il n'aurait fait que les rapporter oublie que toute citation s'inscrit dans un nouveau projet de sens qui est celui du rapporteur.
De plus, il faut retenir les remarques de ceux qui s'interrogent sur les motivations d'un seul renvoi à l'islam et à son histoire pour parler de violences commises au nom de la religion. Et allant chercher sa citation jusque dans le XIVième siècle, cette mémoire discursive ne vise-t-elle pas à conforter un point de vue : la violence de l'islam s'inscrit dans la durée ; elle n'est pas accidentelle ?
Quel avenir alors pour le dialogue entre les religions ?
Les crises que nous vivons, ces incompréhensions surgiront encore, surtout à ce moment ci alors que l'islam est de plus en plus au devant de la scène mondiale. Une multiplicité de voix autant, dans la communauté musulmane qu'en dehors de cette communauté, continuera d'interroger l'islam et ses pratiques. Des esprits critiques pourront heurter, surprendre dans leurs manières de poser les problèmes. Cela ne doit nullement pousser au repli ou à la peur du dialogue rationnel. La grande question à se poser aujourd'hui : comment la raison, comment nos religions, nos systèmes de pensées peuvent-ils nous aider à gérer nos colères durant ces moments de crises inévitables ?
On dit que le Pape doit rencontrer dans quelques jours des leaders et diplomates de la communauté musulmane. C'est là un signe encourageant de décrispation qui, je l'espère, montrera que nous gagnons plus à rechercher ensemble ce qui consolide notre commune humanité que ce qui exacerbe nos malentendus. Il nous faut travailler à sauver et à favoriser la communication entre les religions mais nous ne pouvons plus le faire en évacuant du débat tout esprit critique.
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