L'Observateur Paalga (Ouagadougou)

Burkina Faso:Affaire Issaka Korgo, la légèreté coupable du gouvernement

Observateur Paalga

26 Octobre 2006


L'Affaire Issaka Korgo. L'une des plus grosses affaires de ce dernier semestre de l'an de grâce 2006. Vraiment, hormis la bombe de l'incorrigible Robert Ménard jetée dans le jardin public et, dans une moindre mesure, cet autre triste feuilleton de 50 briques dans lequel plus d'un observateur est resté dans l'expectative, l'affaire Issaka Korgo aurait mérité, à plus d'un titre, d'être logé dans le livre Guinness des records "made in Burkina" des affaires de l'année.

Il y a un peu plus d'un trimestre, peu de Burkinabè (si ce n'est ses parents de Kaya, ses amis dans les affaires ou autres voisins du quartier) savaient qu'il existait dans l'univers du Centre-Nord un grand opérateur économique prénommé Issaka et ayant pour patronyme Korgo.

C'est vrai que des Issaka ou des Korgo, on en recense à la pelle, mais en trouver un qui brasse autant de milliards de F CFA, l'on ne saurait en dénombrer à profusion.

Ainsi, l'existence même de l'opérateur économique Issaka Korgo sera livrée au grand public le 6 septembre dernier, au cours de la délibération de l'hebdomadaire Conseil des ministres.

Dans ce document plus qu'officiel, il était dit que l'opérateur économique en question avait, entre autres griefs, imité la signature du ministre des Finances de même qu'il avait fabriqué de faux nantissements.

Si imiter la signature de l'argentier du Burkina peut conduire droit à la potence, par contre, le nantissement traité de faux ne relevait aucunement des affaires étatiques, car n'étant autre qu'un contrat entre un banquier et son client.

Dans tous les cas, fût-il ministre des Finances, Jean-Baptiste Compaoré n'a aucune compétence pour signer un nantissement, les rôles étant bien déterminés dans le cas d'espèce. Donc, pour cette question de nantissement, seule la BSIC, la banque qui aurait pu se sentir roulée dans la farine, pouvait ester en justice ; du moins le pensons-nous humblement, le simple journaliste que nous sommes parlant sous le contrôle des "maîtres" de la parole.

Ainsi dit, nous étions à la recherche de l'information juste et saine lorsque le n° 100 du 25 septembre 2006 de l'Evénement tomba. A la Une, cette affaire Issaka Korgo avec pour titre "L'insolence du nouveau riche". S'étant précipité tout de suite sur cet article du reste assez bien conduit, nous l'avons lu et relu. Et plus on le lisait et plus l'amertume, la révolte, le dégoût de l'affairisme rampant suintaient de notre visage.

On se disait bien qu'un tel travail était à notre portée et que n'eût été nos lenteurs personnelles et administratives, nous aurions pu au moins mener une petite enquête à Kaya sur ce nouveau riche qui nargue la République, faute de le rencontrer "himself".

Cet autre tourment qui n'avait cessé de nous habiter est de lire que, rien qu'en 1998, Issaka Korgo était un locataire tartempion, harcelé par quelque ignoble marchand de sommeil. Et en 2005, soit seulement sept ans après, le voilà qui brasse des milliards.

Ce n'est pas vraiment ces milliards engrangés qui finissent de nous ébranler dans nos petites certitudes, mais la rapidité avec laquelle le magot a été collecté. A moins d'avoir des activités plus ou moins douteuses, peu d'opérateurs économiques peuvent en si peu de temps récolter une telle masse d'espèces sonnantes et trébuchantes.

Bref, en lisant cet article de notre confrère Newton Ahmed Barry, notre religion était presque faite : c'en était fini d'Issaka Korgo !

Rarement, de mémoire de journaliste, même n'ayant qu'une décennie d'expérience, nous n'avons vu une telle décision prise en Conseil de ministres à l'encontre d'un opérateur économique.

Pour qui connaît notre environnement socio-économique, où l'Etat et ses démembrements sont les principaux pourvoyeurs de marchés, radier un commerçant des bénéficiaires de tout marché public n'est autre que synonyme d'asphyxie, voire de mort lente, mais certaine pour lui.

Selon les statistiques, ce sont environ six (6) milliards de F CFA par semaine que l'Etat et ses démembrements octroient en termes de marchés sur avis d'appels d'offres aux opérateurs économiques nationaux ou de l'extérieur. Alors quel opérateur économique sérieux manquerait sciemment à ce grand rendez-vous, s'il réunit toutes les conditions de compétition ?

Considéré à tort ou à raison comme un analphabète, Issaka Korgo a compris tout de suite qu'il était dans son bon droit et que, s'il avait un bon avocat, il se serait tiré facilement d'affaire. Et c'est ainsi qu'il s'est attaché les services de Prosper Farama et de Me Dieudonné Bonkoungou, qui ont accepté de se constituer pour le défendre.

Prosper Farama. Il n'est pas encore un gourou du barreau. Il n'est pas non plus de l'ancienne cuvée des avocats burkinabè. Il est jeune avec moins d'une dizaine d'années d'exercice, mais il se révèle déjà comme un "maître de la parole avec lequel il faut désormais compter dans des dossiers difficiles au pays des hommes intègres".

Korgo épaulé par ses deux dynamiques avocats, non seulement fait perdre à l'Etat le procès le 5 octobre, mais aussi et surtout ses conseils entendent attaquer "cet Etat pour la radiation de leur client des marchés publics". Que s'est-il vraiment passé pour que la puissance publique se fourvoie autant face à un individu, fût-il Issaka Korgo ?

Certes Prosper Farama (dans notre édition d'hier) a clairement reconnu que son client a commis un faux ; mais dans ce faux, l'Etat n'y a aucunement subi de préjudice. A-t-on vraiment besoin d'être spécialiste de la chose juridique pour se rendre compte qu'ici l'Etat n'a pas perdu un seul Kopeck ?

Et les faits, les voilà. Issaka Korogo a été attributaire de trois marchés publics dont il a exécuté un premier qui était la livraison de photocopieuses.

À la réception du matériel, sur les quatre signataires, un les a déclarées non conformes et a refusé d'apposer sa signature sur les P.-V. de reception. Ainsi, le matériel a été rejeté pour non- conformité. Et Korgo, qui avait sollicité le concours financier de la BSIC pour exécuter d'autres marchés en cours, a fait usage de faux pour parvenir à ses fins.

Où l'Etat burkinabè peut-il prétendre avoir été floué dans cette affaire ? A la rigueur, sa banque, la banque sahélo-saharienne pour l'industrie et le commerce, aurait pu se plaindre. Mais si elle ne dit rien, pourquoi l'exécutif monte-t-il sur ses grands chevaux pour descendre en flammes cet opérateur économique ?

Selon toute vraisemblance, le noeud de cette équation doit se trouver quelque part dans un bureau du ministère des Finances. Pour des raisons que nous ignorons, des agents dudit ministère auraient sciemment induit en erreur leur ministre qui, à son tour, a induit tout le Conseil en erreur.

Ainsi sur toute la ligne, l'Etat a eu tort face à Issaka Korgo. Et c'est le cas de le dire haut et fort, il y a eu beaucoup de légèreté dans le traitement de cette affaire au niveau de l'exécutif si nous savons un tant soit peu tout le circuit que prennent les dossiers pour aboutir sur le bureau du Conseil des ministres ; et là, aucun doute n'est permis : la légèreté dans le traitement de ce dossier est flagrante et, dans cette affaire, l'Etat déculotté, est Gros-Jean comme devant. Véritablement, si on ne peut plus faire confiance aux décisions prises par le Conseil des ministres, à qui pourrons-nous désormais nous fier ? Dites-le nous, bonnes gens !

Cela nous rappelle cet autre faux numéro du Journal Officiel dans lequel était "reconnue officiellement" une des tendances du PAI.

Pour une fois, le gouvernement devrait tirer toutes les conséquences de sa méprise et faire en sorte que de tels spectacles peu reluisants ne se reproduisent plus. Il y va de la crédibilité de nos institutions !

Boureima Diallo

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