Le Messager (Douala)

Cameroun: La mafia de la transfusion sanguine

Frédéric Boungou avec Abdoulaye Ngouh (stagiaire Jade/Syfia)

1 Novembre 2006


Acquérir une poche de sang pour son malade est une véritable course d'obstacles.

"L'hôpital Laquintinie ressemble de nos jours à un centre commercial où ont lieu des tripatouillages. Je suis désolé de voir mourir des innocents chaque jour parce qu'ils ont besoin de sang et n'ont pas d'argent pour se l'offrir. Que puis-je faire pour arrêter cela ? " Ce cri de coeur est aussi une révolte. Témoin impuissant, les nombreuses filouteries et brimades que subissent les usagers écoeurent cet agent de l'hôpital. Pour de nombreux usagers, la banque de sang de cet hôpital est un repaire de combines de toutes sortes. Les plaintes à ce sujet sont nombreuses et récurrentes. " Tout va mal ici ", résume un malade désabusé qui trouve que " la banque de sang n'est pas une banque de sang, mais, une banque de commerce. Tout ce qui importe le personnel, c'est ce que vous apportez et non le traitement dont vous avez besoin. "

Une scène vécue lundi 23 octobre dernier illustre ce jugement. Ce jour-là, Paul Biyiha, vend une poche de sang sans délivrer un reçu. Les vigiles saisissent le paquet en sommant les acheteurs de présenter le document qui atteste de la légalité de la transaction. Face à l'impossibilité de ceux-ci de produire la facture, le ton monte et débouche sur une bagarre entre les protagonistes. Ce n'est qu'après l'incident qui implique sa responsabilité, que l'infirmier, prétendument pasteur, se précipitera à la caisse pour régulariser la transaction, sans doute par peur des représailles. J. B., donneur de sang et par ailleurs vigile de Wackenhut démonte la mafia. " Lorsque vous venez avec votre donneur de sang, l'infirmier déclare que son sang n'est pas bon. On vous accuse d'avoir une hépatite ou une autre maladie, pour faire profiter un demandeur qu'ils ont recruté. Ils m'ont dit que j'étais malade, alors que cela ne faisait pas deux semaines que j'ai fait tous mes tests. Si je suis victimes d'un traumatisme à cause de cette fausse annonce, que feront-ils de moi ? ", s'offusque-t-il.

Controverses

Approchés, les infirmiers nient naturellement les faits. Pour eux, le problème provient plutôt des plaignants. " C'est le problème des groupes sanguins qui nous donnent des difficultés. Un malade peut vouloir du sang d'un groupe A, alors que vous n'en disposez pas. Si vous servez celui qui nécessite un sang du groupe AB, le premier estimera que c'est parce que vous avez pris de l'argent ", explique le Major Tonyè. Pour démontrer leur mauvaise foi, il invoque l'insolvabilité doublée de malhonnêteté des patients en brandissant les nombreux objets laissés en gage par certains. On y dénombre entre autres, téléphones portables, cartes nationales d'identité, etc. " Mais, dès qu'ils ont obtenu le soin, ils ne reviennent plus " accuse le major qui poursuit : " nous sommes ici pour les aider et c'est grâce à eux que nous existons. Pourquoi devrions-nous les arnaquer comme ils le prétendent ? Nous avons une déontologie à respecter comme vous en avez chez vous les journalistes. Les malades qui viennent ici doivent savoir qu'avant toute transfusion, ils doivent amener deux donneurs de sang ; ceci pour garder la banque de sang prête à servir les autres. "

Selon Sylvain Tchagnang, il ne s'agit là que d'un " discours propagandiste et de façade. " Avec son malade, il vient d'expérimenter durement les difficultés d'entrer en possession d'une poche de sang. " Pour obtenir deux poches de sang, j'ai dû patienter 144 heures alors qu'on m'avait demandé d'attendre 4 heures ", se rappelle-t-il. Il avait pourtant sacrifié à toutes les exigences des médecins, payé 20 500 Fcfa pour les deux poches de sang, fourni les 4 donneurs requis Finalement, Sylvain Tchagnang a été obligé d'acheter une poche à 10 000 Fcfa auprès d'un médecin. Sa mésaventure ne s'arrête pas là. Il lui faut encore débourser 8 500 Fcfa pour chacune des poches au titre de " frais de traitement ". Conséquence, près de 10 jours après son arrivée, Jean Marie Bilomba qui souffre de la prostate n'a toujours pas été opéré " alors que nous avons déjà dépensé près de 1 000 000 Fcfa perdus autour des soins périphériques qui n'ont rien à voir avec le mal dont il souffre. " Le verdict de Sylvain Tchagnang est donc clair : " c'est par abus que l'on parle de banque de sang. En fait, il s'agit simplement d'un haut lieu de trafic. Pour une poche de sang, le demandeur laisse 2 poches en plus de l'argent. Comment donc expliquer qu'il n' y ait jamais de sang disponible ? ", demande-t-il.

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