Professeur Alphonse Mbuyamba Kankolongo, université de Kinshasa
3 Novembre 2006
analyse
Kinshasa — Langue officielle et langue d'enseignement dans la plupart des Etats africains en particulier les anciennes colonies françaises, comment ne pas s'inquiéter des dérives de l'enseignement du français sur le continent noir, avec pour conséquence la baisse unanimement constatée de sa qualité ? Les Africains sont certes plus nombreux qu'il y a quelques années à parler le français, mais ils le parlent et l'écrivent de plus en plus mal. Pourquoi ?
anque de moyens matériels, absence de volonté politique, dilution du français dans les langues locales Au travers d'enquêtes, de reportages, de portraits mais aussi des récits d'expérience de terrain, la présente réflexion -une de plus- s'interroge sur les raisons de cette dégénérescence du français en Afrique
Constat de crise, mais aussi raison d'espérer ! Car tout n'est pas sombre. Des initiatives -individuelles et parfois isolées- se font jour, avec souvent des résultats très positifs. Souhaitons que, dans la marche du français en Afrique, les historiens formalisent deux périodes ! Une première, où le français « langue du Blanc » telle qu'inscrite dans le subconscient, aidait aux échanges économiques ou culturels avec le reste du monde, sans faire partie de notre culture. Et une deuxième, à venir, où les Africains, comme le clament les discours officiels, s'approprieront enfin cette langue.
LE CONSTAT : QU'EN EST-IL ?
Fautes d'orthographe, de grammaire, de vocabulaire, faux-sens, contresens ; absence de culture littéraire, etc. Ce sont les fondements même du français qui sont menacés en Afrique. Plus qu'un fait, c'est une évidence : la langue française est malmenée par une grande majorité de ses utilisateurs en Afrique. Le propos n'est pas de stigmatiser cette manie populaire qui consiste à vivifier volontairement la langue au moyen de tournures plus familières, mais bien une incapacité flagrante à s'exprimer correctement. Car, le français en tant que matière scolaire est de moins en moins appris (pour ne pas dire enseigné)
Le mal se manifeste dès l'école primaire. Non seulement l'enfant s'exprime avec des incorrections sans être repris, mais il a des lacunes graves en lecture, écriture et orthographe. Des lacunes sont donc accumulées dès la base. Certains jeunes en fin de cycle secondaire ont du mal à transcrire un son complexe ou à lire correctement un texte. Cette défaillance fondamentale rend la maîtrise de l'orthographe impossible et la compréhension d'un texte approximative. Beaucoup d'élèves ratent une épreuve de contrôle de connaissance, non pas parce qu'ils ont mal (ou pas) compris le sujet, pourtant libellé en français très ordinaire. Rares sont les élèves de classe de troisième capables de donner la nature et la fonction d'un mot dans une phrase qu'ils viennent eux-mêmes de prononcer. L'accord du participe passé ? Très compliqué.
Faux-sens et contresens sont légion. « Je suis fier » veut dire « je suis content » ; « il me minimise » signifie « il me méprise ». A cela s'ajoute une absence criante de culture littéraire. Les programmes, de la première à la terminale du secondaire, ne permettent aux jeunes scolarisés de se familiariser avec les classiques de la langue français que sont Molière, Hugo, Baudelaire, Lamartine, etc., encore moins avec leurs oeuvres. Et que dire de la pratique de la lecture ? Nulle. Parce qu'on manque de bibliothèques scolaires, mais surtout à cause des difficultés qu'éprouvent les élèves à lire correctement.
Si le français régresse, c'est aussi parce que le mythe des scientifiques a envahi les écoles africaines : « Mon fils, tu fera les sciences exactes ! ». C'est l'un des principaux non-dits des systèmes éducatifs afriacains : Etats et parents privilégient de plus en plus les sciences, au détriment de l'apprentissage du français.
Depuis les années 1980, la consigne semble de pousser un maximum d'élèves vers les filières scientifiques au second cycle du secondaire. Si bien que, lors des conseils de classes, presque tous les élèves brillants et moyens sont orientés en option sciences, tandis que ceux qui ont à peine la moyenne sont dirigés en option littéraire. Finalement, il s'est créé une situation telle que l'élève est lui-même persuadé que l'option littéraire ne lui offre pas assez de débouchés pour l'avenir.
Conséquence : tout au long de sa scolarité, malgré coefficient et horaire honorables affectés au français, l'élève ne fait aucun effort pour améliorer ses performances dans cette matière. Quant aux parents, alors qu'ils cherchent frénétiquement des répétiteurs en mathématiques et en sciences physiques ou autres, ils sont rares à dépenser leur argent afin d'asseoir les connaissances de leurs enfants en français. Or, contrairement aux idées reçues, les disciplines scientifiques réclament aussi une bonne maîtrise du français. En effet, en quelle langue sont-elles enseignées ?
LE CONSTAT EST LA, AMER ! QUE FAIRE ?
La crise, que nous venons de décrire, est avant tout d'ordre épistémologique. Car elle concerne le statut même de la langue : quel est le statut de la langue française que doit parler et écrire l'Africain francophone ? Dès lors que l'on aura clairement défini ce statut, on pourra se poser ces autres questions : comment enseigner ce français et à qui l'enseigner ? Donc, trois problèmes sont soulevés : l'objet même de la langue, le profil du locuteur et le profil de l'apprenant. Nul doute que les réponses à ces questions feront avancer de manière décisive le débat sur la crise du français en Afrique. Peut-on définir un français standard que les Africains parlent et qui serait considéré comme de bon niveau ?
Dans les années 1970, il existait un français standard, qui était très valorisé. Mais aujourd'hui, avec la sociolinquistique, on en a perdu les repères. Le français est une langue multiforme. De même que sur le plan international, il est au contact d'autres langues (telles que l'anglais, l'espagnol, l'allemand). Le français en Afrique est au contact des langues nationales. Il est donc normal qu'il soit nourri de tous ces rapports.
Les enseignants sont principalement visés. Ils sont accusés de ne pas maîtriser la langue qu'ils sont censés enseigner De ce fait, la plupart d'entre eux auront intérêt à être recyclés en vue d'améliorer leur compétence linguistique. C'est pourquoi, lors des mémoires de fin d'études -graduat et/ou licence- les formateurs au niveau supérieur et universitaire doivent insister autant sur la maîtrise de la langue que sur le fond du sujet abordé, et un dans tous les domaines. Ce n'est pas parce que l'on est enseignant de mathématiques ou de physique que l'on doit négliger la langue. Pour nos produits destinés à enseigner dans le secondaire en particulier, cela aura forcément de fâcheuses conséquences. Mais, comment corriger aussi chez nos étudiants -futurs enseignants- des lacunes accumulées depuis le primaire ? Nous en sommes des témoins attristés ? Nous ne baissons pas les bras pour autant : nous essayons, nous formateurs, de rendre -tant soit peu nos produits performants. Et sur le terrain, ils s'efforcent de tirer leur épingle de jeu !
QUE CONCLURE ?
Les états généraux de l'enseignement du français en Afrique subsaharienne qui s'étaient tenus à Libreville au Gabon du 17 au 20 mars 2003, ont abordé la plupart de certains de ces problèmes et en en ont proposé quelques pistes de solutions. Le français qui était perçu pendant longtemps comme la langue de l'autre, du colonisateur, doit désormais être considéré comme partenaire de nos langues locales. Ainsi a été définie sans complexe et sans langue de bois la véritable et nouvelle place du français en Afrique, mais aussi les rapports qu'il doit entretenir avec nos langues nationales.
Il se pose, in fine, un problème de volonté politique. Notre constitution de la 3ème République a une fois de plus réaffirmé le statut du français comme langue officielle de notre pays, tout en prônant simultanément la promotion de nos quatre langues nationales. Il appartient désormais, à l'Etat congolais de ne plus traîner les pieds et de donner un budget important et conséquent en vue d'assurer à nos jeunes enfants un enseignement de qualité.
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