Donat Suffo
3 Novembre 2006
L'Etat, la population, le mariage mixte, le modernisme, au banc des accusés.
Nos langues nationales ou encore langues maternelles, se meurent. Les linguistes reconnaissent que tout enfant qui maîtrise sa première langue retrouve une aisance dans l'apprentissage d'une seconde langue étrangère telle que le français et l'anglais, toutes deux langues officielles au Cameroun.
Les raisons de cette mort programmée sont dans l'abandon de la culture et la tradition. " Dès qu'il les perd, il est comparable à une feuille sèche détachée de sa branche que le vent peut transporter dans n'importe quelle direction " affirme Roger Nkamgnia, pétro-chimiste de formation ex-délégué provincial des mines de l'Est et du Nord-Ouest à la retraite. Samuel Tabah Nforgwei, linguiste et directeur adjoint du Centre linguistique de Bamenda n'en dit pas autrement. Toutefois il énumère en moyenne cinq causes de cette décrépitude de nos langues nationales. Il évoque la réduction ou diminution constante du nombre de personne qui parlent une langue spécifique. Et à ses dires des études linguistiques ont prouvé que ces langues sont vouées à l'extinction si des gens qui communiquent en ces langues diminuent. L'influence de l'occidentalisation de notre système éducatif en a une grosse responsabilité. " Un natif de Dschang qui a vécu longtemps à Douala, pour se sentir comme un " évolué " a tendance à parler le français.
Parler la langue dschang pour lui c'est le confondre à un primitif ", explique notre interlocuteur. Le mariage mixte est aussi indexé par le linguiste. Etant donné que les deux conjoints viennent de deux ethnies différentes, la tendance est à opter pour une langue alternative qu'est le français ou l'anglais. Pourtant s'il faut comprendre le mariage comme la résultante de l'Amour reconnaît Samuel Tabah Nforgwei, l'un ou l'autre pourquoi pas les deux apprendraient la langue de l'autre. L'effet causal du pidgin autrement appelé linguafraca, dans cet affaiblissement de nos langues nationales n'est plus à démontrer. Chacun se sentirait à l'aise du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest dans le pidgin. " Une vieille femme qui vient du village, pour mieux communiquer et vendre sa marchandise utilise le pidgin. Ses enfants sont tentés de communiquer en pidgin ", révèle-t-il. Par conséquent, la langue maternelle en prend un sérieux coup.
Institutionnalisation des langues nationales à l'école
En définitive, la mort programmée de nos langues nationales repose sur l'Etat. En vertu des prédispositions de notre constitution, explique nos interlocuteurs, le gouvernement est censé tout mettre en oeuvre pour encourager le développement de nos langues nationales. Malheureusement rien n'y est pratiquement fait. Toujours est-il que l'Unesco dans ses textes, reconnaît à chaque enfant, le droit de commencer l'apprentissage de la langue par sa langue maternelle (nationale). Une lecture synoptique des textes de cette institution, nous fait observer le directeur adjoint du Centre linguistique de Bamenda (Clb), qu'un enfant Mankon par exemple devrait débuter son cursus éducationnel (lire et écrire) dans une école par la langue mankon avant tout apprentissage d'une langue étrangère. " C'est ce genre de programme que l'Etat devrait institutionnaliser dans les écoles de toutes les régions du pays. " Malheureusement, la volonté politique n'y est pas, regrette Roger Nkamgnia qui, comme Samuel Tabah Nforgwei saluent l'Ong SIL (Summer Institution of Linguistic). A travers ses recherches, elle s'investit dans la préservation et la promotion des langues nationales. L'objectif de cette Ong étant de parvenir à créer l'alphabet des différentes langues (nationales).
Ce qui facilitera l'aspect écrit et oral de ces langues et amènera nombre de natifs à lire au moins la Bible en leur langue. Mais ceci n'est possible que si les communautés créent à leur niveau des comités de langue. Roger Nkamgnia mène actuellement une recherche sur la langue libum parlée dans le Donga Mantung. " Etant donné que plusieurs ressortissants d'un même village se retrouvent dans une ville, ils peuvent pendant les congés et vacances créer dans leur milieu une école saisonnière d'apprentissage de leur langue vernaculaire pour leurs enfants ", rassure Samuel Tabah Nforgwei.
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