Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Pour une véritable promotion de la littérature congolaise de langue française

Professeur Alphonse Mbuyamba Kankolongo, université de Kinshasa

11 Novembre 2006


Kinshasa — Venue, certes, tardivement sur l'échiquier de la littérature négro-africaine de langue française, la littérature congolaise de langue française, quarante six ans après l'accession de notre pays à l'indépendance, dispose déjà des textes littéraires de valeur remarquable.

En témoignent des textes comme Entre les eaux, Le Bel immonde, L'écart et Shaba deux de V.Y. Mudimbe ; Giambatista Viko, l'Errance et Une saison de symphonie de Georges Ngal Mbwil à Mpaang ; Le pacte de sang, La malédiction, Le fils de la tribu, la mort faite homme, les étoiles écrasées, etc. de Pius NGandu Nkashama ; Cannibale de Bolya Baenge ; Traite au Zaïre de A.J. Nzau ; La Re-production de Thomas Mpoyi-Buatu ; La chorale des mouches de Mukala Kadima Nzuji et tant d'autres encore.

Malheureusement, cette littérature est encore largement inconnue du grand puhlic congolais, même appartenant au monde universitaire. Et ce, d'autant plus qu'elle n'est pas enseignée systématiquement dans nos écoles. Néanmoins, en dépit de ce peu d'intérêt, on lui consacre déjà des mémoires, des thèses de doctorat, des articles des revues, des études critiques et des ouvrages de vulgarisation, aussi bien au pays qu'à l'étranger. Elle est, en outre, l'objet parfois de sérieuses polémiques. C'est le cas, entre autres, dans les années 1960 du clivage profond entre les tenants du purisme (V.Y. Mudimbe, Mukala Kadima Nzuji, Masegabio Nzanzu, etc.) et récemment, dans les années 2000, avec les poètes qui se déclarent du Renouveau poétique » (Lwemba lu Masanga, Mudiandambu Djunga, etc.)

Certaines de ses oeuvres ont obtenu des prix littéraires telles que Ngando (le crocodile) de Paul Lomami Tshibamba (prise de la Foire coloniale de Bruxelles, 1948) ; Entre les eaux de V.y.Mudimbe (grand prix catholique international du livre, 1975) ; Le Fossoyeur de Yoka Lye Mudaba (primé au concours de la meilleure nouvelle de langue française organisée par la Radio France International, 1977) ; Cannibale de Bolya a remporté le prix littéraire de l'Afrique noire que décerne l'Association des Ecrivains de langue française de Paris, 1986), etc.

Bien de journées littéraires, de séminaires et de colloques ont abordé cette littérature dont le plus important à ce jour est le colloque international organisé du 22 au 24 juillet 1993 à l'Université de Bayreuth, en Allemagne, sous le thème de Cent ans des littératures francophones au Congo/Zaïre. L'imposant ouvrage, contenant les Actes de ces assises de haut niveau scientifique, avec ses 434 pages, a été publié en 1995 aux Editions Podopi, à Amsterdam, en Hollande. Dans cet ordre d'idées, plusieurs personnes essentiellement du monde universitaire et scientifique s'intéressent et se préoccupent de cette littérature, soit comme analystes, soit comme critiques littéraires. Et parmi les noms qui reviennent souvent, on peut épingler ceux de : - Mukala Kadima Nzuji : professeur à l'Université de Brazzaville, écrivain poète, critique littéraire et auteur de la première Bibliographie littéraire de la République du Zaïre (1931-1972 (1973), de La littérature zaïroise de langue française 1945-1965 (1984) et de nombreux articles au pays et à l'étranger. - Alphonse Mbuyamba Kankolongo : professeur à l'Université de Kinshasa, critique littéraire et auteur de Guide de littérature zaïroise de langue française 1974-1992 (1993), une anthologie scolaire intitulée : De l'aube au crépuscule Manuel de littérature et civilisation congolaises, en collaboration (sous presse) et de nombreux articles au pays et à l'étranger. - Gabriel Kabongo Bujitu : professeur à l'Université pédagogique nationale (Upn/Binza), critique littéraire et auteur de plusieurs articles. - Gérard Mukoko Ntete Nkatu : professeur à l'Institut supérieur pédagogique de Mbanza Ngungu dans le Bas-Congo, critique littéraire et auteur de plusieurs articles (Scientia et Congo-Afrique). - Bertin Makolo Muswaswa : professeur à l'Université de Kinshasa, critique littéraire et auteurs de plusieurs articles. - Pius Ngandu Nkashama : professeur à l'Université de Bâton-Rouge en Louisiane aux Usa, écrivain (poète, romancier et dramaturge), critique littéraire et auteur d'un nombre impressionnant d'articles - Patrice Nyembwe Tshikumambila : professeur à l'Université de Lubumbashi, critique littéraire et auteur d'un grand nombre d'articles, etc.

Les personnes suivantes ont produit des thèses de doctorat sur cette littérature selon l'ordre chronologique ci-après : Yoka Lye Mudaba (théâtre, France, 1977) ; Mukala Kadima Nzuji (histoire littéraire, Liège/Belgique, 1979) ; Frère Mukoko Nkatu (poésie, Louvain-La-Neuve/Belgique, 1981) ; Huit Mulongo Kalonda Ba-Mpeta (roman, Saint Denis de Vincennes/France, 1988) ; Mimba Ngayel (Théâtre, Lubumbashi, 1989) ; Alphonse Mbuyamba Kankolongo (prose narrative, Lubumbashi, 1996) et Charles Djungu Simba (institution littéraire, Anvers/Belgique, 2005).

De ce qui précède, on se rend compte que la matière est là abondante et riche. Il en est de même de l'expertise en ressources humaines. Qu'est-ce qui manque alors pour que cette littérature, à l'instar des autres (particulièrement camerounaise, congolaise (Brazzaville), sénégalaise, etc. en Afrique, puisse s'imposer et être reconnu sur le plan international. A ce propos, deux initiatives individuelles méritent d'être signalées. Il s'agit, d'une part, de la création en 1994 par moi-même et de Mukala Kadima-Nzuji d'un premier centre de recherche sur cette littérature, à savoir Centre d'études et de diffusion de la littérature congolaise (Cedilic en sigle). L'un de ses objectifs principaux est de « stimuler la recherche scientifique dans les domaines de la littérature écrite et des arts congolais dans un esprit à la fois d'interdisciplinarité et d'interculturalité ». (Article 4 des statuts du Cedilic, alinéa 2). A son actif, on compte déjà la publication d'un volume des Mélanges offerts à V.Y. Mudimbe à l'occasion de son soixantième anniversaire et qui s'intitule : L'Afrique au miroir des littératures, des sciences de l'homme et de la société, France/Hongrie, L'Harmattan, 2002, 599 p). Sur le dos de la couverture de ce volumineux ouvrage, on lit : « A l'occasion du soixantième anniversaire de V.Y. Mudimbe, un fort volume d'études consacré à l'un des intellectuels africains les plus marquants du demi-siècle écoulé. Un écrivain apparemment limpide dont les fictions plongent au coeur de l'histoire de son pays, le Congo. Une mosaïque d'approches d'une conscience critique sur aiguë. Jamais, elle n'a cédé aux sirènes ni de l'européocentrisme ni de la nostalgie africaine. Une somme critique polyphonique. Un approfondissement des questions que posent et que se posent les Afriques d'après les indépendances ».

Il y a, d'autre part, l'existence de l'Association des critiques littéraires de Kinshasa, ACLK en signe, fondée en 1991 par un groupe d'anciens étudiants du département de français de l'ex-Institut pédagogique national (IPN) et dirigé par le professeur T. Lukusa Menda. Celle-ci a déjà organisé quelques séminaires, quelques colloques, publié un ouvrage des articles scientifiques et études diverses sur la littérature congolaise.

Ces deux instances se sont données comme tâche principale de faire connaître la littérature congolaise et ses écrivains. Pour le peu de réalisations qu'elles ont pu concrétiser, elles ne comptent que sur l'esprit de sacrifice de ses membres. Comme on le voit, la route est encore longue qui mène vers la promotion de la littérature congolaise et ses écrivains. Aussi l'intervention de l'Etat n'est plus que souhaitable et nécessite, et ce, eu égard aux moyens financiers et matériels à mobiliser. A l'Etat donc, nous nfaison quelques recommandations dont les plus importantes et urgentes sont : 1. la relance de l'organisation des concours littéraires parle truchement du ministre de la culture et des Arts et/ou de l'Union des Ecrivains congolais (Ueco), qui est forcément à redynamiser car depuis plusieurs années elle se vautre dans la léthargie ; 2. la relance de l'édition du livre congolais avec la redynamisation des Editions Lokolé du ministère de la Culture et Arts ; 3. la relance de la parution des revues culturelles et littéraires (à l'instar autrefois de Culture et Authenticité, Dombi, Lokolé, etc. ; 4. le patronage des expositions du livre congolais et des manifestations culturelles, littéraires et le soutien matériel des écrivains ; 5. l'organisation, pour la 1ère fois, d'un colloque national sur la littérature congolaise (orale et écrite), pour offrir à tous les spécialistes nationaux et étrangers l'occasion de se rencontrer, de se connaître mutuellement, s'échanger leurs points de vue et enfin de faire le point sur le passé, la situation présente de cette littérature entrevoir ses perspectives d'avenir ; 6. doter le « Centre d'études et de diffusion de la littérature congolaise (Cedilic) de moyens matériels et financiers adéquats pour permettre à celui-ci la constitution d'un groupe de recherche sur cette littérature et dont l'un des objectifs prioritaires sera l'élaboration des anthologies et des manuels scolaires de qualité sur cette littéraire ; 7. cette promotion de la littérature en langue française doit se faire concomitamment, et mutatis mutandis, avec celle de nos langues nationales (Ciluba, Kikongo, Lingala et Swahili).

Dans cette prise de conscience et cette entreprise exaltante, pour l'avenir et le développement intégral de l'homme congolais en particulier et de notre pays en général, sont interpellés de façon particulière et insistante les ministères de la culture et Arts, de l'enseignement primaire, secondaire et professionnel, de l'enseignement supérieur et universitaire et enfin celui de la recherche scientifique.

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