D. Ben Salem
24 Novembre 2006
Il y a à peine quelques décennies, les malentendants étaient encore livrés à un isolement acoustique et communicatif. Plongés dans un silence stérile, ils restaient prisonniers de leur handicap et de l'avarice affective et communicative d'une société qui n'arrivait pas à leur transmettre des messages ni à comprendre ce qu'ils cherchaient à exprimer.
Dans les années 60, des personnes malentendantes se sont installées en France et en Suisse. Là, elles ont appris le langage des signes et de retour en Tunisie, elles ont commencé à transmettre ce qu'elles ont appris à leurs semblables.
Parallèlement, les malentendants tunisiens continuent à communiquer grâce à un autre langage des signes, purement tunisien. Dans les années 80, le langage des signes français a été généralisé en Tunisie, contribuant ainsi à l'enrichissement du répertoire tunisien en ce domaine et apportant, aux personnes concernées, un nouveau moyen de communication.
Du silence, ils passent alors à une nouvelle étape, fondée sur la volonté de s'intégrer dans une société qui est la leur. Actuellement, le langage des signes constitue une nouvelle filière universitaire, enseignée à l'Institut des langues et des sciences humaines de Tunis. La Tunisie fait l'exclusivité dans l'enseignement du langage des signes et, par conséquent, dans la formation d'experts en la matière.
L'enseignement du langage des signes est l'une des spécialités que propose le département de la traduction à l'Institut des langues et des sciences humaines de Tunis.
Pour accéder aux cours de langage des signes, il fallait avoir un Duel. Dorénavant, et afin d'inciter les étudiants à opter pour cette spécialité, il suffira d'avoir le Bac.
M. Najib Bou Taleb, directeur de l'institut, indique que ce domaine manque de professeurs spécialisés. Ce sont, plutôt, des experts en langage de signes qui se chargent d'enseigner ce nouveau moyen de communication aux étudiants.
M. Abdelhalim Chelbi, expert en langage des signes, enseigne à l'institut. Il est connaisseur en langage des signes utilisés dans les pays arabes, mais aussi occidentaux, tels la France, l'Italie ou encore l'Angleterre. A l'institut, il focalise sur deux types de langages des signes, en l'occurrence le langage des signes «tunisien» et le langage des signes utilisé dans le monde arabe.
«Apprendre le langage des signes tunisiens est primordial, car c'est bien ce langage qui permet aux malentendants tunisiens de communiquer entre eux. Il représente, en quelque sorte, le dialecte des sourds tunisiens. En revanche, le langage des signes arabes constitue le langage soutenu qui leur permet d'êtres bien instruits et de pouvoir communiquer avec les autres malentendants arabes», explique M. Chelbi.
Les signes de l'ouïe
Par ailleurs, il est à noter qu'il existe plus de 3.000 signes, référant aux objets et aux sens. Ces signes peuvent être communiqués sous forme d'un seul signe (ou mouvement) ou encore épelés suivant plusieurs signes de l'alphabet des signes. «Cependant, indique M. Chelbi, les signes ne sont pas tous les mêmes dans tous les pays. Plus encore, les signes, référant au nom d'un pays donné, diffèrent d'un pays à un autre. Fort heureusement, il existe des dictionnaires de signes permettant aux malentendants d'avoir une idée plus vaste des différents symboles». Il existe, par ailleurs, un dictionnaire international qui fait l'unanimité de 24 pays.
L'expert indique, en outre, qu'un dictionnaire des signes tunisiens sera bientôt publié. « Le dictionnaire comprend 600 signes tunisiens, surtout mais aussi arabes», affirme M. Chelbi.
Si les personnes «normales» traduisent ce qu'elles assimilent déjà par les phrases et les mots en des signes, les malentendants, eux, trouvent dans ce langage le moyen d'exister par rapport à ce qui les entoure et de s'intégrer dans la communauté. Ils se familiarisent presque instinctivement avec ces signes, les produisent dès leur prime enfance, par besoin de communication, plus encore, de découverte et de repérage. Ils développent leur répertoire des signes une fois sortis du cocon familial vers la société et le perfectionnent grâce à des mouvements expressifs.
Les étudiants spécialisés dans cette filière se comptent sur les doigts. On note, pour ce qui est de l'année universitaire en cours, 19 étudiants inscrits en troisième année et seulement huit étudiants en 4e année. Toutefois, leur enthousiasme à l'égard de l'apprentissage de ce langage est grandiose. Certains d'entre eux ont même changé de spécialité, séduits par cette nouvelle filière et convaincus des perspectives qu'elle apportera aux jeunes diplômés.
Mardi dernier, M. Chelbi s'apprêtait à donner son cours à quatre étudiants. Kaouthar Ben Amor est maîtrisard en langue arabe. Elle a, dans sa famille, une enfant malentendante âgée de quatre ans. Voyant les parents de l'enfant incapables de communiquer avec leur fille, Kaouthar leur apprend, au fur et à mesure, ce qu'elle apprend à la faculté. «C'est un langage indispensable et pour le sujet portant le handicap et pour sa famille. Bien que les parents éprouvent du mal à s'habituer à ce langage, l'enfant, ce qui est super, s'adapte à ce langage avec facilité et plaisir», note Kaouthar.
Pour Dhaouya Mansour, le langage des signes représente une nouvelle alternative. Après avoir obtenu son Duel en langue française, elle s'est convertie à cette filière dans l'espoir d'entrer le plus tôt possible dans la vie active. «Dès que j'ai commencé à étudier ce langage, j'ai ressenti la délicatesse des signes, des symboles, mais aussi des mouvements que les malentendants effectuent sincèrement pour transmettre leurs messages aux autres», confie-t-elle.
Quant à Aïcha Ghares, elle trouve que ce langage permet l'application, la communication et nourrit la culture générale par quelque chose d'original et de nouveau. Cependant, ce qui manque à leur formation ce sont les stages à l'étranger. «Pourtant, ils peuvent nous aider beaucoup et approfondir notre expérience en tant que futurs experts», renchérit Aïcha.
Pour sa part, Wissem Kamoun met l'accent sur l'importance d'une intégration officielle des étudiants spécialisés au sein du travail associatif en faveur des malentendants. «Nous étudions ce langage pour bénéficier d'un travail sûr, certes, car ce langage sera généralisé dans les établissements de l'enseignement de base, mais il nous importe beaucoup que ces personnes à besoins spécifiques puissent communiquer», note-t-il.
L'intégration des personnes porteuses de handicap dans la société est aussi de l'ordre du communicatif, relationnel et humain. La programmation du langage des signes dans les facultés et, prochainement, dans les établissements de l'enseignement de base, en constitue une étape importante. Une meilleure information sur cette nouvelle filière s'avère nécessaire, et ce, afin que les jeunes puissent l'adopter.
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