Port Louis — Le Festival international kreol, organisé par le ministère du Tourisme et des Loisirs, s'est achevé hier. Dans la nuit de samedi à dimanche, plus de 75 000 personnes, selon les organisateurs, ont assisté au concert donné par une vingtaine de groupes des Antilles, de la Réunion, des Seychelles et de Maurice.
Une foule enthousiaste était présente toute la nuit au Domaine Les Pailles.
Exigence intellectuelle oblige. Il fallait d'abord définir la créolité. C'est la tâche que se sont partagés les cinq intervenants lors de la conférence tenue samedi. Fil rouge des présentations, le thème générique : Ki kreolite ?
Celle du mot qui ne figure pas (encore) dans le Diksioner kreol que prépare Arnaud Carpooran, chargé de cours à l'université de Maurice. Celui qui prend racine dans la révolution de Haïti, selon le Dr. Espelancia Baptiste. Renforcée par les images projetées par le Pr Lambert-Félix Prudent. Celle de Joséphine de Beauharnais, créole devenue impératrice des Français.
Créolité "née pour mourir". Puis ressuscitée, par la grâce des réflexions de Michel Savvy. Renaissance à ne pas cantonner au "simple" amize kreol. Réjouissances qui pour Danielle Palmyre Florigny ne doivent pas être confondues avec la célébration des valeurs de la culture créole.
Autant de pistes proposées lors d'une séance marathon, devant un public réceptif. Arnaud Carpooran l'a justement fait remarquer. L'assistance n'était pas de celles qui fréquentent les conférences universitaires. C'est un choix. Celui de l'organisateur, le ministère du Tourisme. Retenons l'effort d'ouverture. Celle d'exposer "les masses" à un supplément d'âme en sus du tam-tam populaire.
Questionnement. C'était là le moteur des interventions. Répondre à Ki kreolite ? par une série de points d'interrogations. Ki pertinans konsep kreolite dan Moris s'est demandé Arnaud Carpooran. Une actualité cristallisée autour du carton d'invitation du ministère du Tourisme, écrite en créole. Historique. "C'est une manière de respecter la langue et ceux qui l'utilisent", en a conclu le linguiste. Ki ete sa mo kreolite la ? Si d'aucuns se rangent du côté du mouvement de revendication identitaire, de "vecteur de cette revendication", Michel Savvy des Seychelles, ancien directeur du Festival kreol de l'archipel, est clair. "Kreolite li enn selebration pa enn revendikation". Le Seychellois, qui s'est distingué par sa verve, son franc-parler, ses images fortes ("lespri blan grefe dan enn latet noir") est rejoint en cela par Danielle Palmyre-Florigny, directrice de l'Ecole de catéchèse.
Son choix : commencer par le tube des Windblows, Amize kreol. Question : "eski li kapav kontribie pou asosie kreol avek lamizman" ? Stéréotype-stigmate. La tendance de "mett dimounn dan mem sak". Image dévalorisante intériorisée par celui qui est stigmatisé lui-même. Et qu'il va jusqu'à perpétuer. Danielle Palmyre-Florigny a plaidé en faveur d'une prise de conscience. Pour ne plus confondre "amize" et "selebre". Pour ne pas oublier que le séga est une "institution culturelle, pas juste un atout touristique".
Éviter tout malentendu ethnique ou identitaire
Vigilance. C'est aussi le message de Lambert-Felix Prudent, originaire des Antilles, résidant à la Réunion. "Le mot créole ne signifie pas une seule chose". Définition qui varie selon que l'on est aux Antilles ou dans l'océan Indien. Que l'on est créole aux Seychelles ou à Maurice, il existe une "méfiance pour qu'il n'y ait pas de malentendu ethnique, identitaire".
Ne pas se tromper de débat. Malgré le début de fou rire (nerveux) d'Espelancia Baptiste, c'est vers Toussaint Louverture que la Haïtienne a tourné notre attention. Si au départ, elle devait nous entretenir de Kreolite : mouvman literer ou mouvman identiter ?, l'intervante a préféré le retour aux sources. Révolte des esclaves devenu "catalyseur d'une autre révolution, d'une nouvelle définition de l'humanité". Paroles sacrées.
CREOLITE
Les messages clés de Ramgoolam
â- La salle du Centre Vivekananda de Pailles était pratiquement comble, samedi matin. Navin Ramgoolam, le Premier ministre, a procédé au lancement du Festival international kreol. Les festivités avaient débuté la veille par une soirée de poésie et se sont poursuivies samedi soir par un méga concert. Entre les deux, une conférence sur la créolité.
Comme à son habitude, le Premier ministre s'est adressé à l'assistance sur un ton convivial, relatant quelques anecdotes sur son expérience personnelle concernant la langue et le monde créoles. Mais il n'a pas manqué de passer quelques messages clé. Comme par exemple celui ayant trait à l'utilisation de la langue créole. "Elle n'appartient pas à un seul groupe mais à nous tous. C'est elle qui nous unifie, qui ajoute à la cohésion."
Pour lui, c'est le créole qui rapproche les Mauriciens. "Nous devons être fiers de cet héritage, fiers de ce qui nous rapproche", a-t-il lancé à l'assistance composée d'universitaires, de politiciens, d'intellectuels mais aussi de centaines de Mauriciens ordinaires, jeunes et moins jeunes.
Navin Ramgoolam a aussi fait un plaidoyer en faveur de la cohésion nationale. "Ne cultivons pas les différences", insiste-t-il. Le Premier ministre estime que les Mauriciens doivent se débarrasser de leurs réflexes communautaires. " Sinon nous ne serons jamais une nation." Pour lui, il y a même une régression, partiellement due à l'attitude des politiciens
Pour sa part, Xavier Duval, le ministre du Tourisme espère que ce festival va permettre au Créole d'être "désenclavé". "Cela fait longtemps qu'on aurait dû l'avoir fait. Maurice a un grand retard à rattraper." Il parle de la contribution créole dans l'histoire de l'île et des grands personnages comme Léoville L'Homme, Emmanuel Anquetil, Raoul Rivet, Marcel Cabon, Pierre Renaud et Gaëtan Duval qui ont laissé leur empreinte. "La contribution créole dans ce pays n'est pas assez reconnue", regrette Xavier Duval.
Il insiste sur le fait qu'il faut aujourd'hui vaincre les "complexes" qui habitent les Créoles. Et qui empêche, notamment, la langue créole d'occuper la place qu'elle mérite. "Il faut un changement de mentalité. La culture créole est comparable à n'importe quelle culture dans le monde", insiste Xavier Duval. Pour lui, le Festival international kreol doit se tenir chaque année.
COUP D'ENVOI
Poètes et chanteurs clament leur créolité
â- Poètes et chanteurs mauriciens ont donné le coup d'envoi du Festival international kreol, vendredi soir. Ils ont tous clamé en vers et en rythme, leur créolité. Ils étaient 16 poètes et chanteurs à se succéder sur la scène improvisée du moulin du Domaine Les Pailles. La soirée avait débuté par une dégustation des spécialités des îles. Antilles, Réunion, Seychelles, Rodrigues et Maurice : les buffets étaient garnis des spécialités les plus excitantes de la cuisine créole internationale. Des akra mori et kolombo antillais en passant par les boukane tizak réunionnais, les satini rekin seychellois, les diri may de Rodrigues et bien sûr les gato batat mauriciens, toutes les saveurs étaient présentes. S'improvisant maître de cérémonie, Xavier Duval, le ministre du Tourisme a réclamé une ovation pour les chefs. Parmi eux, la Guadeloupéenne Babette de Rozières, mais aussi les chefs Jacqueline Dalais et Nizam Peeroo de Maurice, entre autres. La soirée de poésie et de chansons a démarré au moment où les estomacs étaient déjà bien remplis. C'est Serge Lebrasse, le vétéran de la chanson créole mauricienne qui a entamé les premières notes, avec sa chanson Moris mo ti pei. Il a été suivi par France Supparayen qui a récité Nu morisien. Micheline Virahsawmy a, ensuite, chanté La rivier Tanier. Jocelyn Louise et Clency Géry ont ensuite proposé un mélange de poèmes et de chansons. La soirée s'est ainsi poursuivie jusqu'à tard dans la nuit. Georges Legallant, Richard Beaugendre, Dev Virahsawmy, Valérie Géry, Tico Soopaya, Eric Triton,, Serge Thérèse, Zanzak, Michel Savy, Bruno Mooken et finalement Edouard Maunick se sont succédés sur la scène. En un mélange intéressant de mots et de rythmes, ils ont parlé du passé, de la misère, des cités, de la langue, de la famille, bref des réalités profondes de la culture et de la vie créole.
Slaï, chanteur de zouk et de charme.
Kaoma qui n'a pas pris une ride.

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