Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: La musique congolaise entre le miroir cassé et le miroir recollé

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Kinshasa — Cette réflexion à haute voix est de Thierry Nlandu, l'intervenant surprise lors du séminaire sur les musiques congolaises organisé par le ministère de la Culture et des Arts du 4 au 6 mai à Kinshasa. Professeur à la faculté des lettres de l'Université de Kinshasa, consultant en développement organisationnel, dramaturge, l'homme est aussi un critique d'art.

Partant des productions des musiciens congolais, il peint de manière sarcastique la société congolaise avec ses valeurs renversées. La musique est devenue cette profession où alternent prostitution et fidélité dans l'accomplissement de sa mission dans la société. «Ce jeu de balançoire accouche d'une musique qui reste fidèle aux valeurs sociales jusqu'au jour où les rares critiques l'attrapent en flagrant délit. C'est alors qu'un semblant de commission de censure, sans réel pouvoir, se met en branle non pas pour replacer la musique dans l'ordre éthique, mais surtout et malheureusement pour exiger des musiciens, que l'argent rend arrogants, le partage du butin d'une débauche que la mélodie et la danse ont rendue célèbre et irrésistible». A lire absolument loin des vacarmes, mais avec précaution et humour!

Je voudrais commencer mon propos par un fait que j'ai récemment vécu lors d'une fête de mariage animée par un orchestre de la place, en l'occurrence Bana OK du très renommé Lutumba Simaro. A un moment de la cérémonie, le commentateur invite son orchestre à poursuivre la soirée en précisant que l'on allait avoir la musique des adultes. Les virtuoses de la musique congolaise commencent par «Hortense» mélodieusement interprétée par Ndombe Opetum : «Hortense nazali moyembi mosala na ngai ezalaka lokola soda...» Vous pouvez imaginez les pas de danse et le plaisir de tous ces adultes sur la piste.

Juste après cette chanson, l'orchestre enchaîne avec un rythme envoûtant sur les vieux succès de l'OK Jazz. Alors qu'on se trémoussait sur la piste, l'orchestre lâche sa horde de danseuses dans un accoutrement qui était loin de convenir à une soirée comme celle à laquelle on participait. Vous pouvez imaginer la suite. On est passé du «mayeno» au «kisanola» avec des déhanchements des danseuses d'un érotisme qui a inspiré des regards et des commentaires silencieux et feutrés dont Lutumba ne s'est sans doute pas rendu compte sur-le-champ.

Dans ce jeu de regards où les yeux tentent péniblement de se réfugier dans un coin de l'orbite, on a soudain l'envie, sans succès, de quitter la piste d'autant plus que «piste eza ebale te» pour que tous, on s'y noie comme des oies. Ce petit fait, anodin sans doute, illustre en fait la tourmente éthique et morale dans laquelle se trouve notre musique constamment ballottée entre le souci du beau, du vrai, du moral et le sex appeal et son tralala de faux, de facilité, de corruption des moeurs, bref de miroir brisé.

Selon que la balance se penchera vers un pôle, notre musique sera porteuse de valeurs, de rêves constructeurs, de passion pour la nation, de portrait de notre terre, d'interrogations vitales, de perte et de désespoir, de déracinement, de dislocation, de pauvreté, de séparation, de mémoires fragmentées et de crise personnelle et collective ou alors de dépravation, d'immoralité, de bassesse, d'irresponsabilité, de légèreté, de facilité, d'illusions et de désillusions.

Ce jeu d'équilibristes est réalisé, avec un talent qui étonne, par nos musiciens qui, souvent, refusent de s'illustrer comme des hommes ou des femmes dotés d'un idéal qui aille au-delà du souci permanent de survie comme du reste bon nombre de nos concitoyens et concitoyennes.

Ce jeu d'accordéon donne naissance à une musique qui tire, s'étire et soupire entre la moralité et l'immoralité, entre l'anatomique et l'atomique, entre le physique et le mystique.

Notre musique, comme le roseau d'une certaine fable, plie sans jamais rompre avec comme seul objectif le «mbamba na vie» pour vivre et survivre grâce à une profession qui alterne prostitution et fidélité dans l'accomplissement de sa mission vis-à-vis de notre société.

Ce jeu de balançoire accouche d'une musique qui reste fidèle aux valeurs sociales jusqu'au jour où les rares critiques l'attrapent en flagrant délit. C'est alors qu'un semblant de commission de censure, sans réel pouvoir, se met en branle non pas pour replacer la musique dans l'ordre éthique, mais surtout et malheureusement pour exiger des musiciens, que l'argent rend arrogants, le partage du butin d'une débauche que la mélodie et la danse ont rendue célèbre et irrésistible.

En effet, dans un monde devenu, semble-t-il, un grand village aux moeurs des seuls dominateurs, notre musique a appris à sauter les barrières des limites de l'acceptable pour s'inscrire dans la mobilité que procure le corps des anguilles insaisissables. Notre musique danse entre l'immoral acceptable sous d'autres cieux et le moral qui a toujours caractérisé cette terre asséchée par des chants et danses qui rivalisent en obscénités.

Notre musique se trouve comme prisonnière, à la fois du visible, du vrai, du réel, de l'acceptable et de l'invisible, de l'irréel, d'une ombre «étili» avec des musiciens et musiciennes qui, comme par la magie du son, de la parole et des mouvements du corps des danseuses opèrent à la fois et de manière simultanée, dans les mondes du miroir cassé et du miroir recollé interpénétrant l'un l'autre, mais privilégiant le monde du miroir du monde brisé et de l'immoral.

Je ne sais pas si je me fais comprendre. Mais j'essaie d'être à la portée de la complexité de l'acte musical dans un pays comme le nôtre où les repères éthiques sont chaque jour remis en question par une société en crise et par des hommes et des femmes musiciens qui refusent d'être enterrés vivants par des politiques qui appauvrissent tout le corps social et tuent.

En quête de vie et de survie, notre musique danse la rumba en deux temps, brisant malgré elle le miroir et tentant, avec une rage que beaucoup ne soupçonnent pas, de recoller le miroir, seul acte qui lui permettra de rester dans la mémoire collective. On a comme l'impression que la musique congolaise tire sa force créatrice de son refus de se laisser figer et de sa résistance à toute capture. Il s'agit d'une musique de constant passage de la frontière du moral et de l'immoral; musique qui prend corps dans un espace urbain instable et mouvant.

C'est ainsi que l'on retrouve dans l'histoire de la musique congolaise ces nombreux moments de lucidité qui produisent des chants qui s'efforcent de recoller le miroir sociétal constamment brisé par la misère, la corruption et autres illusions de toutes natures.

Ces moments d'inspiration et de prise de conscience sont comme des instants privilégiés d'interpellation de notre être en société. C'est comme si, conscients de leur rôle de bâtisseurs de la société, nos musiciens et musiciennes s'arrêtent pour nous faire voir la beauté de notre combat pour l'indépendance et le rêve que ce moment inspire.

C'est alors qu'ils entonnent «Indépendance cha cha» que je considère comme l'hymne populaire qui consacre et immortalise le combat pour la libération du joug colonial: «Indépendance Cha cha to gagner o O dipenda cha cha tubakidi Ku table ronde cha cha »

Et autres «Table ronde, table ronde, table ronde, indépendance» au rythme de pas de danse et de mouvements de corps propres et dignes qui célèbrent la liberté et les promesses d'un avenir prometteur.

Dans la foulée, la belle muse sortie des profondeurs du fleuve Congo inspire les «Ebale ya Congo», «Trois Z», et autres chants qui célèbrent la beauté de cette terre aux potentialités qui ne cesseront d'attirer convoitises, surprises et méprises.

Mais très vite, dès l'assassinat de Lumumba jusqu'à ce jour, toutes ces chansons ne deviendront progressivement que l'expression d'un passé lointain qui, chaque jour, semble plus désirable mais reste toujours insaisissable surtout dans un monde devenu «cadavéré» où l'homme n'a plus une place à lui et la femme «azangi esika ya kolala».

C'est dans cette tourmente que les musiciens et musiciennes deviendront peintres verbaux et «sémiètes» d'une société en constante déperdition (j'ose croire que vous permettez l'usage du terme «sémiète» dans le cadre de cette créativité audacieuse dont ne cesse de faire preuve notre musique et nos musiciens sans compter les politiques qui dépravent et musique et musiciens/ciennes).

Des années 60 jusqu'à nos jours, la musique se fera successivement chantre des yankees et autres bills à travers les célèbres «Wele wele wele zambele kingo» qui annoncent, déjà à cette époque, les shegués d'aujourd'hui à des dirigeants politiques incapables de lire les signes des temps parce qu'ayant perdu le sens de l'ouie dans les bras incestueux des petites filles d'Okinawa et du camp mabele, préludes des fioti-fioti d'un demain hier lointain, mais aujourd'hui proche.

Mais au fur et à mesure que notre société entre en crise, notre musique se fait chantre de thèmes que l'on ne peut soupçonner. En effet, qui pourrait penser qu'un jeune comme King Kester Emeneya pouvait devenir chantre de la quête d'un espace à soi dans une ville où tout est vendu jusqu'au patrimoine commun?

Je vous invite à revisiter la chanson «Milonga ya Kwango» de King Kester dans sa version française. Je ne prendrai que quelques extraits: Nos esclaves sont devenus des chefs, ils sont devenus des chefs importants Et maintenant, ils vendent les forêts pour de l'argent, mais il n'y a déjà plus d'argent, et maintenant ils vont nous chasser de cette terre. Trop de souffrance, nos forêts et nos rivières sont pour nous, et la brousse est pour nous aussi,

Et aujourd'hui on peut les acheter avec de l'argent, en suivant l'exemple de papa Mobutu, le mauvais exemple qu'il a donné. Nos esclaves sont devenus nos chefs, ils sont devenus les plus importants, Et maintenant ils commencent à vendre nos forêts, et l'argent a presque disparu, Et ils nous forceront à partir d'ici. Trop de chagrin. Frères, on ne peut pas tromper la sagesse. Le courageux est tombé à terre.

King Kester, sans le savoir sans doute, se positionne comme un chercheur en science sociale qui, à travers cette chanson, se pose les questions fondamentales qui tourmentent cette société post-coloniale. En effet, cette peinture d'humains qui ne semble pas avoir d'autre alternative que de continuer à vivre dans une société qui s'effondre sous leurs yeux pour la question essentielle du comment ils font pour vivre avec ces constantes ruptures dans leur vie et leurs identités ?

Ce questionnement profondément existentiel et éthique me rappelle comme en souvenir la chanson de Verckys «Nakomitunaka» où les questions seront même adressées au Créateur afin d'essayer de saisir mon être et ma société en perte de vitesse. Je revois encore mes souvenirs d'enfance à travers cette chanson qui ira jusqu'à ébranler la foi et la religion chrétienne d'emprunt: Ae nakomitunaka, Nzambe nakomitunaka Poso moindo ewuta nde wapi o o? Koko na biso ya kala ye nde nani ee? Yezu mwana Nzambe ye nde mondele Basantu nyonso bango mpe mindele Basantu nyonso bango mpe mindele Mpo na nini Nzambe ?

Les nombreuses interrogations contenues dans cette chanson et tant d'autres restent depuis toujours sans réponses. On assiste comme à une mondialisation du mal qui fait de nous Congolais d'hier et d'aujourd'hui des cibles du mal et ce avec la bénédiction d'un Dieu blanc. En effet, les nombreuses tentatives de sortir de ce gouffre, de recoller le miroir sociétal cassé ne donnent aucun résultat satisfaisant. Même le primaire nous échappe. Réduit au statut de va-nu-pieds, de sous-hommes, nous subissons le «gouloutage» contre le mur ya makwanza et sommes contraints de manger le «libabe». Mondele alobi ye moto asala dindon Po ye alia mokongo Ba Ethiopiens baley mopende Ba Chinois baley mapapu Aa biso toley libabe.

Désespéré, le musicien accompagne le Congolais dans sa tombe. Il lui décrit sa mort comme dans un rêve prémonitoire. Tabu Ley chante «Mokolo nakokufa» pour se placer au-delà du tombeau: Mokolo mosusu ngai nakanisi Naloti lokola ngai nakolala Aa mama a a, mokolo nakokufa Mokolo nakokufa nani akolela ngai ? Nakoyeba te o o Tika namilela Liwa ya zamba soki mpe liwa ya mboka ? Liwa ya pasi soki mpe liwa ya mai? Aa marna aa mokolo nakokufa

La mort est partout dans ce pays à travers les nombreux «mandalala» de chaque coin de rue, qui annoncent nos nombreux «matanga». C'est l'apocalypse pour celui qui accepte de se laisser faire. Aussi, il faut vite revenir à la réalité, celle du miroir cassé et qu'on ne recolle pas. Il s'agit de la réalité du sauve-qui-peut pour ne considérer que son temps court de vie. C'est alors que comme Sam Mangwana, j'entonne «Zela ngai na sala»... Ntango ya liwa mpo nayeba te o o Nalinga nalanda la vie ya liboma, La vie ya sans souci na baninga Ntango ya liwa mpo na yeba te ma ma

C'est le début d'une théâtralisation effrénée de notre vie. Ici fête et folie s'entremêlent. Plaisir et psychose se marient. Le ludique et le létal s'entrechoquent pour donner naissance au monde arabe, monde ya intérêt, monde ya nko. La ville cesse d'être ville pour devenir une forêt «Zamba playa» et les humains cessent d'être des humains pour n'être que des banyama avec un «De la forêt» comme «mokonzi ya ba nyama». Ici on ne réfléchit plus! On est tous à la queue leu leu. Les barrières d'âge n'existent plus. Les fioti-fioti sont sur scène. Les kamuke sukali sont les nouvelles Mamy Watta, les femmes fatales aux attraits sexuels des jeunes vierges. C'est la folie de Mama apesa sima, Papa apesa tonga. Et la guitare d'accompagner des gestes du dessous de la ceinture qui ne se gênent plus : Twi Twi ! C'est la frénésie du string ce «singa mabe» qui rend aveugle et vous ensorcelle.

Ici, dans le monde du miroir cassé, il n'y a pas de morale ni d'éthique au sens où le commun des mortels l'entend. On est dans une situation de combat mortel où danse, sexe, mort, ruine et jugement trouvent leur plénitude dans la danse «salle de mort» où les danseuses et danseurs miment les gestes mécaniques des zombies comme pour s'exorciser de la mort. Mieux le nkila monkroso qui apparaît sur la scène musicale reste très proche des nombreuses séances d'exorcisme de nos Eglises de réveil.

Dans un effort vain mais voulu permanent comme en signe de protestation et de résistance, la musique ici est thérapie. Elle tente par tous les moyens de se débarrasser de la poussière, de la pauvreté et de Satan qui ont envahi notre corps physique, mental et social.

Mais comment y arriver dans un monde devenu mystique au point de devenir une bombe atomique? Comment y arriver dans un monde devenu fou au point que notre musique ne peut plus s'empêcher de crier à nos oreilles de sourd: Aaaa mokili ango liboma eee Le monde est fou Le monde est fou !

Fou, notre monde l'est devenu et folle notre musique l'est aussi, ballottée entre le miroir cassé et le miroir recollé.

Où aller depuis que nous avons tous réalisé que baye bakendeki na poto bakweya na désert. L'ailleurs n'est plus que chimère. L'Europe n'est que source de problèmes. C'est un vide fait de facture d'eau, de gaz, d'électricité, de problème de papier, etc. Plus personne n'a envie de connaître les problèmes de «Mukalenga».

Où sont tous ceux sur lesquels nous faisons ce discours aujourd'hui ? Où sont les musiciens, les musiciennes, producteurs et productrices de cette musique dans la salle? Ils et elles sont absents et on se demande s'ils se sentent concernés par ce discours. Où sont les propriétaires des chaînes de télévision, producteurs attitrés de cette musique dont nous parlons aujourd'hui?

Fort de ce vide, je ne peux que me mettre debout et en rang avec tous les autres mélomanes pour chanter notre identité brisée à travers l'hymne du Congolais renouvelé : Aza mwana Congo ee Aza mwana Congo Ayaye monoee yayee Aza mwana Congo.

PR. THIERRY NLANDU MAYAMBA (Tiré de VSM n°228)


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