Freddy Mulumba Kabuayi
11 Décembre 2006
interview
Kinshasa — Il y a des hommes qui incarnent l'espoir et irradient la passion de transformer le monde. Le Pasteur camerounais Jean-Blaise Kenmogne est de ceux-là. Homme d'action et de réflexion, il est l'image d'une Afrique qui gagne et qui rayonne par son pouvoir de créativité. Directeur général du Cercle International pour la Promotion de la Création (CIPCRE) qu'il a fondé en 1990 et qu'il dirige encore aujourd'hui, éditeur et animateur d'une collection de livres sur le destin de la foi en Afrique (Collection Foi et Action), vice-président de la section camerounaise de Transparency International (une organisation mondiale de lutte contre la corruption), il vient d'ouvrir l'IPSOM (Institut de pédagogie pour Sociétés en Mutation) une structure universitaire destinée à former les éducateurs et les enseignants en Afrique centrale. Nous avons rencontré cet homme étonnant de dynamisme et de foi en l'avenir du continent africain. Voici l'entretien qu'il a bien voulu nous accorder à Bafoussam, à l'ouest du Cameroun où il vit et travaille aujourd'hui.
Pasteur Jean-Blaise Kenogne, Le Potentiel est heureux de vous rencontrer et de pouvoir vous présenter à son public. Pourriez-vous nous dire qui vous êtes ?
Je suis un pasteur de l'Eglise Evangélique du Cameroun. Actuellement, je suis directeur du Cercle International pour la Promotion de la Création, le CIPCRE, une organisation non gouvernementale d'écologie et de développement durable, que j'anime ici à Bafoussam, dans notre dynamique province de l'Ouest. Je suis également Administrateur-Délégué de l'IPSOM, un institut pédagogique que mon église vient d'ouvrir dans la ville de Bandjoun et qui est la première Faculté d'une université protestante qu'elle ambitionne de mettre sur pied au service de toute l'Afrique. Je me considère comme un Africain engagé dans la transformation de notre continent, un croyant pour qui l'Evangile est un ferment pour le développement de l'Afrique. Je suis aussi engagé dans les luttes que mène la société civile camerounaise pour les droits humains. Plus précisément, je suis vice-président de la section camerounaise de Transparency International, une organisation de lutte contre la corruption.
Lorsqu'on visite pour la première fois le CIPCRE et l'IPSOM, ces deux institutions que vous dirigez et quand on apprend en même temps que vous êtes aussi un acteur majeur de la société civile de votre pays et un homme de réflexion qui se consacre à un profond travail de pensée sur les grands problèmes de votre pays et de notre continent, on a envie de vous posez d'emblée une question : qu'est-ce qui constitue le coeur de votre personnalité et unit toutes les activités dans lesquelles vous êtes engagé ?
Quand j'ai fondé le CIPCRE en 1990, j'ai voulu m'attaquer à un problème dont l'urgence s'imposait à toute l'humanité : le problème de la crise de l'environnement. A cette époque-là émergeait progressivement une prise de conscience des menaces écologiques qui pesaient sur l'avenir de l'humanité. Quand j'ai vu que mon pays et l'Afrique ne prenaient pas toute la mesure des enjeux de ces problèmes écologiques, j'ai décidé de m'engager à susciter une conscience africaine qui puisse se développer afin que notre continent contribue lui aussi à la recherche des solutions sur une question aussi capitale. J'ai fait cela en tant que pasteur, homme d'église : un croyant dont la force vient de l'Evangile et qui veut mettre la parole de Dieu au service de la transformation sociale. Convaincu que la question écologique telle qu'elle prenait corps était une dimension essentielle de la bataille pour le développement de l'Afrique, j'ai fait de cette question du développement le coeur de mon engagement.
Ecologie et développement sont ainsi devenus mes propres lieux de combats. Des lieux où j'ai pu rassembler des personnes conscientes, comme moi, des exigences de notre avenir. Tous mes autres engagements ont suivi la même logique. Lorsqu'il m'a semblé que des questions comme celles du tribalisme, de l'endettement de l'Afrique, de la corruption ou de la violence s'imposaient à la société comme des enjeux de réflexion et d'action, j'ai mis le CIPCRE dans ces combats pour qu'il devienne un moteur dans les luttes de la société civile, à partir d'une vision éthique et spirituelle fondée sur l'Evangile. Je suis devenu vice-président de Transparancy International dans ce cadre des luttes sociales du CIPCRE. Pour conduire ces luttes, je ne pouvais que m'ouvrir à toutes les forces de foi engagées dans la transformation sociale : les églises, les mouvements des jeunes, les organisations de femmes et les associations de conscientisation publique. Je veux dire que les défis de la société m'apparaissent comme des champs d'interpellation pour la foi.
En tant que pasteur, je me sens poussé par l'Esprit à m'engager dans ces champs et à donner une consistance concrète au travail d'évangélisation. Mon actuel engagement dans la création d'un institut pédagogique pour sociétés en mutation (IPSOM) s'inscrit dans la même logique. Lorsque j'ai compris que l'éducation devenait de plus en plus la clé du développement des peuples, j'ai cherché à répondre à ce défi de manière concrète, à la fin d'un long processus de recherche et de réflexion avec d'autres personnes qui avaient perçu le même enjeu que moi. Vous voyez : la cohérence de mes engagement réside dans l'exigence de répondre concrètement aux problèmes de notre continent à partir du souffle de la foi et de l'énergie de l'Evangile. C'est le désir de participer à une grande Afrique de l'espoir qui me porte et m'alimente, au nom de ma foi. Un tel défi exige un travail de réflexion et une grande force d'action. Je cherche à mettre ma réflexion sur l'Afrique en action, je veux à chaque moment l'incarner dans une institution qui l'assume comme pouvoir de changer la société, concrètement.
Parlons-nous du CIPCRE, l'organisation non gouvernementale que vous animez à Bafoussam. Quel travail fait-il pour la construction de l'Afrique de l'espoir, cette grande ambition qui vous habite ?
Je vous l'ai dit : le CIPCRE est une réponse aux défis de l'écologie et du développement durale en Afrique. Je me suis rendu compte en 1990 que la manière dont le monde occidental posait le problème de l'écologie était parcellaire et inefficace. Tout se passait comme si le seul problème était celui de la protection des écosystèmes naturels alors que l'enjeu radical était la promotion de la vie. Il fallait que l'Afrique renouvelle la vision de l'écologie. Une réflexion devait être faite pour intégrer la question de la protection des écosystèmes, c'est-à-dire de l'environnement dans le problème de la qualité et du sens de la vie humaine dans sa globalité.
J'ai lancé alors une recherche pour déterminer ce qui, dans la vision africaine du monde, pouvait enrichir l'approche de la question écologique. J'ai découvert que nous devions, chez nous, insister sur la logique des liens qui unissent non seulement l'homme aux systèmes naturels, mais également aux esprits, aux ancêtres, aux autres humains, aux générations futures et à Dieu. Parler de l'écologie devrait signifier une veille permanente sur la qualité de ces liens. Il faut pour cela un vrai sens de nos responsabilités face aux héritages culturels, face aux exigences du vivre ensemble et aux engagements face à l'avenir de l'humanité. Pour ce faire, il ne convient pas de rétrécir la réalité à l'environnement naturel, il faut viser la qualité de la vie intérieure, du souffle spirituel et de la vision éthique des réalités humaines. On renoue là avec les intuitions les plus fondamentales de la culture africaine. Voilà pour le côté théorique du travail du CIPCRE. Cette théorie nous la mettons en pratique dans notre engagement pour le développement. Ce travail de développement selon l'orientation écologique nous conduit à former les paysans dans le domaine du développement durable et de l'organisation efficace pour ce développement solidaire.
Nous avons maintenant, dans l'ouest du Cameroun, des groupements paysans conscients des enjeux de leur travail comme exigences de promotion humaine, non seulement pour la recherche du bien-être matériel et la lutte contre la pauvreté aujourd'hui, mais pour une vie qui ait un sens en tant que vie pleinement humaine. Avec les artisans du Bénin, pays où le CIPCRE travaille également, nous sommes dans une dynamique organisationnelle pour le développement solidaire et durable, à travers des organisations où nous voulons que des Africaines et des Africains se mettent debout, travaillent ensemble et construisent leur présent et leur avenir sur des liens de solidarités nourris par nos valeurs culturelles de fond et par la sève de l'Evangile.
Nous faisons le même travail dans le monde scolaire et universitaire, pour une vraie conscience africaine de l'écologie et du développement durable. Nos résultats sont très encourageants : des équipes scolaires d'éducation écologique se sont constituées ; elles développent une conscience vive de la qualité de l'environnement dans les écoles ainsi que du souci d'une philosophie de liens vitaux à promouvoir entre l'homme et l'ensemble des réalités culturelles et spirituelles.
Vous cherchez donc à promouvoir une Afrique de l'écologie et du développement durable. J'ai bien saisi votre vision de l'écologie. Pourrez-vous parler maintenant de votre vision du développement ?
Ma vision du développement découle de ma vision de l'écologie. Ou plus exactement, l'écologie est au coeur de ma vision du développement. Il s'agit d'une vision du développement comme dynamique de la vie en abondance. Pour chacun et pour toute la société. Je veux dire que je suis conduit par une perspective spirituelle issue de l'Evangile, où le Christ se présente comme celui qui vient pour que l'humanité ait la vie et qu'elle l'ait en abondance (Jean 10,10).
Dans l'Evangile, cette vie en plénitude est une vie de libération de toutes les forces qui déshumanisent et détruisent l'être humain dans sa vie physique et matérielle, dans sa vie éthique et spirituelle, dans sa quête globale du sens de l'existence. Il n'y a pas de développement là où l'être humain est condamné à la souffrance matérielle, aux dégradations physiques, aux désespoirs psychiques et aux obscurcissements de l'horizon du sens de la vie.
Jésus dit clairement que sa mission est de faire que les aveugles voient, que les sourds entendent, que les estropiés marchent et que la bonne nouvelle soit annoncée à tous et à toutes (Luc 4, 18-22). La charte spirituelle du développement est donc précise : la bonne nouvelle de la vie en abondance doit créer une humanité d'épanouissement total des humains. Il y a là une source précieuse d'engagement politique, économique, social et spirituel pour une société qui ne devrait être dominée ni par la misère, ni par la crise morale, ni par l'obscurantisme, ni par la désespérance.
Or, l'Afrique est sous l'emprise de ces situations de désespoir chronique. Nous avons la responsabilité de casser avec cette réalité. C'est là le combat pour le développement. Il exige la promotion d'un certain nombre de valeurs d'humanité : la vie solidaire, la responsabilité individuelle et communautaire, le souci de l'avenir et de l'élévation éthique et spirituelle.
Comment incarnez-vous concrètement cette vision du développement ?
Par une action de conscientisation publique et d'engagement sur le terrain socio-économique. J'anime avec le philosophe et théologien Kä Mana une Maison d'éditions, les Editions CIPCRE. Nous y publions des livres de promotion d'une vision positive de l'Afrique, l'Afrique resplendissante et rayonnante que les peuples africains doivent construire et dont ils doivent imposer l'image créative partout dans le monde. Nous avons une collection de livres que nous nommons «Foi et Action». Nous faisons des productions théoriques de cette collection un véritable limon d'une nouvelle conscience africaine, comme dit Kä Mana. C'est la conscience d'une Afrique capable de bâtir son propre développement, une Afrique qui peut gagner la bataille de son développement à partir d'une nouvelle dynamique éducative qui lie théorie et pratique, foi et action, passion et engagement, volonté et créativité.
Vu l'impact de cette pensée dans la société et la manière dont beaucoup de personnes autour de nous et même loin de nous commencent à développer un imaginaire où l'Afrique croit en elle-même, fait confiance en ses atouts et irise des énergies d'espérance, nous croyons que nous allons dans la bonne direction. Il y a plus, nous pensons aujourd'hui que le développement ne peut passer que par la création d'îlots de réussite constitués par des projets concrets où se visibilise une Afrique qui rêve, qui pense, qui se bat, qui gagne et qui rayonne, comme aime encore le dire Kä Mana. Le CIPCRE prétend être cet îlot. Mais il travaille aussi à ce que d'autres îlots se créent afin que se multiplient les expériences des « Afriques de l'Espoir ».
Au Cameroun comme au Bénin, nous contribuons à l'émergence de ces espaces d'espérance en action, en misant sur le fait que plus de telles expériences se multiplieront, plus l'Afrique engagera une véritable révolution de sa vision d'elle-même : elle sortira du désespoir pour s'engager dans la dynamique de l'espoir.
J'aimerais en savoir un peu plus sur le travail de ces lieux d'espoir en action. Où sont-ils ? Que font-ils ? Vers quel avenir conduisent-ils ?
Vous savez : il ne s'agit pas d'expériences extraordinaires et éblouissantes. Il s'agit d'initiatives locales qui libèrent un certain type d'esprit. En Côte d'ivoire par exemple, nous avons contribué à enrichir le travail théorique et l'action d'une des églises africaines indépendantes qui travaillent pour une Afrique qui compte sur elle-même et qui croit en ses atouts : l'Eglise Harriste de Côte d'Ivoire. Il y a quelques années, nous avons participé à sa réflexion écologique et à la formation de ses forces vives pour la consolidation de leur imaginaire d'une Afrique qui gagne. Au Bénin, mis à part le travail auprès des artisans dont j'ai parlé tantôt, nous sommes au coeur de la formation des groupes et mouvements de femmes en matière de féminisme, de genre et développement ainsi que de la construction d'un imaginaire économique créatif. Nous faisons le même travail avec les femmes du Cameroun.
Il y a trois ou quatre ans, nous avons travaillé avec les mouvements d'action chrétienne de la ville de Kisangani, en RDC, sur la pastorale du développement, à partir de notre vision des problèmes de l'Afrique. Nous travaillons aussi avec des responsables de beaucoup d'autres lieux d'espoir qui promeuvent la même philosophie que nous. Le GRAFOD, la Communauté Baptiste du Fleuve Congo et la Communauté Baptiste au Centre de l'Afrique ici en RDC, le projet catholique Tokombéré au Nord Cameroun, les projets de développement de certaines églises comme l'Eglise luthérienne au Nord du Cameroun ou l'Eglise presbytérienne africaine dans le sud du Cameroun. Au fond, nous semons des idées et nous nourrissons des pratiques partout où cela est possible. L'espoir prend ainsi une consistance concrète par-ci par-là. C'est important.
Cela voudrait-il dire que des églises ou des mouvements d'action en RDC pourraient faire appel à vos compétences, quand cela est nécessaire ?
La Communauté Baptiste du Fleuve Congo l'a déjà fait. Il n'y a pas de raison que d'autres ne le fassent pas. Ce qui compte pour nous, c'est la libération de toutes les énergies de créativité d'un peuple. Et Dieu sait à quel point votre pays est plein de ressources humaines qui pourraient être au service de l'Afrique.
Nous sommes pourtant depuis des années en pleine crise et Dieu seul sait quand nous sortirons de notre boue. Croyez-vous vraiment qu'il y a lieu de compter sur la RDC pour les défis du présent et du futur africains ?
Je suis sûr d'une chose : Dieu sait que votre pays est appelé à ouvrir à toute l'Afrique un fertile horizon d'espérance. Votre compatriote Kä Mana me dit souvent que la crise congolaise est une douleur d'enfantement et qu'il faut la considérer aussi comme une épreuve initiatique d'où les congolais sortiront, comme dans les initiations traditionnelles, beaucoup plus forts, dans une nouvelle maturité politique, économique, sociale et culturelle qui étonnera le monde. Je pense la même chose que Kä Mana. Plus je rencontre les congolais au Cameroun et dans le monde, plus je crois qu'il a été donné à votre peuple la force de bâtir l'espoir pour nous tous. La nuit actuelle de votre nation peut conduire à des splendides lumières. Il faudra pour cela que toutes les forces d'imagination et de créativité dont regorgent votre pays se mettent au travail de construction de beaucoup de lieux d'espérance en action, « beaucoup d'Afriques de l'espoir ». Dans ce domaine, l'expérience du CIPCRE peut être utile à ceux qui pourraient venir au Cameroun ou au Bénin pour voir comment nous travaillons.
Pasteur Jean-Blaise Kenmogne, parlons maintenant de l'IPSOM, un autre projet que vous animez et qui frappe par la vigueur de son projet et par le charme de son site dans la ville de Bandjoun, à l'ouest du Cameroun.
L'IPSOM est une réponse à la crise du système d'éducation scolaire et universitaire en Afrique. Au Cameroun comme en RDC et partout en Afrique, l'école est malade. Partout nous assistons au délabrement des infrastructures, à l'effondrement moral et à la décrépitude du contenu même de l'enseignement. Il manque de lieux pour penser concrètement ces problèmes et proposer des solutions pratiques. Dans le cadre du service de l'éducation de l'Eglise Evangélique du Cameroun, j'ai imaginé qu'une réflexion pouvait être menée et une action entreprise pour ouvrir de nouvelles perspectives et imaginer une nouvelle initiative à l'échelle africaine pour la formation des enseignants. L'IPSOM est né de cette dynamique de réflexion, d'imagination et d'action. Il a ouvert ses portes et nous y avons déjà une étudiante congolaise et un professeur congolais, le théologien et philosophe Kä Mana.
Quelle est la philosophie de l'éducation qui porte le projet IPSOM ?
Nous voulons un lieu qui soit un lieu de rupture avec la crise globale de l'éducation en Afrique. Cette crise, il nous semble qu'elle est déjà dans la vision que la société africaine a eu de l'enseignement dans le contexte colonial ou néocolonial et dans la situation actuelle de mondialisation néolibérale. Cette vision a consisté à former des perroquets, des caniches et des autruches, au lieu de former des hommes et des femmes capables de bâtir eux-mêmes la société dans laquelle nous ambitionnons de vivre. Je veux dire que nos structures éducatives sont des structures d'aliénation, qui nous condamnent à tout fonder sur la volonté de faire chez-nous ce que les instances extérieures à nous, à partir des systèmes éducatifs occidentaux, nous forcent d'une manière ou d'une autre de faire, en fonction des intérêts et des orientations qui ne sont pas les nôtres.
A l'IPSOM, nous nous sommes engagés à réfléchir à partir d'une intelligence africaine des problèmes de l'Afrique et d'organiser nos programmes d'enseignement en fonction de nos intérêts vitaux et de notre désir de transformation sociale. C'es pour cela que nous cherchons à tout construire à partir de nos problèmes de fond et à susciter un esprit de recherche, d'imagination et d'engagement qui mette le savoir au service du champ social dans son ensemble.
Cela nous pousse à centrer notre travail au tour des dynamiques de responsabilité mutuelle, d'interactions éducatives créatives et de la pluralité d'approches des questions pour que les solutions à imaginer s'enrichissent des potentialités de toutes les personnes engagées dans le projet. Nous développons une approche qui veut libérer les énergies inventives chez ceux et celle qui seront chargés de l'éduction à l'école, dans l'enseignement secondaire et dans les universités.
L'IPSOM est un cadre superbe tout comme le CIPCRE. La question qui se pose est celle de savoir comment vos projets sont financés ?
Nous travaillons à partir d'un principe simple : la mise en réseau des énergies internes et externes dans des projets où s'engagent des personnes et des institutions décidées à transformer la société sans que l'on ne s'enferme dans la vielle philosophie où l'on attend que le Nord finance des projets au Sud sans que le sud y soit associé. Au CIPCRE, nous travaillons avec des partenaires des églises du Nord (ceux des Pays-Bas, de Suisse et d'Allemagne notamment), dans le cadre d'une coopération responsable et solidaire fondée sur la conviction que la réussite et l'échec dans nos projets dépendent de nous tous.
Nous ne voulons plus une coopération infantilisante où certaines personnalités du Nord prétendent savoir ce qu'il nous faut plus que nous-mêmes et cherchent à imposer une vision de nos intérêts, de nos désirs et de l'avenir que nous avons à construire. Si le cadre de l'IPSOM vous semble si beau et si reposant, c'est parce qu'il traduit un lent travail de plus de vingt ans de recherches entre les partenaires dans un projet qui, de la conception à sa réalisation, a été pensé ensemble entre nos partenaires d'Allemagne et nous, responsables éducatifs de l'Eglise Evangélique du Cameroun. Ce n'est pas un projet néocolonial parachuté. C'est un travail enfanté par l'interfécondation des idées et des passions entre personnes et institutions qui veulent une autre Afrique. Le CIPCRE est dans la même logique et peut servir de modèle pour une nouvelle coppération Nord-Sud, et même pour la coopération Sud-Sud en ces temps où l'Afrique doit enfanter un avenir à la hauteur de ses espérances.
Comment voyez-vous le problème même de la coopération entre le Nord et le Sud aujourd'hui?
Je voudrais que nous ne nous concentrions pas, pour cette coopération, sur les questions d'argent. Si l'argent est au centre, la logique qui donne le droit à celui qui paie de commander attisera toujours les passions néocoloniales. Ne croyez pas que l'argent de l'Occident développera l'Afrique dans le cadre des structures néocoloniales ou des intérêts de l'ordre mondial actuel. Il faut d'abord démanteler ces intérêts et ces structures en nous-mêmes et dans les institutions internationales pour pouvoir engager des discussions sur ce que l'Afrique veut être et veut vivre à partir de l'idée qu'elle se fait de son avenir. Si ce travail n'est pas fait, «l'argent des Blancs», comme on dit ici, ne servira qu'à consolider l'esclavage mental et social de l'Afrique. Le CIPCRE et l'IPSOM refusent ce destin de nègres esclaves.
C'est pourtant de ce destin que l'Afrique meurt. Que faut-il faire pour briser les chaînes de sa logique ?
Ne pas accepter de ne penser notre situation qu'en fonction de l'argent. Ne pas vendre la dignité et la liberté pour quelques billets de banque. Savoir construire des solidarités des résistants au système d'aliénation et de décervelage. Pour cela, il faut tout un travail d'éducation collective, travail dans lequel les communautés de foi et la société civile seront de véritables leviers.
C'est pour cela que vous êtes engagé dans les batailles de la société civile dans votre pays?
Exactement. J'ai compris que les églises, les mosquées, les mouvements spirituels, les chefferie traditionnelles et toutes les énergies de la société civile sont un levain formidable pour changer l'imaginaire d'un peuple. C'est par eux qu'il sera possible de résister aux dérives des politiciens et de certaines élites intellectuelles que l'argent a rendus esclaves et vides. L'urgence aujourd'hui est à l'émergence d'hommes nouveaux et de femmes nouvelles, qui comprennent quels sont les vrais enjeux de l'avenir et qui se mettent ensemble pour bâtir cet avenir. A l'IPSOM comme au CIPCRE, nous considérons que le futur du continent dépend de cette orientation à prendre. Pasteur, si les congolais cherchent à entrer en contact avec vous pour des stages au CIPCRE ou pour la formation à l'IPSOM, que doivent-il faire ? Juste écrire à l'adresse suivante : Jean-Blaise.Kenmogne@cipcre.org ou cipcre.dg@cipcre.org
Jean-Blaise Kemogne est pasteur et théologien camerounais.
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