Depuis jeudi et pendant trois jours, le CERES abrite les travaux d'un colloque internationale très instructif sur les représentations des cultures populaires pendant la période coloniale.
Plusieurs spécialistes en la matière ont pris part à ce colloque, contribuant ainsi à l'enrichissement des connaissances par le biais de la compréhension et de l'assimilation des enjeux des représentations des cultures populaires et du phénomène colonial sous l'angle des rapports inégalitaires qu'il (le colonialisme) a introduits entre sa propre culture et celle des pays dominés.
Au premier jour des interventions et après l'ouverture du colloque marqué par les allocutions de Hassen Annabi, directeur du CERES, et de Philippe Mogentale de l'IFC, Jean-François Durand, de l'université Paul-Valéry de Montpellier, a axé son discours sur le monde berbère au Maroc, après la signature du traité de Fès, en 1912, établissant le protectorat français sur ce pays, où de nombreuses zones demeuraient insoumises. Ces zones intérieures, souvent berbères, présentaient des traits culturels bien différents de ceux observables dans les villes impériales où des familles de très ancienne urbanité, arabophones, maintenaient des traditions lettrées. De ce fait, il est convenu d'affirmer, pour respecter la problématique de ce colloque, que la berbérité marocaine recouvre une réalité tribale et bédouine qui fascinera souvent les écrivains coloniaux.
- Issam Marzouki, de l'ISLT, a expliqué le courant de la culture bédouine des Ahadith As-Samar dans l'oeuvre de son père, M'hamed Marzouki, des thèmes souvent liés au mode de vie bébouin, complètement bouleversé au contact de la vie moderne. Les récits de Marzouki révèlent une synthèse originale entre une culture traditionnelle et les impératifs d'une modernité en marche.
- Anthony Mangeon, de l'université Paul-Valéry de Montpellier, a évoqué la représentation des cultures populaires africaines et afro-américaines chez les écrivains américains et afro-américains des XIXe et XXe siècles.
- Leïla Adda, de l'IHMNT, a essayé de dégager à partir de la littérature italienne des textes de fiction ou des autobiographies d'écrivains appartenant à des groupes sociaux différents ou se réclamant d'idéologies différentes le rituel entourant la mort et ses différentes représentations.
- Leïla Ben Mecharak de la FLSH de Kairouan, s'est intéressée à la presse anglophone paraissant à Tunis avant l'indépendance. Elle s'est interrogée sur les usages et les enjeux que cette presse sert. L'objectif étant de voir comment la communauté anglaise de la Régence de Tunis vivait dans un milieu multiethnique.
- Leïla Ben Ezzeddine de l'ISLT s'est penchée sur la représentation des femmes tunisiennes à l'époque coloniale à travers les témoignages de Lucie-Paul Marguerite et Aimée Dupuy.
- Dominique Ranaivoson, de l'université de Metz, a présenté une étude sur les anciennes poésies malgaches, appelées «Hainteny», délibérément méprisées par les colons.
- Jean-Marie Seillan, de l'université Nice-Sophia Antipolis, a évoqué la société tunisienne dans la fiction romanesque (1880-1920), qui a souffert d'un escamotage, voire d'éviction.
- Habib Belaïd, de l'ISHMN, a tenté de définir la culture d'un sport populaire du temps du Protectorat, celui du football, devenu un moyen d'affirmation identitaire.
Au 2e jour du colloque qui avait pour modératrice Kmar Bendana de l'IHMNT, l'intervention de Amina Aouchar du Maroc a été particulièrement suivie. Elle portait sur la culture amazigh dans le Maroc contemporain. Selon la conférencière, la culture amazigh ou rurale a subi au Maroc sous le protectorat une double atteinte dont elle ne commence à se remettre que ces dernières années. La colonisation qui a, par ailleurs, encouragé l'étude de la langue et de la culture berbères, a voulu ériger les campagnes et le monde rural berbérophones, qui ont pourtant farouchement résisté à la pénétration française, en un bastion contre l'arabisme et l'Islam des villes, source de la résistance politique à l'ordre colonial. Aussi, au lendemain de l'indépendance, la culture amazigh sera marginalisée, qualifiée d'archaïque, et ses défenseurs accusés de nostalgie du protectorat, a-t-elle rappelé.
A partir de la fin du XIXe siècle, bien avant le protectorat, parallèlement à la diffusion de l'idéologie panislamique, la culture amazigh perdait du terrain. Cette prévention s'aggrave dans les années trente quand le mouvement nationaliste place la défense de l'arabité au coeur de son combat, son influence atteindra les élites nationalistes berbères. De la sorte, celles-ci vont vivre une double acculturation, celle née de la confrontation avec la culture française et celle issue de la prééminence de la culture citadine arabophone.
Après l'indépendance, en 1956, la culture berbère retrouve de plus en plus de dynamisme. La scolarité s'étend et l'on assiste à une «berbérisation» des villes marocaines, la création de l'Institut royal de la culture amazigh et de plusieurs chaînes de radio et de TV Tamazight va pousser les autorités à instituer l'apprentissage du Tamazight dans l'enseignement à partir de 2007.
Comment écrire cette langue, se demande-t-on ? Ni en arabe ni en caractères latins, plutôt en Tifinar ou Tipanar. Il s'agit de l'alphabet Targui, composé de 33 signes.
- Yosr Blaïech, de l'ISLT, a, dans un exposé intitulé «Dire sa culture dans la langue de l'autre : exemple de Mahmoud Aslan», retenu l'attention générale par une documentation «riche, instructive et techniquement bien rodée». A travers deux oeuvres de M. Aslan «Les yeux noirs de Leïla» et «Scènes de la vie du bled» parues en 1940 et 1933, l'intervenante a tissé, en filigrane de la trame narrative, la représentation de la culture de l'autre.
- Abdelaziz Smida, de la faculté des Lettres de Sousse, a évoqué l'art et la littérature dans la Tunisie coloniale et post-coloniale qu'il a situés entre modernité et aliénation. A travers l'art et la littérature, il a analysé diverses formes d'expression culturelle propre au colonisateur et au colonisé.

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