La Tribune (Algiers)

Algérie: Violence juvénile à Constantine, les innocents aux mains sales

A. Lemili

31 Janvier 2007


Le paradoxe à une exception près, d'année en année, des bilans officiels chiffrés des corps de sécurité chargés de la mission du même nom dans la wilaya de Constantine est qu'ils ont une étrange particularité, celle d'affirmer à chaque fois que l'année précédant celle présentée a été la plus dangereuse, vaticinant ainsi une amélioration de la situation. Ce qui est pourtant loin de refléter la réalité parce que à ce stade de la démonstration, elle (la violence) devrait être alors quasi nulle.

Pour qui connaît le chef-lieu de wilaya et les villes limitrophes, il est incontestable que la violence ordinaire, autrement dit celle des jeunes, est omniprésente et se traduit par des agressions quotidiennes sur d'autres jeunes, des filles, des personnes âgées, les biens d'autrui, etc.

Il ne se passe pas une seule journée sans que l'oeil du citoyen lambda soit attiré par un vol à l'arraché. Sac, portable, cartable , les agresseurs ne font pas de détail et souvent dans l'indifférence totale des passants et, plus grave encore, des agents chargés de l'ordre. La brutalité de l'acte est telle qu'elle met souvent en péril l'intégrité physique de la victime au-delà du traumatisme psychologique, notamment chez les adolescents et les femmes. Alors, quand, à la place de la rigueur qui devrait prévaloir dans l'analyse du phénomène de la violence en général et de la délinquance juvénile en particulier, le groupement de gendarmerie de la wilaya de Constantine entame son bilan de l'année 2006 par le préambule suivant «Constantine capitale de l'Est algérien, son histoire culturelle, artistique, son patrimoine touristique et les réalisations économiques et industrielles entrant dans le cadre des plans de développement économiques. Constantine qui aspire à devenir un pôle régional important, etc.», on ne peut que saisir le décalage entre l'attitude

martiale de l'autorité en charge de l'ordre qui devrait prévaloir et le vécu des habitants qui se passeraient volontiers d'envolées lyriques ou de poésie quand il s'agit de parler de cadre de vie. Dans cet ordre d'idées, quand le bilan fait état de 55 affaires relevant de la correctionnelle (62 en 2005) et 730 relevant du pénal (766 en 2005), le tout sur une population estimée, selon le document officiel, à plus d'un million d'âmes, l'étonnement d'un père de famille sur ce qu'il vit en tension permanente tant que ses enfants scolarisés ou salariés ne sont pas rentrés à la maison ne peut qu'être légitime. Face à ces chiffres, ne peut par conséquent qu'être affiché le plus grand scepticisme de ceux qui vivent la violence au quotidien, même si le travail des services chargés de l'ordre public, de la sécurité des personnes et des biens n'est pas à contester.

Mais les éléments de ces services ne se sont-ils pas plaints à chaque fois aux journalistes du laxisme de la justice sinon de l'inexistence de moyens de réinsertion efficaces Un argumentaire quelque peu emprunté et qui fait de la récidive une formalité dans les milieux de la délinquance.

La délinquance n'est plus l'exclusive des quartiers populaires

En fait, ce dossier (la délinquance), tous les acteurs locaux concernés le connaissent. Psychologues, associations, médecins bénévoles, intellectuels, mais il n'est pas suffisant de pérorer doctement entre soi, sur une tribune en recourant avec force diapositives dans le but de convaincre des salles au public clairsemé pour laisser ensuite livrés à eux-mêmes les principaux concernés les jeunes.

Le phénomène de la violence a au moins mis tout le monde d'accord : il n'existe plus de quartier qui détienne l'exclusive en matière de délinquance. Les cités populeuses de Benboulaïd, Les Chasseurs, Fadila Saadane, Souika, trop vite et arbitrairement stigmatisés de cours des miracles, ont vécu.

Aujourd'hui, comme l'a si bien relevé lors d'un séminaire le Pr M. Hassani, chirurgien chef du service des urgences, «la délinquance, voire la violence, s'est déplacée vers les quartiers chics. La notion de cité paisible, parce que réputée résidentielle ou au motif qu'une élite y réside, n'est plus. Les jeunes sniffent, se battent et souvent se surinent mutuellement pour un oui pour un non, aussi bien filles que garçons».

Depuis quelques semaines, la directrice du CEM Benabdelmalek a conçu des badges spécifiques à l'établissement et au nom de chaque élève qu'elle met dans l'obligation de porter pour pouvoir accéder aux cours. Il y a lieu de souligner, et la Tribune a rapporté cette affaire, qu'une élève a été surprise avec près de 500 grammes de kif dans son cartable. Il est vrai qu'elle transportait cette drogue à son insu, victime d'une scabreuse affaire familiale. Reste enfin ce phénomène de violence latente des jeunes que constitue une galerie de supporters de football et, plus particulièrement, celle du club des Sanafir dont les dirigeants se targuent d'en enregistrer plus de 60 000, lesquels, s'ils ne sont pas exactement à ce nombre depuis la domiciliation des rencontres sportives au stade Benabdelmalek, n'en installent pas moins la psychose dans la cité à chaque fois qu'ils jouent à Constantine.

Chacune de ces rencontres est prise très au sérieux par les autorités locales, notamment le wali qui convoque à chaque fois les principaux acteurs concernés dans le cadre d'un plan Orsec visant à parer à toutes les éventualités. Cantonnés jusqu'à une certaine période à la périphérie du stade, les éléments du service d'ordre, surmultipliés ces dernières années, commencent à prendre position dans les endroits stratégiques de la ville souvent la veille de la compétition.

Les sorties de stade sont celles les plus appréhendées par les forces de sécurité qui les prennent en charge sur un parcours de plus d'un kilomètre à travers les artères les plus importantes de la cité et ce, jusqu'à décantation.

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Une décantation qui se fait en fonction du résultat. Une victoire du club local et les milliers de supporters se diluent dans la nature. Mais une défaite incite généralement à un sit-in à hauteur de la place faisant face à la maison de la culture Med Laïd Khalifa, paralysant ainsi la circulation et contraignant les automobilistes à trouver des chemins de traverse pour échapper, dans le meilleur des cas, aux actes de vandalisme sur leurs véhicules, car il arrive souvent que les passagers soient délestés de leurs objets de valeur, notamment si un cortège nuptial se trouve, malheureux hasard, sur ce parcours.

Alors, jurer que Constantine est paisible équivaudrait à confirmer que la politique de l'autruche est un exercice sérieux.

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