"Le Pays"
31 Janvier 2007
Après un ciel nuageux, le grand orage social qui s'est abattu sur la Guinée, devenu menaçant pour le pouvoir en place, n'a finalement pas réussi à emporter le général-président. La violente agitation passée, le chef de l'Etat peut se féliciter de toujours tenir la barre, et se pénétrer davantage de l'idée qu'il tient son pouvoir de Dieu. Un rapide rappel de l'histoire : victime, le 19 janvier 2005, d'une tentative d'assassinat alors que son cortège revenait de l'aéroport de Conakry, Lansana Conté, qui en sortit indemne, avait déclaré que Dieu n'avait pas encore décidé qu'il était temps qu'il mourût.
Dans un de nos précédents éditoriaux, nous nous interrogions : "Conté survivra-t-il à ses massacres ?", après autant de sang versé sur le sol guinéen.
L'actualité en Guinée, telle qu'elle se déroule sous nos pieds, nous incite à croire que Conté a désormais la tête hors de l'eau, que son pouvoir s'est mis à l'abri.
Deuxième victoire pour le bidasse-président : c'est toujours à lui que revient le droit de nommer un Premier ministre, fût-il de consensus, et aucun délai, en apparence, ne semble avoir été fixé au président Lansana Conté qui, selon toute vraisemblance, joue la carte du temps. Enfin, troisième motif d'une relative satisfaction pour le général-président : le chef de gouvernement qui sera désigné ne sera pas un Premier ministre constitutionnel. C'est dire que ce dernier peut être révoqué à tout moment. Et à ce propos, qu'attendre, en réalité, de la collaboration avec l'acariâtre homme fort de Guinée, ce bidasse qui s'est jusque-là montré incapable de se défaire de ses bottes de militaire ? Ce Premier ministre aura-t-il les mains libres pour travailler ? Pourra-t-il s'accommoder des humeurs du chef de l'Etat ? Aura-t-il la possibilité d'engager, comme c'est le souhait du peuple, de profondes réformes à même de soigner le mal guinéen ? Pourra-t-il être ce brise-vent qui freinera les dérapages du président Conté ?
A une étape de la crise, il était question de pousser l'homme fort de Guinée vers la porte de sortie. Assurément, la grande victoire de ce peuple aurait été que celui qui l'a si longtemps asservi, fût parti. L'on avait ainsi cru que ce peuple avait résolument enclenché la grande marche en avant, qu'il était sans concession, n'entendait effectuer aucune marche en arrière, et qu'il tenait le cap.
Grosse désillusion, en fin de compte: la page Conté n'a pas été tournée et les récentes émeutes populaires n'ont pas sonné le crépuscule de l'ère Conté. Un résultat qui ne semble ni surprendre, ni bouleverser bien des Guinéens. Bien au contraire, puisqu'ils sont nombreux à se réjouir du retour à la normale. Comme si, en définitive, ils venaient d'oublier la principale cause pour laquelle ils n'avaient pas hésité à battre le pavé : la libération !
Au total, il y a tout lieu de croire que l'impressionnante vague populaire et les différentes revendications qu'elle charriait, laissent un arrière-goût d'inachevé. Ces manifestants ne devaient, nous semble-t-il, suspendre leur mot d'ordre de grève qu'après le départ du pouvoir du président Conté, et la nomination, dans des délais brefs et précis, d'un Premier ministre. Un Premier ministre dont les manifestants auraient dû crier le nom au plus fort des émeutes.
Le scénario malien - le départ du Général Moussa Traoré en mars 1991 - aurait pu être transporté en Guinée. Les Maliens, eux, n'ont pas attendu qu'il y ait autant de morts pour faire tomber le général de son piédestal lors même des manifestations.
La lassitude et la frayeur sont finalement venues à bout de la rage et de la détermination des manifestants de Guinée. Leur grande erreur a été d'avoir suspendu leur grève sans aucune garantie du pouvoir, aucun gage de bonne foi du président Conté. Ils semblent s'être contentés de simples promesses. Reste à savoir si Conté respectera ses engagements. Qui sait ce qui trotte dans la tête du président en ce moment. Toujours est-il qu'en lâchant du leste, les Guinéens ont offert à leur dirigeant, les chances de sa survie politique. D'autant qu'il n'est pas exclu que, la tempête dissipée, celui qui succéda à Sékou Touré le 3 avril 1984, tire toutes les leçons de ce coup de sang dans le sens de la confortation de son régime.
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