Port Louis — En janvier 1982, Navin Ramgoolam confie, à notre presse irresponsable et prostituée, ses états d'âme, au seuil d'une année éminemment électorale et décisive. L'entretien accordé occupe une place prépondérante dans la période estudiantine et pré-politique de sa carrière.
Ces réminiscences d'il y a un quart de siècle ont déjà tordu le cou à certaines allégations à l'effet que Sir Seewoosagur Ramgoolam avait une si piètre opinion de son fils qu'il aurait prié certains "proches" de tout faire pour qu'il ne fasse pas de la politique active ni ne s'empare du pouvoir quasi absolu qu'une constitution, taillée par De Smith aux mesures paternelles, confère au Premier ministre de Maurice. Il ne s'agit pas de douter de la sincérité de ceux qui les colportent.
Elles sont le plus souvent rapportées le plus confidentiellement possible, sur le mode le plus anonyme qui soit. Si elles sont rapportées par écrit par des tierces personnes, leurs auteurs se gardent de les confirmer par écrit, hors de tout contexte de guéguerre politique, où il convient de prendre avec un gros grain de sel les allégations mutuelles lancées à gogo mais sans valeur historique réelle. Les réconciliations ultérieures, manifestes ou tacites, font commodément fonction d'éponge.
Face à cela, nos journaux, pourtant qualifiés d'irresponsables et de prostitués, rendent compte, en janvier 1981, de la possibilité que Navin participe aux prochaines législatives et le décrivent accompagnant son père dans ses tournées électorales (voir l'express du 23 janvier 2006). Il y a aussi et surtout cette indiscutable déclaration de Navin Ramgoolam confiant, en janvier 1982, à notre presse tant décriée : "Je n'ai aucune ambition politique mais je suis disposé à descendre dans la mêlée si certaines conditions sont réunies".
Il confirme dans le même souffle que sa femme, Veena, épouse la disponibilité qu'il manifeste à l'égard de son éventuel engagement politique. Elle est détentrice, à 24 ans, d'un diplôme de BSc en sciences sociales de l'Université polytechnique de Londres. Ses études en économie, en sciences politiques, en relations raciales, seront alors un atout particulier, estime son époux.
Certaines allégations anti-Navin dateraient d'avant 1982 et d'autres plus particulièrement de la période 1983-85. Ces dernières peuvent laisser supposer que des faits nouveaux interviennent et peuvent avoir modifié le jugement de Seewoosagur sur un éventuel engagement politique de son fils. Ces faits, s'ils existent, ne sont pas du domaine public et ne peuvent, par conséquent, être pris au sérieux par des observateurs objectifs et impartiaux.
Il est amusant et agréable, en revanche, de retrouver dans les propos de Navin, une préfiguration du Premier ministre qu'il est aujourd'hui, un quart de siècle après. Ainsi, il ne craint pas, en 1982, d'affirmer cela : "Il n'est un secret pour personne que l'électorat veut du CHANGEMENT". En majuscules dans le texte, s'il vous plaît. On peut deviner le froncement de sourcils paternels à la lecture de tels propos filiaux. Il précise : "Des partisans travaillistes ont fait clairement comprendre à la direction du parti, que ce soit en 1970 ou en 1976, qu'ils ne travailleront pour, ni ne voteront des candidats avec lesquels ils ne sont pas d'accord. Il faut retenir cet avertissement".
La précision, qui suit, conserve toute son acuité : "Cela monopolise toute mon attention". Rien ne doit avoir préséance sur l'intérêt supérieur du parti. Il ne tolère pas le cloisonnement ni les tiraillements que d'aucuns veulent créer au sein du PTr. En toute chose, il faut donner priorité à l'unité de ce dernier. Entre un cas particulier et l'ensemble, on ne transige pas et on sacrifie l'individu dans l'intérêt du parti, même si cela doit mettre fin à une amitié de longue date. La camaraderie ne saurait l'emporter quand on sait que tout mauvais choix peut coûter le pouvoir à l'ensemble.
Navin refuse les coteries quand l'heure est au renouvellement du PTr. L'important est de répondre aux aspirations et aux attentes de l'électorat. Les législatives de 1982 sont le plus grand défi imposé au PTr. Ce dernier doit faire preuve d'une volonté politique à toute épreuve.
Navin ne nie pas que Seewoosagur n'est pas très chaud, en 1982, quant à son éventuel engagement dans la vie politique. Non pas qu'il doute de ses capacités à suivre ses traces comme leader du PTr. Il veut seulement et paternellement lui épargner les contraintes et les épreuves qui furent les siennes tout au long de sa longue carrière politique. Il souhaite le voir rester à l'écart de l'arène politique. Il lui laisse toutefois la liberté de son choix. Certains ironiseront peut-être en lisant ces lignes. Qu'ils aient seulement le courage de les démentir publiquement.
Navin Ramgoolam n'a pas encore fait son choix en janvier 1982. Il confirme n'avoir pas d'autres ambitions que de servir son pays natal, comme politicien ou comme médecin, d'Etat de préférence. Tout engagement politique de sa part dépendra de plusieurs facteurs déterminants. Il répète qu'il sera intransigeant en ce qui concerne le désir de changement ressenti par la population. Il n'y aura pas d'engagement de sa part s'il n'y a pas un consensus unanime sur les principes auxquels il adhère. Il rappelle qu'il est indépendant d'esprit et qu'il ne permet à aucune pression d'influencer son comportement.
D'autres détracteurs mettent volontiers en avant les décennies passées par lui hors de Maurice. Ils oublient seulement qu'il rencontre plusieurs fois par an son père, lors de ses innombrables passages en Grande-Bretagne. Combien sommes-nous à pouvoir nous prévaloir d'autant de rencontres privilégiées avec un Sir Seewoosagur, ne craignant aucunement de dévoiler le fond et même le tréfonds de sa pensée, puisque son confident privilégié n'est nul autre que son fils ?

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