La Tribune (Algiers)

Algérie: M. Reda Amrani, consultant en économie industrielle, à la Tribune - «Il faut s'adonner à lapratique des techniques de l'intelligence économique»

interview

C'est sans complaisance que M. Reda Amrani, consultant en économie industrielle, nous livre dans cet entretien ses analyses d'un rare pragmatisme sur les réalités de l'économie nationale en général, et de l'entreprise algérienne en particulier, les défis qui se présentent à elle dans un environnement des plus périlleux, l'indispensable instauration du principe de réciprocité dans les rapports avec l'UE, la réhabilitation du rôle de l'IANOR, mais aussi sur la récente initiative de l'Etat portant sur la nouvelle stratégie industrielle où la notion d'intelligence économique est une question centrale. Ecoutons-le

De par votre activité de consultant en économie industrielle, comment évaluez-vous l'environnement dans

Les entreprises industrielles algériennes sont actuellement en marge de la reprise économique. La croissance est portée, depuis plus de dix années, par les hydrocarbures et les mines, l'agriculture, le bâtiment et les services. On assiste, depuis plus de quinze ans, à une baisse continue de la production industrielle publique ou privée. Les secteurs de l'agro-industrie et des matériaux de construction ont résisté quelque peu à cette tendance. Le secteur industriel, dominé jusque-là par les entreprises publiques malgré un fort développement de la PME, une privatisation de grands ensembles comme le complexe d'El Hadjar pour la sidérurgie, ceux des engrais et des détergents, avec l'émergence d'un secteur privé très dynamique dans l'agroalimentaire, reste en marge de la reprise de l'économie et semble incapable de réagir aux nouveaux défis de l'ouverture du marché.

Les investissements restent faibles car les entreprises publiques en ont été empêchées pendant une longue période par les représentants de l'Etat actionnaire, et les entreprises privées se sont contentées d'essayer de survivre face au désarmement tarifaire et à l'ouverture du marché à leurs concurrents étrangers. Hormis les grands produits et biens intermédiaires des industries de base, les autres productions deviennent obsolescentes et non concurrentielles en termes de qualité et de prix faute d'investissements en innovation, recherche et développement, en engineering de conception et de production, en formation des personnels et en modernisation des structures de production et de management.

L'industrie algérienne s'est trouvée le parent pauvre de la relance économique après avoir été, dans les années quatre-vingt, accusée de tous les maux de l'économie nationale. L'ouverture de l'économie, la baisse des tarifs douaniers aux produits de l'importation et la réduction du pouvoir d'achat, suite à la politique d'ajustement structurel, ont réduit comme peau de chagrin le marché des industriels algériens, notamment pour certaines industries manufacturières à forte main-d'oeuvre telles que le textile, l'habillement, la chaussure et la transformation du caoutchouc. Ces industries sont tout simplement sinistrées et en voie de disparition. D'autres n'arrivent pas à exporter leurs produits en dépit de grands efforts de mise à niveau en raison des barrières tarifaires et non tarifaires de l'Union européenne par exemple. Là aussi, il faudra rapidement obtenir de l'UE, et dans le cadre de la Commission ministérielle prévue par les accords avec l'UE, que la certification des produits algériens par l'Institut algérien de normalisation (IANOR) soit reconnue pour que chaque PMI algérienne ne soit plus astreinte à recourir à des certifications, nombreuses et coûteuses, auprès des différents organismes européens. La réciprocité en la matière doit être la règle et ce, d'autant plus qu'il s'agit d'une revendication légitime et non dogmatique.

Par ailleurs, et dans le cadre de nos contacts réguliers avec les industriels algériens les plus performants et les plus expérimentés, nous constatons un réel pessimisme quant à l'avenir de notre industrie. C'est dire que notre industrie est mal préparée à son nouvel environnement local et international, et ce, malgré l'émergence de nouveaux entrepreneurs nationaux dynamiques et résolus à relever le défi de la mondialisation.

Pensez-vous qu'il y ait eu jusque-là absence d'une stratégie industrielle pour l'entreprise algérienne ? Si oui, quelles en étaient les conséquences ?

Nous avons dénoncé en son temps l'absence de vision et de stratégie pour le développement industriel en particulier et économique en général.

Je pense qu'il y a eu une réaction salutaire ces derniers mois. Après les stratégies industrielles de la fin des années soixante et début des années soixante-dix basées sur les substitutions aux importations, l'Etat s'apprête à mettre en place une réelle doctrine économique en matière de stratégie et de politique industrielle.

Nous nous devons de saluer cette initiative salutaire pour notre industrie et surtout pour l'économie nationale. Il s'agit maintenant de réunir toutes les bonnes volontés et les compétences locales pour une contribution féconde à l'élaboration finale de cette nouvelle doctrine économique et de réunir tous les moyens matériels et humains de notre pays à sa réussite, car les enjeux sont énormes et les difficultés de parcours nombreuses et imprévisibles. Il faut renverser à jamais le climat de pessimisme qui règne parmi un grand nombre de responsables et de patrons algériens car notre pays réunit aujourd'hui d'immenses atouts pour la relance de l'activité industrielle et par là même de toute l'économie basée sur la création de la valeur ajoutée, fruit du travail des Algériens et non des importations éphémères de produits et services étrangers. Les atouts favorables pour la nouvelle politique et stratégie que va mettre en oeuvre l'Etat algérien sont nombreux et indéniables.

On peut citer l'excellence de nos agrégats macroéconomiques, le désendettement presque total envers l'étranger, un plan de relance de plus de 55 milliards de dollars, plus de trente milliards d'investissements par Sonatrach au cours des cinq prochaines années, un immense potentiel de jeunes diplômés des universités et instituts algériens et la proximité à 20 heures des ports algériens du plus grand marché d'import-export du monde qu'est l'Union européenne. Il faudrait cependant rester lucide. L'appel aux investisseurs étrangers ne saurait être la base de ce redémarrage de l'investissement industriel. Il appartient aux entrepreneurs et industriels algériens d'aller rechercher, à travers les différentes formes d'accords et d'associations commerciales, les voies et moyens d'améliorer leur productivité, la qualité de leur produit ou la meilleure valorisation de leur potentiel de production. Les IDE ne viendront massivement que lorsque les entreprises locales se mettront à produire des biens et des services qui occuperont le marché local et commenceront à en exporter une partie. Aujourd'hui, l'industrie algérienne ne dispose pas de capacités de nuisance envers ses concurrents étrangers qui déversent leurs produits sur le marché algérien.

Dans le cadre de cette nouvelle stratégie, une loi sur l'engineering devrait être promulguée en marge de cette stratégie, et ce, à l'image de ce qui s'est fait en Corée du Sud dès la fin des années soixante afin de promouvoir et de protéger, pendant sa phase de décollage et d'expansion, l'engineering de conception, de maîtrise d'ouvrage et d'oeuvre ainsi que l'industrie locale de biens et services et surtout des biens d'équipement. C'est la disponibilité et surtout la mobilisation effective d'un tel engineering qui permettent, entre autres, aux ingénieurs et industriels algériens des bureaux d'études et entreprises d'engineering d'être partie prenante dans l'élaboration des cahiers des charges des grands travaux lancés sur fonds publics ainsi qu'aux grands projets initiés par les grands investisseurs que sont la Sonatrach, la Sonelgaz, l'ANBT ainsi que la SNTF.

Les commandes les plus diverses issues de ces grandes opérations seront alors orientées le plus normalement du monde et en priorité vers les industriels et entrepreneurs locaux. Ce qui, non seulement, augmentera l'intégration locale, la création de valeur ajoutée par la main-d'oeuvre algérienne, mais attirera aussi les investisseurs étrangers assurés que leur implantation locale pourra participer à la satisfaction des commandes de ces grands donneurs d'ordre locaux. Cela permettra aussi de promouvoir la recherche-développement dans toutes les entreprises industrielles locales ainsi que l'innovation et l'expansion de l'exportation, autre moteur de la croissance et de l'émancipation technologique.

Les politiques industrielles devraient permettre la mise en place des organes de l'espace intermédiaire nécessaires au soutien technologique et managérial ainsi qu'à l'innovation et à l'association des universités, instituts et centres de recherche au développement et à la compétitivité des industries algériennes. Au sein de ces organes d'espace intermédiaire, l'industriel algérien pourra trouver les aides et soutiens techniques et managériaux qui lui permettront de réussir ses mises à niveau, d'innover en matière d'organisation et de produits et de trouver les aides et supports à l'exportation.

Le concept d'intelligence économique a été évoqué pour la première fois, début janvier dernier, lors de l'élaboration par le gouvernement du projet portant stratégie industrielle, comme étant un des volets constituant cette stratégie.

Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs en quoi consiste exactement ce concept et ce qui rend indispensable sa maîtrise aujourd'hui ?

Lorsqu'on évoquait l'absence de vision dans notre gouvernance et dans notre développement, cela était dû, entre autres, à la faiblesse des outils de saisie de l'information macro et microéconomique et de l'élaboration de modèles de prévision pour suivre et anticiper sur la conduite de notre développement économique et social. La réforme de la planification dans notre pays a confondu les aspects dogmatiques de la planification socialiste centralisée avec les outils modernes d'analyse et de recherche prospective nécessaires à la prévision à moyen et long terme, ainsi qu'à l'élaboration de modèles économiques nécessaires d'aide à la prise de décision. L'Etat algérien n'a pas su organiser à son profit la formation des élites universitaires nécessaires à ces missions et s'en servir le premier. La fermeture, sans coup férir, et dans la plus grande discrétion au cours de la décennie rouge, de l'ENSAG, institut justement destiné à ces missions, est un des mauvais coups portés à la consolidation de notre Etat.

Il s'agit aujourd'hui de réhabiliter et de renforcer tous les outils de traitement de l'information permettant aux décideurs politiques d'arrêter les grandes orientations et de mener à temps les corrections des dérives fatales dans tout processus économique et social. Ces outils doivent permettre aussi aux opérateurs financiers comme aux différents entrepreneurs d'être informés en permanence sur les évolutions et les prévisions à court terme en matière de monnaie, de tendances des marchés des biens et services comme de celles de l'emploi ou de l'évolution technique et commerciale. Il est nécessaire aussi de faire appel, en complément à la réhabilitation des outils de collecte et de traitement de l'information économique et sociale nationale, aux techniques et aux modes organisationnels de l'intelligence économique. Il est utile et urgent d'apprendre à nos industriels à mieux connaître leur environnement interne et externe mais aussi à mieux maintenir et conquérir des parts de marché, y compris à l'export. Dans l'élaboration et la mise en oeuvre de leur plan stratégique sur trois à quatre exercices, les PME comme les grandes entreprises se devaient d'avoir un système d'information et de veille technologique sur leur environnement concurrentiel, sur les évolutions technologiques ainsi que sur l'évolution du mode de consommation.

L'avènement des NTIC (Nouvelles technologies de l'information et de la communication), l'ouverture des marchés et la mondialisation, la concurrence entre firmes ainsi que la rapidité des évolutions les plus sensibles au fonctionnement et même au devenir de l'entreprise ont appelé à l'émergence de l'intelligence économique. Celle-ci n'est pas une mode passagère mais une évolution normale apportée par la diversité, l'immense quantité et la grande vitesse de diffusion des informations techniques et commerciales.

Le premier informé et le plus habile à traiter et exploiter la bonne information prend immédiatement de l'avance sur ses concurrents pour innover ses produits, améliorer sa productivité, pénétrer les marchés de ses concurrents et anticiper aussi sur l'évolution de la demande tout en se préparant à de meilleurs investissements. Même si on parle de guerre économique depuis les années soixante et que les grandes nations aient pris les devants pour organiser les entreprises et former les gestionnaires à ces techniques, en particulier à celle du renseignement et de la protection des résultats de leur recherche-développement, de leurs techniques de production comme de leurs modes de pénétration des marchés concurrentiels, ce sont les NTIC qui ont accéléré le développement de l'intelligence économique qui devient ainsi une discipline centrale du management moderne et efficace de l'entreprise. L'intelligence économique doit être pratiquée à bon escient aussi bien dans les programmes de réhabilitation des industries algériennes comme dans leur mise à niveau et la formation continue des gestionnaires. Sans faire preuve de fausse pudeur, il faut aller au combat et se former, s'organiser et s'adonner à la bonne pratique des techniques de l'intelligence économique comme de toutes les autres techniques et pratiques du management.

Nous disposons d'instituts de formation au management qui peuvent prendre en charge ce type de formation. L'Université de la formation continue (UFC) de Dély Brahim paraît en mesure d'organiser des séries de formation de très courte durée pour les dirigeants des PME algériennes et pourrait même assurer des formations à distance via Internet et la télévision numérique. Dès lors qu'une entreprise aura entamé ses processus de mise à niveau ou de réhabilitation et qu'elle se mettra à reconquérir ses parts de marché local, puis à s'essayer à l'exportation, elle en viendra immanquablement à faire un large usage de l'intelligence économique et à ressentir le besoin d'acquérir les formations nécessaires à sa bonne pratique.

Nous vivons aujourd'hui une ouverture économique qui fait de l'Algérie plutôt un immense marché aux multiples sortes de marchandises aux multiples origines, alors que l'entreprise algérienne a du mal à placer ses produits non seulement sur des marchés extérieurs, mais paradoxalement sur son propre marché national, remarque que vous avez soulevée lors du forum d'El Moudjahid. Comment appréciez-vous cette situation ?

L'entreprise algérienne de production industrielle aura besoin, au cours de la prochaine décennie, de quelques protections non tarifaires et/ou réglementaires comme celles pratiquées par tous les pays industrialisés, y compris par un ensemble comme l'Union européenne. Essayez d'exporter un interrupteur électrique, un moteur électrique de fabrication locale et aux normes de la CEI ou un médicament comme l'aspirine et vous verrez le nombre de démarches à faire et le coût de la certification aux normes européennes pour chaque produit. Vous comprendrez alors comment nos PMI trouveront difficilement leur compte à exporter une large gamme de productions qu'elles maîtrisent pourtant parfaitement.

Agissons de façon aussi intelligente que les autres, faisons de l'IANOR un passage obligé pour la vérification de la conformité aux normes les plus universelles de certains produits que nous jugerons dangereux pour l'usage, tels que le matériel électrique domestique, les vêtements, chaussures et jouets pour bébés et enfants ainsi que pour tous les équipements et pièces de rechange automobile par exemple. Nous ferons une oeuvre utile pour la protection en premier du consommateur algérien et nous permettrons à nos industriels de disposer de quelque répit face à l'invasion de produits dont la conformité et la sécurité d'usage ne sont pas toujours établies. Nous ne devons pas hésiter dans cette démarche à avoir à gérer des relations conflictuelles avec l'UE ou l'OMC. Essayons aussi de réduire l'impact de ces face-à-face qui peuvent nuire à la renaissance et à l'expansion de notre industrie au cours des prochaines années par le recours à des accords bilatéraux de libre-échange que nous saurions mieux négocier avec les grandes nations industrialisées comme les Etats-Unis, la Russie, le Japon, la Corée du Sud, le Brésil, la Chine ou encore l'Inde.

Il est du devoir de tout responsable politique de réunir les conditions de succès à une politique économique et industrielle en mesure de faire face aux défis de l'Algérie, à savoir atteindre une moyenne de création de plus de 400 000 nouveaux emplois par an et sur toute la décennie. Aucun de nos partenaires étrangers ne jugerait les mesures que nous sommes amenés à prendre comme un renoncement à notre volonté d'ouverture et d'échanges féconds avec les économies externes. Bien au contraire, avec cette politique lucide et responsable, nous ne pourrions susciter que des appuis et des soutiens pour les immenses efforts que nous sommes astreints à mener pour la paix et le bien-être social que nous encouragerons ainsi et pour la stabilité politique de notre pays et de notre région.


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