Le ton est donné dès le premier morceau. L'intro en istikhbar et le featuring en chaabi avec ya bh'ar el ghameq ne sont que le fond qui fera ressortir la virulence des paroles du rappeur Mister AB, faisant corps avec tous ces candidats à l'émigration clandestine confiant leur destin à une frêle embarcation.
Dénonçant, lapidant et revendiquant, il chante ces «kamikazes de la mer qui ont signé un contrat avec la mort» pour échapper à une vie sombre où ils n'ont aucune place ni travail ni avenir. Et il «dédicace» ses paroles à tout responsable qu'il somme, au nom de Dieu, de faire «un geste» pour ces jeunes qui ont laissé des mères en pleurs et se sont inscrits dans «le sans limites». Mais son coup de gueule enrobé dans des boucles -dont la beauté est dans leur simplicité, la musique n'est là que pour meubler- ne lui fera pas oublier son devoir. Mister AB interpellera ces jeunes qui ont son âge pour leur demander d'y réfléchir par deux fois avant de commettre l'irréparable, au risque de disparaître comme tant d'autres avant eux, qui n'ont pas eu d'obsèques ni de tombes. Revenant aux responsables, il leur expliquera que c'est leur inertie qui le fait sortir de ses gonds, car ils ont la responsabilité et le devoir de s'occuper de tous ces jeunes comme de leurs propres enfants.
Evidemment, le jeune rappeur sait qu'aucun responsable ne tirera ce parallèle qu'il a osé entre des enfants bien nés et tous ces laissés-pour-compte. Mais serait-il un véritable rappeur s'il n'osait pas ?
Et il osera, qu'il s'adresse aux responsables ou à la société et à l'autorité parentale despotique qu'il cloue au pilori dans sa deuxième chanson. Sur des boucles mêlant raï et rythmes de fêtes, il chante le mariage imposé qui sépare des coeurs soudés. Avec la troisième chanson, sur un featuring de cheb Sofiane, Mister AB prend des airs de ce raï langoureux pour chanter l'amour trahi.
Mais il ne tarde pas à revenir à ses positions combatives. A la 4ème, il s'en prend aux maires et à ces cadres qui rentabilisent leurs postes et se servent et s'enrichissent à milliards en toute impunité alors que le peuple se saigne aux quatre veines pour survivre et fait le dos rond et profil bas devant la hogra. Le cinquième morceau a tout du free style qui alterne boucles hip hop et rythmes aalaouis pour des paroles chantant la rage de vivre, de danser et de chanter de tous ces jeunes qui ne demandent qu'à montrer ce qu'ils savent faire, comme ils l'ont fait le jour où ils ont dû construire des barricades.
La chanson finit sur le roulement d'un authentique qallouz. La fin sera un retour au rap dénonciateur. Mister AB affiche la couleur en annonçant qu'aujourd'hui c'est son procès et demande au procureur de l'écouter et au juge de se prononcer. Il plaide pour tous ces jeunes, victimes de l'iniquité et de l'inégalité des chances dans un pays miné par la corruption et les passe-droits, et qui pourtant essayent de s'en sortir, mais qu'on rejette toujours pour les laisser sur le bord des routes. Il parle du zaouali (le démuni) qui tente de sortir la tête de l'eau à El Aaqiba, tandis que d'autres jeunes plongent leur tête dans l'eau à Club des Pins. Il change de sujet pour parler du sport et de la culture.
Le constat est le même, catastrophique.
Mister AB conclut que c'est le règne de la médiocrité, qu'il est impossible que cela change en bas tant qu'en haut restent tapis dans les rouages du pouvoir ces opposants au changement qui signerait leur fin.
Les paroles sont des traits, la musique n'est que l'arc entre les mains du jeune rappeur qu'il dirige sur sa cible.
La touchera-t-il ? Il n'en a cure. Car il est décidé à décocher autant de flèches qu'il pourra jusqu'à ce qu'il y ait ce changement tant attendu par tous.

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