Le Potentiel (Kinshasa)

Egypte: L'égyptologie africaine contemporaine, une dynamique plurielle

Kinshasa — Il faut le dire d'entrée : depuis que le savant sénégalais Cheikh Anta Diop a développé la thèse du caractère prioritairement et essentiellement nègre de l'Egypte pharaonique, les élites intellectuelles africaines ont été prises d'un intérêt vivace et croissant pour la recherche égyptologique comme fondement d'une nouvelle conscience historique pour les Africains en quête de leur identité.

De cette passion est né un vaste mouvement dont plusieurs foyers sont aujourd'hui en activité. A Dakar comme à Kinshasa, à Ouagadougou et Abidjan comme à Yaoundé et Addis-Abeba, à Cotonou et Ouidah comme à Johannesburg ou Le Cap, il ne se passe pas une année dans l'Afrique d'aujourd'hui sans que s'organise quelque part un colloque international, un symposium interdisciplinaire, un séminaire de formation ou une semaine de réflexion pour penser l'Egypte pharaonique dans son impact sur le destin de la société africaine. Des cercles d'études en égyptologie et culture africaine ont vu le jour. Ils s'affirment d'année en année comme des espaces d'échanges et de débats. Une aire où se forge peu à peu une nouvelle perception de l'Afrique par elle-même: une conscience ardente de la destinée de notre continent sur l'arrière-fond de plus de cinq mille ans d'une histoire de splendeurs et de décadences, de grandeurs et de misères, de vitalité créatrice et de déchirures profondes, de désespoirs sans fin et d'espérances toujours recommencées.

Dans l'Afrique d'aujourd'hui et dans sa nombreuse diaspora, ces hauts lieux de la réflexion égyptologique qui cherchent à s'imposer en tant que laboratoires de la nouvelle conscience historique africaine ne sont pas de simples bases d'une recherche scientifique irénique. Des lieux où se développeraient des théories académiques et se construiraient des hypothèses universitaires dont les enjeux seraient purement intellectuels. Au-delà du souci de reconstruire l'image scientifiquement exacte et historiquement correcte de l'Egypte pharaonique dont beaucoup de chercheurs et historiens africains pensent, à tort ou à raison, qu'elle a été trahie et falsifiée par une certaine tradition de l'égyptologie occidentale, il se développe en Afrique une dynamique égyptologique plurielle, voire ambiguë.

Elle fonctionne selon un principe de recherche où les études à caractère purement scientifique se mêlent sans problème aux passions idéologiques les plus débridées, la recherche philosophique la plus sereine aux constructions théoriques fantasques, la pensée philosophique lucide aux élucubrations mystico-spirituelles teintées d'ésotérisme et au dynamisme magico-religieux souvent présenté comme la voie authentiquement africaine du salut pour le monde.

On ne peut pas dire, en effet, qu'il y ait réelle visée commune de vérité historique entre: - l'Académie de la Pensée Africaine animée de Munich par l'égyptologue congolais (RDC) Guillaume Bilolo Mubabinge dans une perspective essentiellement philosophique et le mouvement égyptologique ivoirien de part en part traversé par des théories spirituelles universalistes et globalisantes du New Age; - l'Académie SCAT dominée par la figure de l'historien camerounais Fabien Kange Ewane à Yaoundé (à partir d'un projet de refonder l'Afrique sur la source de ses richesses ancestrales) et l'agitation politico-identitaire d'une association comme le cercle Héliopolis à Paris; - l'école égyptologique de Ouagadougou entièrement «possédée» par la glorification d'une Egypte mythique et vierge de toute souillure et le projet de Mgr Tharcisse Tshibangu Tshishiku de disposer d'un Institut d'égyptologie à vocation essentiellement «scientifique» au Congo-Zaïre; - les animateurs du cercle de recherche sur les va- leurs africaines (CERV A) dont l'ambition est de faire de l'égyptologie la clé de voûte d'une science, d'une spiritualité et d'une métaphysique spécifiquement africaines, et les héritiers de la perspective anthropologico-historique ouverte par les recherches de l'égyptologue congolais Théophile Obenga.

Pourtant, derrière la diversité de perspectives, la pluralité d'angles d'attaque et même la contradiction d'intérêts, se profile une ambition fondamentale: - le souci d'une connaissance de soi fertile pour l'Afrique d'aujourd'hui confrontée à la tâche de mieux se comprendre pour inventer l'avenir; - le souci d'une rénovation socio-culturelle et politico-économique de l'Afrique à partir de ses valeurs les plus sûres et les plus historiquement avérées; - le souci de proposer un projet éthique et spirituel de vie à toute l'humanité, projet capable de répondre de façon humaine aux défis les plus cruciaux auxquels l'ordre mondial actuel est confronté.

Pour comprendre les enjeux de la recherche égyptologique africaine sur Jésus-Christ et son héritage spirituel sur nos terres, c'est dans cette ambition de fond qu'il faut pénétrer. C'est dans son terreau qu'il est bon de creuser pour en saisir les incidences sur les quêtes théologiques et les préoccupations religieuses majeures que les égyptologues d'Afrique mettent en lumière et analysent comme noeud du problème et clé du dialogue ou de la confrontation avec la foi chrétienne. A partir de ce fond, il sera possible de remonter vers les diverses orientations du champ égyptologique africain dans les problèmes spécifiques qu'elles posent à la théologie chrétienne et à sa christologie.

L'égyptologie africaine dans le champ théologique : problèmes et réalités

Aux yeux du grand public intellectuel d'Afrique, les noms les plus illustres de l'égyptologie africaine sont ceux de Cheikh Anta Diop et de Théophile Obenga.

Du premier, on connaît et on célèbre sans fin la thèse de l'antériorité nègre de l'Egypte pharaonique, ainsi que l'élan par lequel il a donné à cette thèse le statut d'une refondation de la conscience historique africaine et le caractère d'une base pour un panafricanisme culturel et politique, d'allure moins idéologique que celui de Kwame 1 N'krumah, et de facture plus pragmatique: la constitution d'un Etat fédéral à l'échelle du continent.

Théophile Obenga s'est imposé comme héritier de Cheikh Anta Diop. Il a continué les recherches historiques et linguistiques du maître. Il leur a apporté un souffle nouveau, à travers une recherche radicale qui a manifesté au grand jour la puissance philosophique de la culture pharaonique et son importance dans la constitution de la pensée grecque et de la tradition philosophique occidentale.

Ce que le grand public intellectuel connaît moins bien ou ne connaît pas du tout, c'est la tournure spirituelle que l'égyptologie africaine a prise après les indépendances de 1960, ainsi que la dimension religieuse qu'elle s'est donnée à travers une nouvelle génération de chercheurs, dont les plus influents sont: - Kotto Essome, fondateur de l'Ecole égyptologique africaine de Paris, un mouvement d'idées qu'animent les membres du Cercle de recherches sur les valeurs africaines (CERVA), ce vivant aréopage de penseurs en quête d'une intelligence fertile de l'Afrique pour elle-même, à partir de l'Egypte pharaonique comme souffle de construction d'une nouvelle société. - Fabien Kange Ewane, fondateur de l'Académie SCAT de Yaoundé, qu'il anime avec une poignée de jeunes égyptologues engagés dans l'éducation de la jeunesse pour la renaissance culturelle de l'Afrique. - Hilaire Essoh Ngome, animateur de l'Ecole Africaine des Sciences et Mystères, foyer d'une recherche essentielle sur les divinités égyptiennes antiques et leur signification pour aujourd'hui. - Guillaume Bilolo Mubabinge, fondateur de l'Académie de la pensée africaine et animateur d'un courant égyptologique d'ossature philosophique et théologique.

Dans un travail théorique dont on n'a pas encore pris conscience à grande échelle, ces hommes qui constituent ce qu'on peut appeler la galaxie néo-pharaonique africaine ont lancé une école de pensée qui renouvelle de fond en comble la problématique égyptologique qu'elle oriente vers des questions essentielles.

Il ne s'agit plus de se demander si l'Egypte pharaonique était noire ou pas. Il s'agit encore moins de se cantonner dans une critique stérile d'une certaine tradition égyptologique occidentale pour en démolir les présupposés, les thèses, les méthodes et les idéologies considérée comme anti-nègres. Il ne s'agit pas non plus de prouver à tout prix l'unité culturelle du monde noir et d'établir scientifiquement ses liens avec la culture pharaonique.

Sur toutes ces tâches, la galaxie néo-pharaonique considère que la cause est entendue parmi les intellectuels de nos pays. Inutile donc de perdre de l'énergie en enfonçant le même clou et en répétant des slogans usés jusqu'à la corde.

Désormais, l'essentiel est ailleurs: dans la tâche d'identifier les problèmes de fond sur lesquels le recours à l'Egypte antique et à l'énergie créatrice de la tradition culturelle africaine peut servir de limon et de ferment. Il s'agit de chercher pour aujourd'hui, à partir de la source même de notre culture, un sens à nos quêtes et à nos préoccupations majeures, de mobiliser les énergies de nos consciences pour offrir à la terre entière un projet global d'humanisation des civilisations et des peuples.

Cette perspective fondamentale avait conduit le regretté Kotto Essome à redécouvrir l'énergie du religieux et de la conscience mystique dans la structuration socio- politico-économique de la puissance d'une société. Elle a poussé G. Bilolo Mubabinge à re-interroger le christianisme africain sur sa perception de la figure du Christ et sur son occultation de l'arrière-fond pharaonique de la foi chrétienne. Elle a amené F. Kange Ewane à réexaminer les valeurs religieuses africaines traditionnelles pour les remplacer dans l'ensemble de l'histoire depuis l'Egypte pharaonique. Elle détermine toutes les analyses de H. Essoh N gome dans son étude des mythes fondateurs de la culture africaine et de leur impact sur la vie religieuse et sur l'organisation sociale.

C'est dire que la galaxie néo-pharaonique africaine comporte une dimension théologique qui conditionne fortement sa perception des impératifs d'édification de l'Afrique de demain. Elle se positionne ainsi en confrontation avec la foi chrétienne sur une question essentielle: le rôle et la place du Christ dans la construction d'une nouvelle société en Afrique.

Face à cette question, il ne faut pas s'attendre à une réponse univoque et solidement charpentée qui servirait de base à toute l'égyptologie africaine contemporaine dans sa relation à l'héritage chrétien. Ce qui existe, ce sont plutôt des perspective de pensée ordonnées autour d'une même intention qui donne matière à réfléchir aux églises et aux chrétiens. .

Aujourd'hui, il est utile de porter notre regard sur ces perspectives de pensée et sur leurs incidences christologiques dans la tradition spirituelle africaine. Tiré de «Le Souffle pharaonique de Jésus-Christ»

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