Le Patriote (Abidjan)

Burkina Faso: Abdoulaye Diallo (cinéaste burkinabé) - "Je voulais immortaliser le Bembeya Jazz International"

Par Y.sangaré

14 Mars 2007


interview

Pourquoi avoir attendu 45 ans après la création du Bembeya Jazz pour réaliser un film sur cet orchestre?

Tout simplement parce que j'ai constaté que 45 après sa création, il n'existait aucun support audiovisuel pour immortaliser l'histoire magnifique de ce groupe. C'est dans le cadre du festival Jazz à Ouaga où on a été amené à inviter le groupe ici en 2003, que j'ai découvert pour la première fois cet orchestre en live. Et j'ai été impressionné par la qualité de ce groupe. Aussi, malgré le poids de l'âge, des guitaristes percutants comme Sékou Bembeya Jazz n'ont rien perdu de leur talent. Cela m'a frappé également. Ensuite, je suis allé l'année suivante (2004) en Guinée pour les rencontrer. J'étais persuadé que beaucoup de films avaient été faits sur cet orchestre qui marqué l'Afrique. Et grande a été ma surprise quand ils m'ont confié qu'il n'y avait rien. Ils avaient été filmés ça et là, mais aucun film véritable n'avait été encore réalisé sur le parcours du Bembeya Jazz International.

Les musiciens du Bembeya étaient eux-mêmes préoccupés par ce fait, parce qu'ils sentaient qu'ils prenaient de l'âge. Le plus jeune des membres fondateurs a 65 ans. Ils avaient donc ce souci. Et comme moi, je travaillais de mon côté sur la problématique de la mémoire, je me suis dit pourquoi ne pas faire oeuvre utile en immortalisant ce groupe mythique, en sauvegardant cette mémoire que constitue le Bembeya Jazz International. C'est ainsi qu'est née l'idée de ce film. J'ai donc monté le dossier de financement et avec le soutien d'Africalia, j'ai commencé à tourner 2005.

Justement combien de temps a duré le tournage?

En fait, il y a eu plusieurs phases de tournage. Une première a eu lieu à Ouaga pendant le festival Jazz à Ouaga en 2005 où il y a eu la rencontre entre Sékou Bembeya et Ali Farka Touré. Ensuite, nous sommes allés tourner pendant deux semaines en Guinée Conakry notamment à Beyla, la ville d'où le Bembeya Jazz est originaire. Enfin, il y a eu un tournage complémentaire en Guinée. Là, je n'y étais pas parce qu'empêché. Mais j'ai bénéficié du concours d'un réalisateur local à qui j'ai confié tout ce que je voulais comme image. Il a fait ce tournage qui se focalisait sur l'atmosphère autour de ce groupe. Maintenant, le gros du travail a été la recherche d'images d'archives. Ce fut très laborieux.

Votre documentaire séduit à propos par la pertinence de ses images d'archives. Comment les avez-vous réunies, d'autant qu'elles étaient sensées être introuvables?

Nous avons dû batailler très dur. J'ai été désolé de ne pas trouver d'archives en Guinée. Ce qui m'a intrigué, c'est qu'il n' y a pas de politique de conservation de ces archives et puis les gens n'hésitent pas à donner les archives qu'ils ont, sans prendre la précaution d'en faire une copie et de garder l'original. Aujourd'hui, en Guinée, il n'y a que trois cassettes neumatiques où se trouvent les reportages que la RTG (Radiodiffusion télévision Guinéenne) a faits sur les obsèques du président Sékou Touré. Et elles ne marchent pas. Cela veut dire que si vous recherchez une image sur les obsèques de Sékou Touré, vous ne pouvez pas les avoir en Guinée. Vous comprenez combien nôtre tâche a été difficile. Mais grâce aux efforts des uns et des autres, notamment des réalisateurs comme Sékou Oumar Barry de l'Onaci (Office national du Cinéma en Guinée), des personnes au Mali, en Côte d'Ivoire, j'ai pu réunir un certain nombre d'archives et surtout grâce aussi à l'appui des membres du groupes qui ont cherché et trouvé des archives, j'ai pu alimenter le film.

Hormis les archives, quels ont été les autres écueils du tournage?

Le tournage en lui-même n'a pas été facile. Mais, j'ai eu moins de souci à cause du sujet de mon film: le Bembeya Jazz International. En Guinée, cet orchestre est tellement respecté que personne ne lui refuse quelque chose. Cela m'a beaucoup aidé. Dès que vous évoquez le nom de cet orchestre, tout le monde est prêt à coopérer avec vous. Cela a été déterminant pour moi. Toutefois, il y a eu des moments d'angoisse. J'ai quand même fait transporter les huit membres fondateurs du Bembeya Jazz dans un même minibus pour aller à Beyla, sur des routes incroyables. Alors-là, j'étais angoissé. A chaque virage, je voyais les quatre roues du minibus en l'air.

Dans l'histoire de ce groupe, il y a eu beaucoup de cas d'accidents dont l'un a d'ailleurs coûté la vie à Aboubacar Demba Camara, le chanteur vedette du Bembeya Jazz. J'avais donc vraiment peur. Ensuite, il y a eu toutes ces difficultés liées au financement. C'est vrai que j'ai eu le soutien d'Africalia, mais c'était largement insuffisant. Il n'a pris qu'un volet du budget. De plus, j'ai effectué beaucoup de déplacements pour rechercher les archives. Cela a pour conséquence d'élever le coût de production. Du coup, j'y ai mis beaucoup de moi-même et aussi. Il en est de même pour mon complice de toujours, Gideon Vink, qui a fourni le matériel et n'est jusqu'à présent pas encore payé. C'est dire qu'il y a eu beaucoup d'efforts de part et d'autre.

Le film donne la parole à beaucoup d'illustres fans du Bembeya Jazz qui témoignent de l'époque glorieuse de l'orchestre, mais il fait parler très peu d'anciens musiciens. Pourquoi?

Vous savez, les musiciens sont des gens assez bizarres. Ils ne rendent pas les témoignages qu'on attend d'eux. C'est assez froid. Sinon, j'en ai interviewé au moins deux de l'époque du Bembeya en Guinée. Ils n'ont pas rendu leur témoignage dans l'ambiance que je désirais. En fait, je voulais faire témoigner des fanatiques et ce n'était pas sûr que j'en trouve parmi les musiciens. Cela dit, j'ai fait quand même intervenir des musiciens comme Jeannot Williams, qui est certes journaliste, mais également un ancien musicien bien connu en Guinée. Il était aussi chef de l'orchestre Camayenne, l'un des orchestres nationaux de Guinée. J'ai aussi fait parler Ali Farka Touré qui confie que c'est Sékou Bembeya qui l'a inspiré dans le jeu de la guitare. C'est assez fort comme témoignage.

Après le Fespaco, où ira le film?

Sept ou huit chaînes de télé sont intéressés par le film. Le plus proche, c'est Vues d'Afrique au Canada en Avril. Ensuite, il y a aussi Milan et bien d'autres. J'ai également eu deux ou trois diffuseurs en France, aux Etats-Unis. Ce sont des chaînes de télé qui désirent diffuser le film. Je précise au passage que le lancement du film est prévu au mois de mai en Guinée. Il va coïncider avec la célébration des cinquante ans de guitare de Sékou Bembeya Jazz, « Diamonds fingers».

Vous resterez, semble-t-il, encore en Guinée pour votre prochain projet

C'est vrai. J'envisage faire un film sur la vie de Sékou Touré. En cherchant à comprendre le contexte dans lequel Bembeya Jazz a émergé, j'ai appris beaucoup de choses sur ce dernier. Quand on évoque le nom de Sékou Touré, l'on pense immédiatement au dictateur sanguinaire. J'ai bien envie d'ajouter à l'image du dictateur sanguinaire, une autre image que les gens ne connaissent pas: Sékou Touré est le premier chef d'Etat africain à créer les conditions de prise en compte effective de la culture africaine dans les aspects de la vie du pays. Il est le premier à faire émarger des artistes au compte de l'Etat. Dans les années 60, les musiciens du Bembeya Jazz et bien d'autres étaient payés par mois, rien que pour faire de la musique. Pour moi, c'est une expérience intéressante à explorer. On a beaucoup parlé de Sékou Touré l'homme politique. Je veux montrer le Sékou Touré le culturel, et le président qui n'hésitait pas à assister en personne aux concours d'orchestres.

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