Le Messager (Douala)

Cameroun: 'On aimerait voir le Cameroun ouvrir une ambassade en Tunisie'

Souley Onohiolo

19 Mars 2007


interview

Demain, mardi 20 mars, le peuple tunisien célèbre le 51ème anniversaire de son indépendance. Riadh Essid, chargé d'affaires et chef de mission diplomatique de la Tunisie au Cameroun s'est entretenue avec la presse jeudi, dans la salle des conférences de sa chancellerie. Dans un entretien exclusif qu'il a accordé au journal Le Messager, il parle de la coopération entre le Cameroun et son pays, des acquis de la Tunisie depuis son indépendance en 1956 à ce jour.

Quelles sont les grandes orientations qui ont été prises en vue de la réussite de la célébration du 51ème anniversaire de votre pays ?

Au début de l'indépendance le 20 mars 1956, la Tunisie a jeté les bases d'un Etat moderne et d'une société humaniste, qui a su concilier son identité arabo-musulmane et africaine. En intégrant son environnement géographique en tant que plate-forme entre l'Europe et le monde Arabe, la Tunisie a tablé sur certains choix qui devaient favoriser la promotion d'un processus de développement offensif et opérationnel. Nous avons commencé par l'élaboration d'une nouvelle constitution qui garantit les droits de tous les citoyens, l'égalité entre les hommes et les femmes. Nous avons aussi élaboré un nouveau code de statut personnel. Nous avons interdit la polygamie, en Tunisie ; ce qui donne beaucoup de droits aux femmes et la possibilité de s'émanciper aussi librement que les hommes. Sur le plan économique, nous avons opté pour une politique économique libérale ; de même que nous avons choisi de promouvoir des secteurs générateurs d'emplois et des revenus comme le tourisme. Dès le début des années 1960, nous avons aussi introduit un programme de planning familial qui a su réduire les taux de natalité pour les années à venir. On peut dire que deux périodes ont marqué les 51 années d'indépendance. Placée sous le signe de Habib Bourguiba, le père de l'indépendance, la 1ère période, de 1956 à 1987, a permis de parier sur le développement des ressources humaines, la promotion du tourisme, l'éducation pour tous et l'émancipation de la femme. Le 07 novembre 1987, la Tunisie traverse l'une de ses plus grandes mutations en douce avec l'arrivée du président Zine El Abdine Ben Ali, qui accède à la magistrature suprême.

Jeune et dynamique, le président Zine El Abdine Ben Ali a apporté un souffle nouveau au développement de la Tunisie, qui de par son histoire a toujours été un pays stable, prêchant par la tolérance. Son leadership s'est caractérisé par le renforcement des acquis de l'indépendance. Il a développé une approche qui a consisté à appliquer de nouvelles réformes avant-gardistes, qui ont favorisé l'ouverture progressive du processus démocratique. Il a mis un point d'honneur sur la réconciliation nationale, la croissance socioéconomique doublée d'une dimension humaniste, l'instauration de la société du savoir et le renforcement des droits de la femme et de l'enfant. Il a accéléré le processus des reformes, de même qu'il s'est énormément déployé à faire aboutir les grands chantiers de transformation et de la restructuration de la société tunisienne. Se souciant du bien-être du Tunisien moyen, il a oeuvré pour l'intensification de l'électrification générale, l'accès de tous à l'eau potable, la construction des routes, l'amélioration du secteur de l'habitat et des prestations sanitaires. L'application du programme de mise à niveau des secteurs primaire, secondaire et tertiaire, a quant à lui, permis d'approfondir le développement des secteurs comme les télécommunications et la banque. Elle a aussi favorisé l'arrimage de l'économie tunisienne à l'économie mondiale.

Que dire de l'instauration de la société du savoir et de l'intérêt accordé à l'enseignement ?

Un Tunisien sur quatre est à l'école. Des efforts se sont poursuivis pour réaliser la réforme de l'enseignement ; garantir l'épanouissement et le rayonnement de la vie culturelle et sportive. L'intérêt accordé à l'enseignement s'est davantage accru, avec le changement du 7 novembre 1987, qui a fait de l'éducation, un secteur stratégique. Le secteur a ainsi connu des réformes aux plans des programmes, du rendement et du renforcement de l'accès aux universités ; dans le cadre d'une vision destinée à favoriser l'avènement de la société du savoir. En décidant de la gratuité de l'enseignement pour tous ; pas seulement de l'élite, nous avons choisi, d'assurer l'éducation de tous les Tunisiens. En vertu de la loi du 29 juillet 1991, qui consacre l'institution de l'école de base, la réforme de l'enseignement a également mis l'accent sur le caractère obligatoire de l'enseignement pour tous les enfants âgés de 6 à 16 ans. Tout cela nous a permis de devenir en l'espace de quelques années, un peuple conscient de son envergure, de son ampleur, de sa dimension ; mais surtout des réalités des projets de développement qu'on a initiés et qui étaient en train d'être appliqués.

Quelles sont les avancées de la Tunisie dans l'émancipation de la femme ?

La femme tunisienne a les mêmes droits que l'homme. Elle est très émancipée et épanouie. Si on écarte la femme de la gestion des affaires d'un pays, c'est une bonne partie du développement qu'on met hors circuit. L'émancipation d'un pays se mesure à travers le nombre des femmes qu'on associe aux projets de développement. Le président Ben Ali a dans son programme consacré à la femme un volet spécial depuis son accession à la magistrature suprême. A l'élection présidentielle de 1999, son slogan était : " des perspectives renouvelées devant la femme ". Depuis lors, les créations d'emplois se sont accrues dans une proportion de 3,21% pour les femmes, au cours de la période 1999-2004. Ce qui représente une moyenne de 19.800 postes d'emploi créés par an. De 5,5% en 1966, le taux de femmes tunisiennes actives est passé à 20,9 en 1989, pour 26,6 en 2004, grâce à la politique du changement. La femme ne cesse de s'imposer comme partenaire agissant et partie prenante dans la vie politique du pays. A ce titre, elle est présente à raison de 14,89% dans le gouvernement, 22,75% à la chambre des Députés, 27,06% dans les conseils municipaux et de 18% au conseil économique et social. En plus de s'être attelée à renforcer la présence de la femme dans les divers postes et centres de prise de décision, la direction de l'Ere nouvelle a constamment encouragé la femme à participer à la vie associative. L'objectif du gouvernement est de porter 30% des femmes au moins, dans les postes de décision à l'horizon 2009. En ce qui concerne le 8 mars, c'est une journée internationale que nous avons aussi célébrée. Sauf qu'en Tunisie, nous avons deux dates. On célèbre le 8 mars, le 13 août aussi, qui est la journée nationale de la femme. Elle est aussi importante, puisqu'à l'occasion de cette fête nationale, des nouvelles mesures sont prises soient pour renforcer, ou pour davantage protéger les droits de la femme et de l'enfant.

Il y a quelques années, des hommes d'affaires tunisiens et camerounais s'étaient mis ensemble pour initier des investissements dans l'immobilier à travers l'opération 10 000 logements au Cameroun?

Ce projet n'a pas abouti pour plusieurs raisons que je ne voudrai pas évoquer ici. Toutefois, il faut dire que la partie camerounaise n'a pas honoré sa part de contrat dans les engagements qui ont été édictés avec la partie tunisienne. Face à la mésentente et à de nombreux dysfonctionnements, il était impossible dans un tel contexte de continuer. Le projet a été abandonné en chemin au bout de quelques mois. Maintenant, il y a un nouveau projet qui paraît plus réalisable, entre une banque commerciale du Cameroun et la partie tunisienne, qui pourrait apporter son expertise dans le montage d'un projet pour la promotion de l'immobilier au Cameroun. Des citoyens camerounais pourraient être mis à contribution pour susciter l'épargne auprès de cette banque et être associé à un processus de montage - acquisition des logements à un moindre coût, dont le payement pourrait s'étaler sur plusieurs années. On espère que ce projet va aboutir, parce qu'il est plus sérieux. Les deux parties tunisienne et camerounaise s'accordent sur plusieurs points. Il va entrer bientôt dans sa phase opérationnelle.

Parlons de la présence mais surtout des misions de l'Ambassade tunisienne au Cameroun

Nous avons une seule ambassade dans les pays de la Cemac. Mais, je dois aussi avouer qu'aucun pays de la Cemac n'a une ambassade en Tunisie, même pas le Cameroun. Ce qui est regrettable ici, c'est que toute cette région est quasiment absente dans mon pays. Malgré cela, la Tunisie croit au Cameroun, et c'est pour cela qu'elle a ouvert une ambassade ici. Nous investissons pour l'avenir. Une ambassade physique au Cameroun peut aider à renforcer davantage la coopération. Mais on aimerait bien voir un jour ou l'autre, dans un plus proche avenir, le Cameroun ouvrir une ambassade en Tunisie. Je sais que le gouvernement camerounais, les pouvoirs publics une immense majorité des Camerounais croient en la Tunisie et savent qu'on peut leur apporter beaucoup de choses et dans plusieurs secteurs. Je dois préciser que les opérateurs économiques privés du Cameroun peuvent faire recours certes aux Européens, mieux, ils ont la possibilité d'investir ou de négocier directement à la source avec la Tunisie. Après le succès de la 7ème session de la commission mixte et le 1er forum d'affaires tenus à Yaoundé en mai 2006, une 2ème session de ce même forum aura lieu en Tunis du 05 au 10 avril, avec la participation d'une importante délégation d'hommes d'affaires camerounais, conduite par le ministère du commerce.

La Tunisie entend apporter son appui au Cameroun dans les domaines de l'électrification rurale et dans la chirurgie de la cataracte.

L'expérience tunisienne en matière d'électrification rurale est immense et avérée. Le taux d'électrification rurale en Tunisie est de 98%. Nous allons entrer en partenariat, partager nos acquis sur ce plan-là avec le Cameroun. Tout en approfondissant davantage les rapports de coopération entre les deux pays, nous allons réduire le déficit d'électrification rurale au Cameroun. Nous avons une expertise que nous pouvons apporter ici, les équipements aussi. La Tunisie est l'un des plus gros fournisseurs (c'est même le 4ème mondial) en câbles électriques. Nous pourrons de ce fait associé à cette tâche d'autant plus que cette expérience a marché dans plusieurs pays africains : Sénégal, Mali, Tchad, Burkina Faso, Cameroun En ce qui concerne la coopération ophtalmologique, une série des négociations fructueuses sont en cours, entre l'ambassade de Tunisie et le ministère camerounais de la santé publique. Des contacts ont été pris avec une Ong tunisienne qui regroupe des ophtalmologistes qui travaillent dans le cadre d'un programme préconisé par l'Oms. Le programme qui s'appelle " Vision 20020 ", prévoit d'éradiquer la cataracte d'ici 20020. Dans ce cadre, la Tunisie voudrait faire venir au Cameroun, à titre bénévole et gratuit, des volontaires ophtalmologistes pour effectuer des interventions chirurgicales. Cette salutaire coopération concerne essentiellement les couches défavorisées. Seules des personnes incapables de se payer les soins de chirurgie vont en bénéficier.

Parlons de la portée des accords de coopération Sud-sud et de l'ouverture de votre pays à l'échelle internationale.

La Tunisie se distingue au plan international par son attachement à la légalité internationale, à l'édification du Grand Maghreb Arabe et à la défense des causes africaines et arabes. Nous sommes connus comme une terre de dialogue religieux, de tolérance et de paix, qui rejette toutes les formes d'extrémisme. En Tunisie, nous croyons beaucoup en la coopération Sud-sud. Nous pensons que le meilleur moyen de se développer, ce n'est pas de regarder vers le Nord, mais de voir un certain nombre des pays du Sud, qui ont atteint un niveau de développement appréciable comme la Tunisie ou d'autres pays du continent. En Afrique et au Cameroun en particulier, la Tunisie a établi des relations de partenariat assez solides dans la mesure où, ce pays a acquis un savoir faire et une expertise appréciables à travers une expérience positive, grâce à l'accord de partenariat conclu avec l'Union européenne, en juillet 1995, et qui prévoit de créer une zone de libre échange avec l'Europe en 2008. On ne peut pas venir au Cameroun pour les discours et la rhétorique, mais la Tunisie vient au Cameroun pour une coopération fructueuse et un respect mutuel. Plusieurs experts tunisiens travaillent au Cameroun dans les secteurs des communications, du chemin de fer, dans les banques Il s'agit pour nous d'identifier à chaque coup, les secteurs où on peut être complémentaires, où on peut apporter quelque chose.

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