Le Messager (Douala)

Cameroun: Jacques Bonjawo, " Partir de Microsoft n'a pas été facile "

Entretien Avec Yves Djambong

22 Mars 2007


interview

Tout est parti d'une alerte Internet annonçant la présence éclair de Jacques Bonjawo à Douala.

Un coup de fil. Des relances. Un rendez-vous ferme pris avec son attaché presse. Puis une heure d'entretien mardi. Un échange convivial avec le premier Africain senior manager chez Microsoft. Ingénieur informatique titulaire d'un Mba en finance, Jacques Bonjawo est aujourd'hui le Pdg de Genesis Futuristic Technologies, une start-up de la Silicon Valley spécialisée dans le développement de logiciels et de services en informatique. Dans cette conversation, Jacques Bonjawo, 47 ans, parle de son dernier livre " Mes années Microsoft " sous-titré Un Africain chez Bill Gates, publié en mars 2007, risque un avis sur Bill Gates, évoque l'Université virtuelle africaine, souligne ses connexions indiennes, se prononce sur l'avenir de l'Afrique, et anticipe sur un ouvrage collectif à publier. Son titre : " Intellectuels africains face à la mondialisation ".

Avez-vous vraiment besoin d'exprimer vos 10 années passées avec le géant Microsoft ?

Ce n'est pas un besoin personnel. L'idée de faire ce livre est née du fait que j'ai rencontré beaucoup de jeunes à travers le monde, notamment en Afrique et au Cameroun, qui me posaient des questions parce qu'ils voulaient en savoir plus sur mon itinéraire, pour avoir un parcours similaire au mien. J'ai donc estimé qu'il serait important d'écrire un livre qui explique non seulement ce parcours, mais qui leur dit aussi qu'ils peuvent le faire et même aller beaucoup plus loin que moi. Je parle également dans ce livre de ce que j'ai fait à Microsoft pour que les managers soient efficaces dans leurs compagnies respectives et puissent en profiter s'ils sont intéressés.

Vous êtes le premier manager africain de Microsoft. Pouvez-vous nous expliquer comment vous y êtes arrivé ?

J'arrive à Microsoft de manière un peu fortuite. Je travaille dans une compagnie où je rédige des projets informatiques et je ne suis pas dans une situation où je cherche particulièrement un autre emploi. Lors d'une rencontre fortuite avec des managers de Microsoft, nous avons eu un échange très informel et je pensais que ça s'arrêterait là. Mais, les échanges ont continué. Et un jour on m'a posé la question consacrée : "Do you want to change the world with Microsoft ?". Et j'ai répondu "Pourquoi pas ?". Puis, j'ai été convoqué pour une série d'entretiens au siège de Microsoft. Et au terme de ces longs entretiens, j'ai été intégré a Redmon dans la division Internet et nouvelles technologies, qui est liée au Chairman Bill Gates. Voilà comment je me retrouve à Microsoft.

Vous avez certainement côtoyé Bill Gates. Pouvez-vous dire un mot sur l'homme et sur le patron de Microsoft ?

Pour être simple, je dis souvent que Bill Gate paraît avoir deux personnalités. De l'extérieur, on le perçoit comme le Bill Gates compétiteur, commercial. En interne, c'est tout à fait différent. Bien qu'il soit le patron, il se comporte comme n'importe quel salarié. C'est quelqu'un qui a toujours mis la main à la pâte. Il a des qualités techniques et technologiques très élevées et il s'implique beaucoup dans les projets. Il ne se contente pas de donner des ordres. Sur le plan privé, en dehors de sa grande disponibilité à Microsoft, chaque année il invite de jeunes stagiaires chez lui, avec leurs managers respectifs. Et j'ai eu justement l'occasion d'aller à son domicile. Et je me suis rendu compte que c'est un homme très simple, humble, courtois. Il est cool, comme disent les jeunes.

Vous avez d'abord travaillé en Europe avant d'arriver à Microsoft. Quelle différence faites-vous entre ces deux environnements ?

Il faut d'abord dire que lorsque j'ai obtenu mon diplôme d'ingénieur, il était question de chercher un travail au Cameroun. C'était en 1987 ou 1988 et évidemment, il n'y avait, crise économique oblige, aucune perspective d'emploi au pays. Je n'étais pas intéressé par un travail en France à cause de la bureaucratie et du reste le système ne m'intéressait pas beaucoup. J'ai pensé aux Pays-Bas qui me paraissaient un peu plus dynamiques. Et j'ai opté pour Phillips en partie parce que je voulais améliorer mon anglais. Le séjour à Phillips a été très mitigé. Sur le plan productif, cela s'est très bien passé. Mais, j'ai pensé qu'en Europe en tout cas, mon avenir serait compromis car il n'y a pas vraiment de dynamisme comme aux Etats-Unis. Je me suis rendu compte que ce système n'était pas fait pour moi. Et j'ai donc décidé de partir pour les Usa. J'ai débarqué avec un visa étudiant et puis j'ai pu trouver du travail avec la promesse de la fameuse Green card.

Pour beaucoup, quitter Microsoft peut sembler paradoxal. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Evidemment, partir de Microsoft n'était pas une mince affaire. Mais en même temps, il y a eu un certain nombre de raisons. J'ai d'abord voulu travailler pour l'Afrique, avec les Africains. Et le programme lancé en Afrique avec Microsoft commençait à me sembler limité, et j'avais l'impression que Microsoft, tel qu'il était devenu n'était plus disposé à aller au-delà de ce programme afin de donner une certaine autonomie aux Africains. C'était, me semblait-il, une politique qui consistait plus à vendre les produits qu'à penser à un développement de ces pays. Et puis, je ne suis pas vraiment partisan des très grosses structures parce qu'il est difficile de mettre un nom sur chaque visage. Je suis plus partisan du travail en équipe. A un moment donné, j'ai eu l'impression qu'une certaine forme de bureaucratie commençait à gagner le pas à Microsoft. J'ai également eu l'impression qu'à un moment donné, Microsoft changeait un peu de cap. Ce ne sont plus les ingénieurs ou les managers qui donnaient les orientations en terme de projets, de création des logiciels. C'étaient plus les responsables du marketing. J'ai d'ailleurs décrit Microsoft comme une "Marketing company", c'est-à-dire une compagnie qui voudrait répondre à concurrence féroce des compagnies comme Google et autres. Et je pense que Microsoft n'avait pas besoin de copier ce que les autres font, car la compagnie a des armes fortes pour cela. C'est autant de raisons qui m'ont poussé à réfléchir sur un probable départ de Microsoft.

Puis j'ai effectué un voyage en Inde, et certaines personnes qui m'avaient contacté depuis quatre ans pour me débaucher de Microsoft m'ont demandé d'aller diriger une start-up, c'est-à-dire une société d'ingénierie informatique. Cela s'est passé justement au moment où je commençais à vouloir me démarquer de mes obligations avec Microsoft.

Par rapport à Microsoft qui est en train d'être plus commercial. Est-ce qu'on peut savoir sur quoi vous fondez votre constat ?

Je sais par exemple qu'un vrai logiciel, un vrai produit prend du temps pour être créé. On ne se lève pas un matin pour dire qu'il faut délivrer un produit au plus tard en septembre prochain. Je voudrais qu'on travaille sur les méthodes des ingénieurs, c'est-à-dire qu'on travaille sans trop se soucier de la date de lancement sur le marché. Si vous voulez peut-être mettre un produit sur le marché avant que le concurrent ne le fasse, cela conduit à la mauvaise qualité du produit. Et à partir de ce moment-là, on paie le prix. C'est tout cela qui me fait dire que ce n'est pas la bonne voie. En tout cas, ça ne fait pas partie de ma philosophie.

Vous quittez Microsoft pour une start-up indienne où vous êtes Pdg. Et dans vos différentes interventions, vous présentez le modèle indien comme un idéal pour l'Afrique. Est-ce que vous pouvez nous dire ce que cette connexion indienne peut apporter à l'Afrique ?

J'estime que les Indiens ont beaucoup de choses en commun avec les Africains, y compris la pauvreté. Néanmoins, l'Inde est en train de sortir de la pauvreté, grâce essentiellement à sa maîtrise des technologies de l'information et de la communication. Elle est devenue du jour au lendemain une super puissance technologique. Et en plus, les Indiens ont travaillé avec moi à Microsoft, et je reconnais leur talent.

J'ai donc pensé qu'il fallait travailler avec l'Inde pour pouvoir dégager des synergies, créer des passerelles entre ce pays et l'Afrique. Lorsque j'ai pris les rênes de cette compagnie, c'était pour trouver un volet qui s'occuperait de ce partenariat entre l'Afrique et l'Inde. Mais, il faudrait que l'Afrique joue le jeu. Le développement des logiciels n'est pas chose facile. Il faut beaucoup d'énergie, beaucoup de créativité et de concentration. Les Africains en sont-ils capables ? Potentiellement, ils peuvent le faire. Est-ce qu'ils en ont la pratique ? Je pense que non. Et c'est ça le sens de notre démarche. Nous pourrions apporter ce travail d'accompagnement. Mais, ils ont besoin d'apporter la volonté, et même le volontarisme, et la passion. Ces aspects nous manquent souvent.

Vous parlez du modèle Indien, au moment où d'autres parlent du modèle Chinois. S'il faut faire un choix entre ces deux modèles, que diriez-vous ?

Je ne crois pas au modèle chinois. Dans le modèle indien, il faut considérer que, l'Inde est grand modèle de démocratie. Tout le monde parle des relations entre la Chine et les pays d'Afrique. Mais, la Chine reste une dictature. De plus, Microsoft regorge également de Chinois et je n'ai pas eu le même sentiment qu'avec les Indiens. Je pense que le modèle chinois tend à faire des travaux de masse. C'est beaucoup plus une histoire de main d'oeuvre. Mais, en ce qui concerne le travail de pointe, l'Inde est absolument imbattable.

Quelle est votre position par rapport à l'industrie des logiciels libres ?

Ua position a toujours été claire, même si elle paraît paradoxale. Je suis pour le logiciel libre. Et je ne le dis pas parce que je suis parti de Microsoft. Avant d'intégrer cette compagnie, j'étais un utilisateur de logiciels libres. Je suis naturellement d'accord avec ceux qui pensent que Microsoft doit travailler en collaboration avec tous les partisans de logiciels libres, afin de trouver plus de valeur pour les consommateurs. Malheureusement, ça n'a pas toujours été le cas au siège social. Et je pense que le logiciel libre est incontournable. Il va falloir à un moment donné que Microsoft se rende à l'évidence.

Est-ce que vous avez l'impression que les dirigeants au Cameroun ont compris les enjeux, qu'ils font suffisamment confiance aux intelligences, aux initiatives ?

Je ne sais pas s'ils ont compris les enjeux, mais sur la base de leurs discours, j'ai suivi des choses assez intéressantes. Je ne voudrais pas leur faire des procès d'intention. Je crois du moins qu'ils en sont conscients. En revanche, il ne suffit pas d'être conscient, il faut aller au-delà en donnant le ton, en mettant les moyens en place, en créant une certaine atmosphère comme le font si brillamment certains pays.

Je n'ai pas le sentiment que nous développons une vraie politique de développement à partir des nouvelles technologies. Aujourd'hui, il n'y a pas de développement sans associer ces nouvelles technologies, c'est incontournable.

Que devient votre projet sur l'université virtuelle ?

J'ai contribué à la lancer parce que j'avais été sollicité par la Banque mondiale. Et je crois qu'à un moment donné, il faut laisser la place aux plus jeunes ou du moins à d'autres pour décider d'orientations différentes. Et je n'ai plus voulu être président du conseil d'administration. C'était un honneur de diriger l'Uva, et j'ai été un président très actif. J'ai pu lever des fonds, j'ai travaillé avec la Banque africaine de développement et c'était une fierté de savoir qu'une banque africaine avait financé le projet (à hauteur de 8 000 euros). J'ai travaillé avec le Canada, avec l'Australie. j'ai rencontré pas mal de nos dirigeants qui étaient très heureux du projet. C'est pour moi un bon bilan.

Avant de quitter Microsoft, vous aviez déjà publié en 2002 "Internet, une chance pour l'Afrique" et un autre livre qui ont été des succès. Avec toutes vos activités professionnelles, où est-ce que vous trouvez du temps pour écrire ?

Parfois, je me pose moi-même la question. Disons que c'est au cas par cas. Mon tout dernier livre, "Mes années Microsoft" a été relativement facile. Dans la mesure où je racontais ce que je faisais au quotidien. Une oeuvre comme celle-là est pour le large public et je ne voulais pas jargonner.

Pour l'avant dernier, j'ai eu encore une fois la chance de transposer ce que je pratiquais sur le terrain. A Abidjan, j'avais du temps pendant le week-end et j'en profitais pour écrire. J'ai donc écrit pratiquement au jour le jour pendant un an.

Pour le tout premier livre, quand il devenait très difficile de le terminer, j'ai dû prendre un mois de congé pour m'y consacrer.

Vous allez bientôt publier, avec un collectif d'intellectuels, un livre intitulé : "Intellectuels africains face à la mondialisation" Y a-t-il encore à dire sur le sujet ?

Lorsque j'envisageais mon départ de Microsoft et que je pensais à mon avenir, je me suis dit qu'il y a beaucoup de livres sur l'Afrique, mais les gens les lisent sans rien en tirer. Tout simplement parce qu'ils sont trop compliqués, trop théoriques, ce ne sont pas des témoignages ou des expériences qu'on peut toucher du doigt. J'ai donc décidé de mener une réflexion avec des Africains, mais qui sont des hommes de terrain. Il fallait donc être une personne qui a fait des réalisations concrètes, un praticien. C'est cela le fond de ce livre. J'ai sollicité des personnes et nous avons travaillé pour publier ce livre.

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