Propos recueillis par Raphaël MVOGO
30 Mars 2007
interview
Jean-Pierre Bekolo, réalisateur du film " Les saignantes ".
Que représente pour vous votre récompense au dernier Fespaco ?
C'est le couronnement d'une logique africaine. Nous sommes dans une démarche où nous sommes peut-être très vite parasités par l'Occident. Nous sommes partout ailleurs, sauf chez nous. Donc, on n'est plus sûr de ce qui est africain dans le cinéma. Les idées et les prix ne sont pas africains. Cette récompense permet d'atteindre un objectif, celui de pouvoir dire que le cinéma africain peut être à l'avant-garde du cinéma. Evidemment, mon film n'est pas conventionnel. Il se propose notamment de réinventer le cinéma.
Vous évoquez là un problème du 7e art africain : la difficulté à créer des valeurs propres à l'Afrique. Un tel cinéma a-t-il un avenir ?
Chaque pays ou peuple a créé le cinéma dont il avait besoin. Les Américains ont créé un cinéma de divertissement correspondant à une société industrielle : les gens travaillent dur, ils ont besoin de se relaxer. Par la suite, ils ont transformé ce cinéma en business. Les Français appartenant à une culture intellectuelle ont fait du cinéma un art de la réflexion sur le plan du contenu et subventionné sur le plan de la production. La question qui se pose pour les Africains est de savoir quel cinéma nous voulons. On ne peut pas définir notre cinéma sans regarder notre société, avec toutes les d'influences que nous connaissons. Jusqu'ici, les grandes tendances du cinéma ont été le cinéma dit " calebasse " et ce que j'appelle " le cinéma d'Ong".
Le public national a pourtant trouvé votre film hermétique
Ce dont il est question d'abord ici, ce sont les structures narratives. On raconte une histoire de manière linéaire. Or, les cultures africaines mêmes n'ont jamais été linéaires. Les structures narratives déshabituent les jeunes à la résolution des problèmes complexes. C'est un cinéma de commerce : l'objectif, c'est de vendre. On ne peut pas se permettre de construire les choses de la même manière quand on a un objectif autre que commercial. Le film " Les saignantes " a plusieurs niveaux de lecture. C'est une réflexion sur le fait d'être une fille, l'aliénation du corps. Ce que je salue dans la récompense du Fespaco, c'est que le jury a perçu cette démarche. C'est un film encore à découvrir.
Se situe-t-il dans le prolongement de votre travail d'enseignant de cinéma aux Etats-Unis ?
Il est évident que le fait d'enseigner amène à réfléchir sur le travail que l'on fait. Et comme nous sommes un peu des pionniers, nous devons inventer un cinéma à une nation qui n'en a pas. Dans cette optique, il faut avoir le souci d'éviter de se lancer dans les sentiers battus. C'est comme un cinéma de recherche qui doit en même temps rester populaire. C'est peut-être grâce à nous que tous les autres cinémas vont retrouver du sang neuf. Car ils sont fatigués. Les Français aujourd'hui se détournent du cinéma, les Américains recyclent les mêmes thèmes. C'est à nous Africains de prendre le leadership dans le sens de réinventer le cinéma. C'est aussi vrai que le fait d'enseigner montre qu'on a quelque chose à proposer. Pour cela, le message du Fespaco est important, car il consiste à dire que l'Afrique est l'endroit où on réinvente le cinéma.
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