Rafik Mahmoud
11 Avril 2007
Sortie nationale d'un nouveau film marocain, "Nancy et le monstre" de Mohamed Frites, à l'affiche dès aujourd'hui et dont la projection de presse a été organisée la semaine dernière au Complexe Mégarama.
Le cinéma marocain continue ainsi sur sa lancée avec une année 2007 plus que prometteuse. Depuis pratiquement décembre 2006, chaque mercredi apporte du nouveau et la liste est encore longue. Sur le site du CCM, on annonce en effet prés de 14 sorties pour cette année.
Le film de Frites s'inscrit dans cette dynamique. Mais cette sortie permet aussi de souligner un autre constat, une autre caractéristique du paysage cinématographique marocain eu égard notamment au parcours atypique du réalisateur qui signe ici son premier titre pour le cinéma. "Nancy et le monstre" est une initiative privée émanant de sujets n'appartenant pas, au sens corporatiste, à la profession confirmant une caractéristique importante, à savoir que le champ du cinéma au Maroc demeure ouvert. Rappelons rapidement que la notion de Cham est empruntée à la sociologie d'inspiration bourdieusienne ; on entend par champ un espace social où des acteurs sont en concurrence avec d'autres acteurs pour le contrôle des biens rares et ces biens rares sont justement les différentes formes de capital.
Frites fait donc son entrée dans le champ du cinéma en venant d'un champ voisin, celui de la chanson et de la musique ; il est à la base un parolier-compositeur. Signe révélateur dans ce sens pour appuyer et sauvegarder cette filiation, lors de la soirée de l'avant-première, c'est la sympathique chanteuse Nezha Chaabaoui qui était l'invitée d'honneur, gratifiant l'assistance d'une belle chanson et annonçant en quelque sorte les choix du cinéaste : la musique et la chanson seront omniprésentes dans la construction du film.
Cette arrivée dans le cinéma s'est faite aussi sous la tutelle d'un vétéran de la production cinématographique puisque c'est Mohamed Lotfi producteur et cinéaste qui a assuré la production exécutive du film et lui conférant de facto une certaine légitimité professionnelle. Pour le reste, le film n'avait pas d'autres prétentions que d'offrir un spectacle brassant le maximum d'ingrédients qui ont fait leurs preuves dans des genres adoptés par le public : le cinéma d'action hindi, le mélodrame égyptien et le recours à une figure centrale, la danseuse de cabaret incarnée ici avec générosité par Majdouline Idrissi.
Le scénario est construit en effet autour de la destinée d'une femme poursuivie par son passé. Nancy du titre. Un titre qui pourrait se lire autrement en changeant la conjonction de coordination en verbe d'état : "Nancy et le monstre" qui se laisse interpréter, après la vision du film, comme Nancy est le monstre. C'est une construction en flash-back puisque la danseuse que l'on découvre au début du film a un lourd passé ; on ne va pas dévoiler les détails, mais ce passé est un passif qui va transformer un amoureux éconduit, Ali, en monstre, au sens physique, défiguré par le feu et au sens psychologique, dévoré par le feu de la passion et du souvenir.
Le développement du film consiste à changer de regard pour se demander qui est le vari monstre. Force est de constater que le film verse danune forme de misogynie accablant la gent féminine. Si sur le plan strictement cinématographique le film n'affiche pas d'ambitions et neutralise en amont toute velléité de lecture esthétique, il véhicule néanmoins sur le plan culturel une vision rétrograde du monde et épouse le point de vue de la doxa. On peut aller loin et voir dans le film une illustration de ce que l'on pourrait appeler le cinéma post 16 mai 2003 : le parcours de Ali épouse le profil d'un kamikaze. Hypothèse rendue plausible par les images de sa mort à la porte du cabaret où danse Nancy/Naima, filmée comme les images du 16 mai : un chauffeur de taxi qui rapporte à la police avoir transporté un suspect ; des images du sang sur le mur ; la cabaret ; l'affolement des gens, toutes les composantes d'un attentat-suicide.
D'autant plus que le film s'ouvre sous le signe du discours de la repentance : un mendiant aux couleurs du Maroc (rouge et vert) frappe à la vitre de la limousine qui transporte Nancy et un de ses clients et profère à leur égard des menaces. Le programme du film était tracé.
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