Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Cinéma - " an alé ", mémoire amputée de la diaspora africaine

Karo Diagne

12 Avril 2007


billet

Dans son documentaire fiction " An Alé ", la réalisatrice suisse, Irène Lichtenstein, évoque la douloureuse et perpétuelle quête de leurs racines par les Africains de la Diaspora. A travers un séjour au Sénégal de la chanteuse haïtienne Toto Bissainthe, entre Gorée et Dakar, c'est l'histoire de cette recherche de la mémoire, sur fond d'évocation de l'esclavage et de la déportation de millions d'Africains. Le film a été projeté jeudi dernier à l'Institut Français L.S. Senghor, en présence de la réalisatrice.

C'est l'histoire d'une rencontre entre une fille de la diaspora et la mère Afrique. La chanteuse haïtienne Toto Bissainthe s'est rendue au Sénégal, pour retrouver ses racines. Des siècles auparavant, ses aïeux avaient quitté cette terre d'Afrique, arrachés aux leurs, pour se retrouver déportés en Haïti. En faisant le voyage en sens inverse, Toto Bissainthe espère trouver les réponses aux questions qui la tourmentent et apaiser cette souffrance qu'elle porte en permanence. En tant que chanteuse, ses interlocuteurs privilégiés sont également des artistes. Elle, qui a reçu cette Afrique comme un héritage, ne manque pas d'y faire référence dans ses chansons. C'est d'ailleurs l'une d'elles, " An Alé ", qui a donné son titre au film et signifie en créole " partons ensemble ".

Sur les traces de sa mémoire amputée, Toto Bissainthe rencontre tour à tour une chanteuse (Aminata Fall), un percussionniste (Vieux Seng Faye), un griot (Samba Diabaré Samb), un peintre (Alpha Waly Diallo), un conteur (Ma Penda Sarr), un musicien (Moussa Ngom). Quant à Issa Samb (Joe Ouakam), il est le fil rouge du film. A la manière d'un hôte qui prendrait Toto Bissainthe par la main pour la présenter à ces différentes personnes rencontrées et l'introduire dans ces différents endroits visités. Sa silhouette mince, élancée et familière, vêtue d'un costume, coiffé de son éternel chapeau et soufflant sur sa pipe, traverse le film.

" Nous ne pouvions pas venir et nous mettre à filmer, simplement. Il nous fallait demander la permission. Il nous fallait un trait d'union et Issa Samb était ce trait d'union, ce personnage de fiction qui nous accompagnait et nous précédait sur les lieux de tournage ", a expliqué Irène Lichtenstein, lors de la projection. D'ailleurs, sa silhouette et son habillement rappellent étrangement un personnage du panthéon vaudou, Baron Samedi, qui est le gardien des cimetières, des carrefours entre le monde des vivants et celui des morts, a indiqué la réalisatrice. Une remarque qui lui a été faite lors d'une projection du film devant un public haïtien.

Comme une enfant qui reprocherait à sa mère de l'avoir abandonnée, Toto Bissainthe en veut à l'Afrique. " J'en ai voulu à l'Afrique parce qu'elle ne m'a pas pleurée ", dit-elle dans le film. Un sentiment exprimé par un spectateur antillais, présent lors de la projection, qui compare la souffrance des enfants de la diaspora africaine à celle des enfants nés sous X. Ignorant leurs origines et tourmenté à perpétuité par cette quête identitaire et se demandant " Pourquoi ? ", ils ont été abandonnés par leur mère.

Avec le peintre Alpha Waly Diallo, la chanteuse haïtienne s'interroge sur cette absence quasi-totale de l'évocation de l'esclavage et de la traite négrière dans les Å"uvres des artistes africains. Seulement, chacun a sa manière de soigner ses plaies, lui dira le peintre. Cette déchirure vécue par les Africains de la Diaspora ou ceux qui se réclament comme tels, est également présente chez les Africains du continent.

Les images d'un Dakar bruyant de vie, celui du quotidien de la majorité de ses habitants, préoccupés par cette quête perpétuelle de leurs moyens de subsistance, sont montrées dans le film. Comment alors reprocher à ces gens de ne pas se préoccuper des souffrances de leurs frères de la diaspora, semble questionner le film. Confrontés à leurs propres tourments, pourraient-ils dès lors prendre en compte ceux des autres ? Quels qu'ils soient ?

A Gorée et à Dakar, Toto Bissainthe semble peu à peu trouver l'apaisement. " Je ne suis pas en exil d'Afrique ou d'Haïti. Je suis en marche ", explique Toto Bissainthe ". A la recherche de cette mémoire douloureuse, qui, pour se reconstruire, doit remonter " dans les cales des bateaux négriers ", la chanteuse se réconcilie avec sa " Mère Afrique ". Et surtout avec les Africains, que la chanteuse a trouvés " beaux, nobles et dignes ", contrairement à ce qui lui avait été raconté, et qui ont malgré tout, leur part de responsabilité dans l'esclavage.

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Tourné en 1989, ce film documentaire de 70 minutes, a obtenu le Prix Karl Lévèque du Meilleur Film, section " Images créoles " au " Festival Vues d'Afrique " de Montréal " (1991). Dix-huit ans plus tard, la réalisatrice est revenue à Dakar présenter " An Alé " au public Sénégalais. Cette projection était dédiée aux acteurs du film, aujourd'hui disparus, notamment Alpha Waly Diallo, Aminata Fall, ainsi que le personnage principal, Toto Bissainthe, décédée en 1994.

Ce documentaire renferme les seules images où l'on peut voir l'artiste défunte lors d'une prestation ; le film " An Alé " sera projeté à Haïti, pour la première fois, en hommage à la chanteuse Toto Bissainthe.

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