- Les multiples interprétations, ésotériques et secrètes, de la main dans l'imaginaire maghrébin.
Dans l'heureuse continuité des vendredis littéraires de l'IFC, la médiathèque Charles-de-Gaulle a été au centre d'une passionnante rencontre avec cinq écrivains du Maghreb, des femmes de chez nous qui, le temps d'une expérience, ont uni leurs efforts dans l'écriture en vue de parvenir à cerner les multiples interprétations, parfois ésotériques et secrètes, de la main.
Organe de la préhension et de la sensibilité, la main est une vaste chorégraphie où chacun des doigts fait figure d'élément de base d'un ballet appelé à composer, sur la feuille blanche de l'écrivain, des lettres et des mots en guise de pas.
A cinq mains est le résultat de la synthèse des travaux de cinq auteurs où il est question de corps, de mémoire, du temps, du souffle de la vie et de toutes les étapes secrètes et intimes dont les «traces sont déposées au creux des lignes de la main», écrit l'Algérienne Maïssa Bey. Elle poursuit : «La main est une contrainte qui suscite beaucoup de questionnements sur les directions que peut prendre la vie d'une femme. Toutes les mains portent les traces de la vie, l'ADN de l'homme En s'attardant sur les callosités à la naissance de chaque doigt, on peut mettre un mot sur chacune des protubérances : lessive, paniers, serpillère, balai, brosse».
A travers ses différents symboles, la main signifie l'aide qu'on propose quand on la tend, ou la réconciliation en l'offrant à quelqu'un, ou le mariage quand on la demande. La main symbolise l'action et l'effort. On dit qu'on a les mains libres lorsqu'on a toute liberté d'agir ; mettre la main sur quelqu'un signifie l'arrêter. Lever la main sur quelqu'un exprime l'intention de frapper. Changer de main suppose passer d'une possession à une autre. Faire main basse sur quelque chose, c'est s'en emparer indûment.
Leïla Sebbar fustige les croyances qui culpabilisent les gauchers et les apparentent à Satan. «La main gauche n'est pas bonne», entend-elle dire autour d'elle. «C'est la mauvaise main ; la main sauvage est celle qui fait tout de travers et qui conduit en enfer. Une gauchère ne peut faire la cuisine, élever des enfants, laver, tisser, coudre et broder. L'eau la plus pure devient impure au contact d'une main gauche. Elle sera maudite», écrit Leïla Sebbar.
Elle poursuit : «L'interdit qui frappe la main gauche nous vient des anciennes croyances hébraïques. Les juifs ont diabolisé les gauchers. Les musulmans ont agi dans le même sens. La Thora et l'ensemble de la loi juive attachent un caractère sacré à la main droite «Yad yamin». De là vient le nom de Benjamin, le dernier des douze fils de Jacob et Rachel, Ben Yamin (fils de la main droite)».
Revenant à la nouvelle, sa contribution dans A cinq mains, Leïla Sebbar dit : «Il est question dans ma nouvelle de la main. Chez la femme, le creux symbolise le «dedans», la vie à l'intérieur de la cellule familiale, la cuisine, le rangement, les enfants, enfin toutes les tâches ménagères. Chez l'homme, la main est perçue du «dehors» ou la vie publique, professionnelle et même politique».
Chez Emna Belhaj, Yahia, il y a une formule qui revient sans cesse autour d'elle «Les doigts de la main ne sont pas pareils», exprimant de la sorte les stupéfiantes fluctuations ou variations du baromètre de la vie.
«Dans la tempête, mes mains entièrement soumises à mes fièvres, revêtent donc une importance capitale. Ce sont elles qui me sauvent de la panique, me sortent de l'impasse, me permettent d'éviter le dérapage, de contourner l'obstacle. Lorsqu'elles se mettent à bouger, en lien direct avec mon remue-ménage intérieur, elles ressemblent à l'épais tapis sur lequel viennent s'amortir les chocs ou s'étouffer les cris de l'âme», écrit-elle.
La Marocaine Rajae Benchemsi estime que la parole est toujours à l'ombre des grands actes. La danse des mains rappelle par sa souplesse et sa magie le vertige extraordinaire des derviches mevlavis. Les volutes, une forme d'entrelacs et de spirales de danse nous font songer aux venelles de la main sur laquelle le chiffre grave les signes éternels où se déploie la mémoire des hommes.
Cécile Oumhani, dans La vie à mains nues, met vis-à-vis une gauchère et un droitier. La première est fière des fines courbes et des boucles élégantes qu'elle trace sur le papier. «Des lettres qui tracent les espaces qu'elle pressent, juste de l'autre côté des heures et des jours». Un droitier qui, à ses débuts, a été gaucher et qui a retrouvé le «droit» chemin le jour où son père, pour le punir, a écrasé sur sa main sa cigarette. «Comme ça tu te rappelleras que c'est avec cette main qu'on écrit».
Rainer Maria Rilke écrivait : «Il y a une histoire des mains, elles ont réellement leur propre culture, leur beauté particulière : on leur reconnaît le droit d'avoir leur propre développement, leurs propres désirs, leurs sentiments, leurs humeurs, leurs caprices».
* Les nouvelles autour du thème de la main viennent d'être publiées dans un ouvrage paru aux éditions Elyzad.

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