Libération (Casablanca)

Maroc: Enfance et vision tolérante du monde

Par Noureddine Mhakkak

4 Mai 2007


billet

Sur la poésie de Mikel Benoit

Depuis toujours, l'enfance était pour les poètes leur paradis perdu, et durant toute leur vie, ils essaient de la retrouver dans et à travers leurs mots pleins de métaphores et riches d'un imaginaire vivant ; car l'enfance, cette belle période que tous les gens vivent avec un grand amour basé surtout sur l'innocence pour le monde qui l'entoure. Cette enfance leur donne une grande confiance en eux.

Certes, l'enfance est le symbole d'innocence : c'est l'état antérieur à la faute, selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant dans leur dictionnaire des symboles, donc l'état édénique, symbolisé en diverses traditions par le retour à l'état embryonnaire, dont l'enfance demeure proche.

C'est pour ces raisons-là que le poète cherche en elle son temps perdu, selon l'expression de Marcel Proust. Il veut que cette période enfantine reste toujours vivante dans ses pensées, car en revenant par la pensée vers ce temps qui était si beau, si magnifique et si extraordinaire pour le retrouver avec une grande chaleur sentimentale, cela signifie que le temps actuel où vit le poète est tout à fait différent au premier, celui de son enfance.

Bien évidemment, tous les poètes voient le monde de cette façon, et cela montre qu'ils vivent toujours dans l'envie de retrouver le temps perdu de leur enfance. Et puisqu'ils sont des êtres trop humains, selon l'expression du philosophe Nietzsche, ils sont toujours dans l'état de la nostalgie totale. Et lorsque la nostalgie est présente dans un coeur humain qui bat pour le bien de l'humanité, sûrement la poésie n'est pas loin de ses battements chaleureux.

Ainsi, contre vents et marées, le poète va où il convient d'aller, selon la parole du poète Patrick Simon, et notre Mikel Benoit est de ceux-là, les poètes qui prennent leur enfance dans leur coeur et essaient de l'écrire sur leur livre personnel, leur journal intime et surtout leur recueil de poèmes.

L'écriture poétique de cette façon, selon cet esprit libre et cette vision du monde, devient un miroir de l'âme, cette âme qui brille tel un soleil dans un jour qui ne veut qu'être beau. Ainsi le poète par son écriture et à travers elle-même, reconstruit le monde :

«Ecrire un mot

Ayant la forme d'une cithare

Ecrire une mélodie

Ayant la grâce

Du corps de la girafe»

L'écriture devient aussi dans ce cas là un remède de cette âme pleine de blessures, de cette âme où vit la nostalgie avec toutes ses manifestations humaines, avec toutes ses envies et ses passions vers le temps d'une période déjà passée :

« Ecrire une lettre

Celle du marin

Celle du soldat

À la bien-aimée

À la maman qui s'inquiète»

L'écriture ici recrée la silhouette d'une belle sirène qui fait tourner la tête d'un marin amoureux. L'écriture ici recrée les ombres de la bien-aimée d'un soldat qui part à la guerre. L'écriture ici reconstruit, avec amour, le visage de la mère qui s'inquiète de l'absence de son enfant, ce poète de nature.

Le poète, cet enfant éternel, cherche toujours entre les lignes de ces livres, soit ceux qu'il écrit, ou ceux qu'il lit avec amour, les ombres de son enfance perdue, les ombres d'un univers poétique qui se manifeste dans les rivages de la nature, dans cette terre dorée par les rayons célestes et dans ce ciel terrestre plein de fleurs et d'arbres.

Ainsi les mots deviennent des fleurs pleines de métaphores, et la mer elle-même devient, à son tour, un livre magique où les mots racontent les voyages du poète Homère et les aventures de ses braves héros.

Certes, le poète veut raconter son enfance mais avec une autre façon poétique, celle qui laisse l'imaginaire s'évader de l'ordinaire et dépasser les limites de la mémoire, en créant des images nouvelles qui n'appartiennent qu'à sa propre plume, la plume qui sait bien dessiner les images fuyantes à travers le temps et l'espace.

Le poète aime, en plus, dessiner des toiles, mais avec les mots, bien sûr, c'est pour cette raison qu'il a besoin de choisir ses couleurs imaginées, telles le bleu, le brun, le vert, le rouge et enfin le jaune.

Chaque couleur choisie trouve sa propre place. Le bleu, cette couleur qui est la plus profonde, la plus immatérielle et la plus froide des couleurs. Le bleu est le chemin de la rêverie et quand il s'assombrit, ce qui est conforme à sa tendresse naturelle, il devient celui du rêve. Cette première couleur choisie par notre poète, dans son poème intitulé «Tableau matinal» domine sous ses pouvoirs tous les autres couleurs, puisqu'elle est avec le ciel, avec le haut.

Le poète décrit tout cela à travers ces vers poétiques :

«Un ciel bleu, brun et très léger survole les barques tranquilles de quelques pêcheurs isolés.

C'est le matin tôt avec une tiédeur presque à boire et qui entoure les zones d'eau».

Pour les autres couleurs : le vert, ce vert qui va, selon la vision du poète, ramper sur la terre ; le rouge, cette couleur qui symbolise le mouvement de la vie, et qui adore se suspendre dans le ciel ; et le jaune qui sort d'une voix ronde et cuivrée. Ces trois couleurs que le poète présente ici,dans le champ de son poème «Tableau matinal» nous montrent sa propre vision du monde qui l'entoure, cette vision pleine de vie et de tolérance.

«Le vert qui aime

Est un vert

Qui rampe sur la terre.

Le rouge qui monte

Est un rouge

Qui se suspend dans le ciel.

Le jaune qui chante

Est un jaune

Qui sort d'une voix ronde et cuivrée».

La description de la nature prend ici un sens poétique, puisqu'elle est réalisée à travers le jeu des couleurs. En choisissant ses couleurs de cette façon admirable, le poète a réussi à nous inviter à voir son jardin propre, le jardin dessiné par sa propre plume.

Ce jardin dont les fleurs prennent leur place à côté des oiseaux. Et selon le dictionnaire des symboles, les oiseaux sont les figures de l'âme s'échappant du corps. Les oiseaux représentent aussi le symbole du monde céleste avec toutes ses richesses spirituelles. C'est pour cela que notre poète dans son poème qui prend comme titre le nom de « l'oiseau » même, décrit l'oiseau comme s'il décrit un poète. Il le décrit dans sa solitude profonde, dans sa tristesse :

Un arbre vole

Derrière moi

J'entends ses paroles

Qui traversent les parois

Derrière lesquelles je me trouve

L'oiseau lui reste par terre

Avec sa patte cassée

Il chante un chant de souffrance

Liens Pertinents

Quand fera-t-il remarcher ses hanches ?

Mais après tout,

Moi aussi j'aimerais courir et sauter

Dans la verte campagne

Comme l'oiseau,

Je voudrais libérer les bagnes

Dans lesquels

S'enferment mes pensées»

De cette belle façon d'écriture, notre poète continue son chemin, de poème en poème, d'image en image, en créant avec une grande capacité un univers poétique si riche et si varié.

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