Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Producteur et chanteur, Aimé Bwanga : « L'art musical est en train d'être banalisé par les sociétés brassicoles »

Interview réalisé par Thierry Kyalumba à Bruxelles

5 Mai 2007


interview

Kinshasa — Musicien et membre fondateur de Wenge Musica, Aimé Bwanga s'essaie actuellement dans la production musicale. Il répond ici à plusieurs questions sur la musique congolaise.

Aimé Bwanga, connu comme musicien de scène, vous vous retrouvez aujourd'hui dans le rôle de producteur et de distributeur. Qu'est-ce qui a motivé ce changement de statut de votre part ?

Ce qui a motivé ce changement c'est un coup de gueule. Coup de gueule dû au fait que lors de la sortie de mon dernier album en 2001, j'avais manqué un producteur digne de ce nom. Et dès ce moment là, je me suis dis, me lancer dans cette voie là. Et comme c'était mon rêve d'enfance, je me suis dis voilà l'occasion est là autant y aller. Malgré que je ne me considère pas comme un grand producteur, mais je compte suivre les pas de grands producteurs congolais comme Verkys Kiamwangana.

Y a-t-il des avantages particuliers liés à la production que vous n'auriez jamais eus en tant qu'artistes uniquement ?

Oui, il y a beaucoup d'avantages. Aujourd'hui, les musiciens que je produis en bénéficient. Moi Aimé Bwanga, je n'ai pas eu, en tant qu'artiste, un producteur attitré. A part Bob Masua qui m'avait épaulé lors de la sortie de mon premier album avec un peu d'argent pour me permettre de finir mon album ; tous les autres albums, je les ai produits moi-même et je sais combien cela a été difficile. Et lors de la sortie de mon dernier album chez JPS, j'ai vu comment cela a été difficile. C'est pourquoi, quand j'ai lancé le label Esselta, je me suis dis, ce que vous n'aimez pas qu'on vous fasse, ne le faites pas aux autres. C'est pourquoi, je fais un effort pour que tous les musiciens que je produis bénéficient de tous les avantages possibles : promotion, distribution efficace, publicité et autres affiches réellement visibles. Bref, tout ce dont ils ont besoin pour assurer la réussite de leurs produits.

Pourquoi, la production congolaise à l'instar de la musique reste toujours cantonnée dans le ghetto ?

Je ne sais pas. Mais pour vous dire vrai, je n'aime pas trop le terme de ghetto. C'est vrai, notre musique ne se vend que dans les milieux congolais. Mais cela ne veut pas dire que c'est le ghetto. Car tout album qui est produit ici est vendu dans les milieux des Africains et des Antillais. Je ne pense pas pour autant qu'il faille parler de ghetto. Aux productions congolaises au Zénith, à l'Olympia et à Bercy, il n'y a que des Africains qui viennent. Cette situation est due à beaucoup de choses. Déjà à la télévision, il y a des quotas. Il est difficile de faire la promotion sur les télévisions et les stations de radio françaises. RFI et Africa N°1 sont les seules à s'occuper de la promotion de cette musique. Alors on n'a pas le choix. On travaille avec eux. C'est notre champ d'action. Mais je déteste qu'on appelle cela ghetto.

Vous avez été musicien de scène et aujourd'hui producteur. Pourquoi ne faites-vous pas un effort pour que les albums que vous produisez brisent cette barrière socio-artistique que vous venez de décrire ?

Je pense qu'on a déjà tenté cela par les grands producteurs de l'époque. Ceux qui sont à l'origine des rythmes tel que le soucouss. Cela a franchi les frontières jusqu'aux Antilles. Mais pour les Européens, c'est toujours le ghetto. A mon avis, il faudrait que nous, producteurs africains puissions créer des structures qui peuvent discuter avec le Conseil supérieur audiovisuel en France (CSA) pour étudier la manière d'accorder un minimum de temps d'antenne aux artistes africains sur les chaînes de télévision française de grande audience et sur les stations de radios les mieux suivies par le public français. Nous donner la chance de passer notre musique dans les mêmes hits parade, que la chanson française avant que nous producteurs puissions briser la glace.

Les producteurs congolais installés en Europe produisent les théâtres communément appelés « théâtres de Chez nous ». Pourquoi aucun d'entre vous ne se lance dans la production des séries télévisées comme le font actuellement les Nigérians en Angleterre ?

Je dirais que les producteurs de cinéma congolais existent et se battent pour faire passer leurs oeuvres dans les grands festivals comme Cannes, Ouagadougou et autres. Il faut juste les aider. Et moi je les encourage. Mais les producteurs de théâtre excusez-moi, je n'en ai pas vu de vrais ; Je suis désolé. Le théâtre n'est pas produit. C'est l'oeuvre de débrouillards.

Des gens qui partent au pays et qui, pour arrondir leurs frais de séjour ou se faire rembourser leur argent de poche ou leurs billets d'avion donnent un peu d'argent aux acteurs pour jouer dans des scènes sans vrai scénario. Ce gens-là, je ne les appelle pas producteurs en fait. Ils ne respectent aucun droit d'auteur, etc. Je vais vous dire franchement voilà la raison pour laquelle moi, Aimé Bwanga, je ne rentre pas dans cette catégorie de producteurs ni dans ce genre de choses.

Les oeuvres de la RTNC se retrouvent aujourd'hui vendues sur la place des Paris, Bruxelles, Londres et toutes les capitales occidentales. Que vous inspire ce circuit de piratage favorisé par les producteurs congolais installés en Europe ? Et comment faire pour y mettre fin ?

Je vous le dis tout de suite : je suis contre cette pratique. J'estime que la RTNC qui est une société d'Etat produit une oeuvre ou un artiste, c'est pour l'intérêt public et général. Et que si quelqu'un de la RTNC (car disons les choses clairement) se permet de vendre ces produits-là, je suis désolé, cette personne n'a pas un esprit patriotique. Que celui qui le fait soit de surcroît appelé producteur, c'est une honte. Je le dis sans froid aux yeux. Laissez-moi vous dire que tout petit que je sois, j'ai ma place parmi les producteurs des oeuvres musicales. La cinématographie, c'est autre chose.

Pays qui a produit de grands artistes musiciens, la RDC n'a pas aujourd'hui un prix qu'elle décerne aux artistes après l'échec de Ngwomo Africa. A quoi attribuez vous ce manque d'organisation dans votre profession ?

Je déplore cela. Et sincèrement, ça me fait mal de voir qu'aujourd'hui notre pays ne peut pas décerner un prix artistique. Mais il y a pire. L'art musical est en train d'être banalisé par les sociétés brassicoles. A l'époque, il y avait une émulation créée par les orchestres. Il y avait les spectacles de samedi soir où les groupes rivalisent de talent et de créativité productive. Aujourd'hui, tout cela a disparu. La musique est devenue gratuite. En raison de 2 bières voire d'un bouchon ramassé au hasard dans la rue, on écoute la musique. Que voulez-vous ? Ces musiciens souffrent, et sont sans droits d'auteur, sans salaires. Car, il n'y a plus des droits d'entrée. Alors pour parler des prix, il faut déjà que les musiciens vivent de leur art. Que l'on remette les droits d'entrée aux concerts.

Un autre fléau : il n'y a pas de temple de musique chez nous au Congo-Kinshasa. Aucune salle mythique pour la musique congolaise à Kinshasa. Cela se voit aussi en Europe. Citez-moi une seule boîte de nuit digne de ce nom tenue par un congolais. Aucun. Citez-moi le nom d'un seul organisateur de spectacles congolais, vraiment attitré? Il n'y a en pas. Et s'il y en a, c'est peut-être un ou deux. Pour un grand pays comme le Congo, c'est insignifiant. Je dis, pour ma part, que nous ne savons pas donner de la valeur à notre musique. Et j'ajoute qu'il faut que les Congolais comprennent que la valeur de la musique est égale à celle des minerais, du tourisme ou encore de l'agriculture.

Peut-on espérer revoir un jour Aimé Bwanga musicien sur la scène et quand ?

C'est possible. Déjà, je suis en pleine préparation de mon nouvel album qui aura comme titre « Rendez-vous des stars » que je réalise avec le concours de plusieurs musiciens. Pour le moment, je m'occupe de la production. L'année prochaine, si Dieu me prête vie, et après la sortie de mon album, j'envisagerai la suite.

L'idée de voir tous les ténors de Wenge Musica sur une même scène vous a-t-elle déjà traversé l'esprit ? Et si oui, comment voyez-vous qu'une telle idée puisse se matérialiser ?

Moi, ça m'a toujours effleuré l'esprit. Comme on dit, tout est possible quand il y a l'argent. Il suffit d'un bon sponsor et d'une bonne organisation, cela peut se faire.

Ne craignez-vous pas qu'il puisse y avoir une question d'humeur pour gripper la machine ?

S'il y a l'argent, il n'y aura pas de problème d'humeur (rires).

Pensez-vous que l'avenir de la musique congolaise est lié au maintien des groupes musicaux comme par le passé ou bien à la carrière solo des musiciens qui réalisent leurs albums en solo et font appel aux musiciens indépendants pour les concerts ?

Dans ma tête, je me dis que les groupes sont appelés à disparaître. Parce que le monde évolue. Les moeurs et les habitudes changent. Prenons l'exemple de la France.

Dans les temps, il y avait beaucoup de groupes musicaux. Aujourd'hui, il n'y a en presque plus. Chez nous aussi, cela finira par arriver. A l'époque, on avait chaque année au moins une vingtaine de groupes qui naissaient. Actuellement, il y a en peut-être deux ou trois. Et encore, qui émergent du lot.

Le phénomène Fally ou encore Ferre, pensez-vous qu'il inaugure la 5ème génération de la musique congolaise ?

La 5ème génération de la musique congolaise est encore très loin.

Elle va peut-être arriver pas très longtemps. Pour moi, pour qu'une génération s'impose, il faut qu'elle sorte de nulle part, avec des méthodes et stratégies nouvelles pour imposer son rythme. Comme Zaiko Langa Langa à l'époque. C'était des jeunes gens qui n'étaient sortis ni de Ok Jazz ni d'Afrisa. Ils sont sortis de nulle part et ont imposé leur style de musique.

Nous aussi avec Wenge Musica nous sommes sortis de nulle. Ni de Viva la Musica, ni de Zaïko. Nous avons imposé notre style. Pour moi, la 5ème génération viendra de la même manière. Mais quand on a des chanteurs qui sont venus de Koffi, de Werra, et qui ont fait des albums dans des orchestres catalogués comme étant de la 4ème génération, je trouve illogique de dire qu'ils sont les précurseurs de la 5ème génération.

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