La Tribune (Algiers)

Algérie: Privatisation des banques publiques et intérêt des conglomérats

Youcef Salami

14 Mai 2007


Une partie des débats du 3ème Forum international de la finance (FIF), tenu la semaine dernière à Alger, a été consacrée à la privatisation du secteur bancaire, dans les pays du Maghreb.

Il a été ainsi recommandé une démarche prudente afin que l'ouverture du capital des banques publiques débouche sur des résultats positifs en termes de gestion et d'investissements étrangers. Cette formule, Dhafer Saidane, professeur à l'université de Lille, France, présent à cette rencontre, l'explique en ces termes : la privatisation d'une banque n'a de sens que lorsque cette opération se traduit par des «gains».

Pour lui, les gains dont doivent s'assurer les autorités financières, dans le processus de privatisation, se résument essentiellement en la contribution de la banque-acquéreur dans l'accroissement de l'efficience du secteur bancaire local, l'amélioration de la confiance non seulement des clients mais aussi des investisseurs étrangers et le développement du système des paiements. Dhafer Saidane estime que l'espace économique maghrébin se fera par «les banques». Et de souligner : un «Maghreb bancaire» semble se mettre en place à travers notamment des opérations d'absorption-fusion qui se sont réalisées entre des banques tunisiennes et marocaines en partenariat avec des pays de l'Union européenne, la preuve que le partenariat réussit, pour peu que les autorités publiques y mettent de la volonté. La banque maghrébine se développe ainsi à l'échelle internationale et régionale.

Aujourd'hui, sur les cinquante premières banques en Afrique, en termes de bilans financiers, dix-huit sont des banques des pays du Maghreb, soit une portion de 20,18%. Les banques maghrébines ne pourraient-elles pas faire mieux ? Elles le peuvent, peut-être, dans un paysage bancaire maghrébin qui va se consolider dans le futur par la création de la Banque maghrébine d'investissement et de commerce extérieur (BMICE). Le Conseil des ministres maghrébins des Finances en a pris la décision. Le forum en question a, par ailleurs, constitué une belle occasion de parler du système bancaire algérien et des réformes engagées. Des participants à cette troisième édition du FIF ont ainsi noté que le passage d'une économie administrée à une économie de marché est «souvent difficile», en allusion aux problèmes que rencontrent les banques nationales dans leur processus de modernisation. C'est un processus lent, émaillé de blocages que les autorités s'efforcent cependant de tirer vers le haut en faisant justement appel au partenariat étranger. Au cours de la dernière visite qu'a effectuée à Alger le ministre espagnol de l'Economie et des Finances, Pedro Solbès, Mourad Medelci a évoqué la réforme bancaire et a demandé aux banques espagnoles de venir investir en Algérie. Cette visite a permis d'approfondir une somme de volets de coopération dans le secteur financier. Il s'agit de la coopération institutionnelle entre les administrations fiscale, douanière et du cadastre des deux pays, d'un soutien de la partie espagnole pour le renforcement du système bancaire et financier algérien (banques, assurances, capital-risque ). Sur ce dernier point, les deux ministères, algérien et espagnol, ont convenu de stimuler une coopération devant permettre à la partie algérienne de bénéficier de l'expertise espagnole dans le domaine financier, et d'entamer avec des institutions espagnoles un travail destiné à inciter davantage les banques, les compagnies d'assurances et les sociétés financières de ce pays à s'installer durablement en Algérie.

A ce jour, seul le Crédit Populaire d'Algérie (CPA) a été proposé à la privatisation.

Une question de prudence ? Peut-être. Pour l'heure, le processus semble fonctionner normalement. Il en est arrivé à la phase des data-rooms. Des banques de renom s'intéressent à cette première opération de privatisation dans le secteur bancaire. Et c'est normal, le CPA est une banque qui dégage des bénéfices. C'est aussi une banque assainie. Son capital social a été augmenté en 2005, à 21,6 milliards de dinars. De quoi rassurer les repreneurs. Le CPA est considéré comme la banque disposant des meilleurs atouts. Est-ce suffisant pour mieux se vendre ? Les banques internationales candidates à la reprise du Crédit Populaire d'Algérie ne sont jamais intéressées par des banques dont les créances sont non performantes. Ce n'est pas productif. Il est normal qu'elles ne s'intéressent qu'aux privatisables porteurs et qu'au contrôle de la majorité des actions à vendre. Et le cas du CPA est plus que porteur, la participation au capital du CPA est fixée à cinquante et un pour cent au minimum. C'est une grosse affaire, un marché à ne pas rater. L'Etat perdra ainsi le contrôle du CPA ; il n'en sera pas l'actionnaire majoritaire comme il l'est aujourd'hui. Il ne détiendra que quarante-neuf pour cent des actions d'un CPA passé sous le contrôle d'opérateurs étrangers. On s'en souvient, le processus de privatisation a été enclenché, il y a un peu plus d'un an. Il est piloté par la banque d'affaires, Rothschild. C'est elle qui s'occupe des procédures d'audit et d'évaluation. Et c'est elle qui a défriché le terrain et élaboré les cahiers des charges et le lancement de l'appel d'offres.

Pour beaucoup, si elle réussit, la privatisation du CPA constituera un bon signal en direction des investisseurs étrangers encore frileux dans les secteurs hors hydrocarbures. Elle fera peut-être des émules. Et les autres banques publiques ? Le gouvernement actuel ne semble pas intéressé par une des privatisations en série des banques publiques. Il préfère, par exemple, un contrat de management pour la BEA (Banque extérieure d'Algérie) et la BNA (Banque nationale d'Algérie) à leur privatisation. La BEA est également une banque qui cumule des bénéfices, comptant dans son portefeuille la compagnie nationale des hydrocarbures, Sonatrach. La BNA est, elle, dans une situation moins confortable. Elle réunit dans son portefeuille le gros des entreprises publiques dont une partie est franchement confrontée à des difficultés de trésorerie. C'est un choix.

En optant pour la privatisation du CPA, l'Etat va faire passer le capital public d'une logique dogmatique socialisante à une logique de marché. Il l'a mis en compétition. Est-ce à dire pour autant que l'on est dans une situation concurrentielle, que l'on est passé du tout au tout ? La réalité est tout autre ou presque. Aujourd'hui, le plus gros du marché financier est porté par le secteur public. N'est-ce pas un paradoxe dans un pays à économie libérale qui a ouvert son secteur bancaire à la concurrence en 1990, au tout début de la restructuration de l'économie nationale ?

Les banques, privées et publiques confondues, évoluent dans un environnement économique marqué par des sur-liquidités, par des taux d'intérêt relativement bas en comparaison des périodes antérieures et enfin par un niveau économique en amélioration, en valeur absolue, même si le taux de bancarisation de l'économie du pays reste faible.

Sont-elles mises sur un pied d'égalité ? Dans une époque pas si lointaine, les banques publiques n'avaient pas de marge en matière d'autonomie de gestion. C'est une donne qui n'a pas tout à fait changé.

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