Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Musique chrétienne, rupture ou continuité ?

Kinshasa — La musique congolaise se caractérise par un mouvement de balancier entre le profane et le sacré. A sa naissance, les chorales et les fanfares de différentes églises : catholique, protestante, kimbanguiste et armée du Salut, constituaient des réserves dans lesquels elle recrutait ses acteurs. A l'époque, la musique religieuse n'était exécutée que dans l'espace réduit de l'église. On entendait des chants de louange pour la gloire de Dieu dans des habitations et au lieu de deui. Cela évoquait la tristesse. Et, depuis quelques années, une page est tournée avec la fougue religieuse, les musiciens dits charnels, passent à la musique religieuse.

En conséquence, la chanson « Liwa liponi tata », oeuvre de François Bosele, composition majeure du répertoire de la musique congolaise mondaine est passée dans la musique religieuse. Au départ, elle est conçue en dehors de toute préoccupation hagiographique. Mais, au Congo la chanson est fortement pénétrée par l'omniprésence de Dieu. Il a pour nom : Nzambe, Shilo, Yahwé, Nzapa, Masiya, Nzambi ya mpungu, Mungu, Yesu, Jéhovah, etc. Les mouvements messianiques, à partir des années 20, ne sont pas étrangers à l'envahissement de Dieu dans la composition des oeuvres musicales modernes. le kimbanguiste notamment.

LES PENCHANTS ORIGINELLES

Normalement, la musique chrétienne a commencé dans des xavéris, chorales catholiques, et dans les chorales protestantes, kimbanguistes et de l'Armée du Salut. Beaucoup sont des chantres de ces structures paroissiales. Notamment : Jean Lopongo, Joseph Booto, Célestin Kouka, Joseph Kabasele, Vicky Longomba, Samy Trompette, Georges Kiamwangana Verckys, Vital DV Moanda, José Dilu Dilumona, Jossart Nyoka Longo, Pépé Kallé, Shungu Wembadio Papa Wemba, etc., pour ne citer que ceux-là. Ici, la tendance était de passer du sacrée au profane.

La chanson « Nkundi », oeuvre de Monseigneur Batantou, Archevêque de Brazzaville dans les années 60, « Tokosenga na Nzambe », une composition de Dalienst Ntesa et « Nakomitunaka », oeuvre de Verckys Kiamwangana, « Mystère » de Manuaku Waku, parmi des centaines de titres, évoquent Dieu dans leur contenu. Ces chansons imprégnées de mystique religieuse sont exécutées par des musiciens profanes. Ceci démontre la difficulté d'établir, dans l'absolu, une ligne de démarcation entre d'une part, la musique terrestre ou profane et la musique religieuse, d'autre part. elle s'explique aussi par le fait que le congolais est fortement religieux.

La chorale Saint François d'Assise est créée à Bacongo, au début des années 40. Durant la décennie 40, Dom Lamoral avait créé la Chorale des Petits chanteurs de la Croix de Cuivre à Elisabethville (Lubumbashi). C'est lui qui forma Joseph Kiwele, l'un des spécialistes de la musique liturgique, et créateur de la chanson « Missa Katanga ». Le 1er novembre 1949, à l'occasion de la bénédiction solennelle de la Basilique Sainte Anne à Brazzaville, la chorale des petits chanteurs de la Croix d'Ebène, composée de 250 choristes, montée et dirigée par le Père Charles Lacompte devient la Chorale des piroguiers. Dans les années 50, le curé de la paroisse Saint Pierre à Léopoldville, l'Abbé Joseph Malula, avait beaucoup oeuvré pour l'introduction des rythmes traditionnels congolais dans la liturgie catholique. C'est ainsi que devenu Archevêque de Kinshasa, le Cardinal Malula créa le « Rite zaïrois » en 1973. En 1964, Madame Eliane Barrat Peppert introduit le tam-tam de la tribu banda du territoire de l'Oubangui-Chari, l'actuelle République Centrafricaine, dans la musique sacrée.

Le groupe vocal « Les perles » devient « Palata », perle en lingala. Il puise dans le rythme du folklore, et son style vocal est inspiré du gospel américain. L'Armée du Salut à travers son orchestre « Les vagabonds du ciel » et sa chorale « Les amis du Christ », a joué un grand rôle dans la formation des musiciens chrétiens, notamment Sébastien Nama, dit Bastia, l'un des fondateurs de l'orchestre Bobongo Stars, et la chanteuse Kola la sommité. Pendant la même période, l'orchestre Le peuple exécute la chanson « Mbemba mayakamba » (Mbemba, aigle voyageur), oeuvre de Monseigneur Batantou.

MUSIQUE RELIGIEUSE OU CHRETIENNE

Présentement, la musique chrétienne se joue sous forme d'airs populaires, et s'approprie de manière quelque peu exceptionnelle les us et coutumes. Elle fait désormais, partie intégrante du quotidien des Congolais. Les églises de réveil apportent une nouvelle ferveur, en constituant des groupes musicaux d'essence chrétienne, calquées sur le modèle profane. Chorales au début, elles se convertissent doucement en véritables orchestres. Ces nouveaux artistes-musiciens des assemblées chrétiennes de réveil, se font appelés « musiciens-chrétiens ».

Les oeuvres de ces groupes musicaux dites chrétiens, ne sont que des copies revisitées au triple plan mélodique, rythmique et harmonique. Loin de constituer une rupture avec la musique profane, puisque la religieuse ou chrétienne, est tout autant dansante que l'autre. Elle n'est, en fin de compte, qu'un épiphénomène émergent. Sa maturation à terme n'entraînera pas une affirmation des caractéristiques intrinsèques.

Vers la moitié de la décennie 80, la musique chrétienne prend son envol. Charles Mombaya, Antoinette Etisomba, Frère Kabatshi, Frère Mente, Paul Balenza, Denis Ngonde, Runo Mvumbi, Couple Buloba, Chorale Coeur la Grâce, Kool Matope, Lifoko du Ciel, etc. à Kinshasa, la chorale Tanga ni tanga, Batangouna Sébastien, Mahoukou Christian, Baniakina Moïse, Loudi Berthe, Tundikisa Nkembo, Sita Philippe, Chorale Sainte Odile, Chorale Zola, les Colombes, etc. mû par une inspiration divine, Rapha Boundzeki chanta « Christianisé » en 1987. C'est la traduction de Notre Père, en kikongo. Cette belle oeuvre fut mise sous le rabat-joie de la censure par le clergé catholique. Entre temps, l'éditeur Pilo de Brazzaville, anticipe l'évolution induite par la poussée de la musique chrétienne, qui dispose d'un réservoir important d'acheteurs. Il réalise des cassettes consacrées à cette musique.

PASSAGE DU PROFANE AU SACRE

De nos jours, la musique religieuse est la vache laitière de la musique profane. C'est le mouvement contraire qui s'observe. La production et la réalisation chrétienne, berçant et font pleurer les Congolais des deux Congo. Des cas célèbres de conversion des musiciens profanes, abondent dans les annales de la musique religieuse ou chrétienne. Il s'agit de : Antoinette Etisomba Lokindji, Mopero Wa Maloba, ancien de Shama-Shama, Kiese Diambu, ancien des Grands Maquisards, de l'Afrisa et de l'O.K Jazz, Djonita Habanita, Zobena X-OR, ancien de Choc Stars, Debaba El Shabab, ancien de Viva La Musica et de Choc Stars, Lassa Carlito, ancien de l'O.K Jazz et de Choc Stars, André Bimi Ombale, ancien de Zaïko Langa-Langa, Feza Shamamba, Michel Ndouniama, ancien de Bilenge Sakana, Jolie Detta, ancienne de l'O.K Jazz et d'Anti-Choc, Charles Tchikou, etc., pour ne citer que ceux-là, ont décidé de passer du profane au sacré au grand désespoir de leurs fans.

A les écouter dans la musique chrétienne, on a l'impression que soudain, par ces conversions aussi brutales qu'inattendues, leur inspiration a tari. La musique chrétienne dispose de canaux spécifiques de diffusion. Ces radios et télévisions diffusent à grande échelle des émissions de prédication et chansons à longueur de journées. Radio Sango Malamu est la première implantation de radios thématiques. Depuis, il y a aussi Radio télé message de vie, Radio télé Kintwadi, Radio Elikya, Canal le Chemin, la Vérité et la Vie, et tant d'autres. Au Congo-Brazzaville, une seule radio à vocation chrétienne émet à Pointe-Noire.

QUEL AVENIR POUR LA MUSIQUE CHRETIENNE ?

La musique chrétienne et religieuse d'antan, était la musique grégorienne catholique et la musique baptiste protestante. Actuellement, la musique mondaine ou des variétés dans son écriture et son animation, a également subi l'influence de la musique dénommée biblique. Cela prouve que ces musiciens font toujours attention au sacré. Dans son essence, la musique chrétienne s'inspire de la parole divine en plaçant le Christ au centre de tous les thèmes richement variés, contrairement à ce qui se produit présentement. La musique chrétienne est devenue un véritable phénomène social, pendant que la musique profane et mondaine pose des problèmes sans les résoudre, et pour des visées commerciales. Les groupes musicaux chrétiens notamment Terre Promise, Tumbishayi, Les Chérubins, Vox Dei, Les Moissonneurs, l'orchestre de l'Armée de l'Eternel, et tant d'autres ne font plus la vraie et bonne musique chrétienne. Ils se rallient à la musique des atalaku, et copient les rythmes, les partitions de la guitare solo, les cris, les danses, de la musique mondaine.

En les écoutant, on ne se retrouve plus. Sur le plan qualitatif, l'avenir n'est pas prometteur pour la musique appelée chrétienne. Elle n'est plus de la bonne facture. On entend plus des mélodies mélancoliques du genre « Elikya na ngai » de Denis Ngonde, ou la chanson «Tala tina » de Frère Mente. Ce qui dénote une rupture avec l'ancienne musique chrétienne et religieuse.

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