Hon. E. Fopoussi Fotso
4 Juin 2007
En titrant récemment " Ces banques qui ne financent pas ", un canard de la place, spécialisé dans les affaires économiques (1), a provoqué un véritable scandale dans les milieux de la finance au Cameroun.
Et pourtant, ce jugement aussi sévère soit-il n'est que le reflet d'un divorce profond qui s'est opéré entre le secteur financier camerounais et l'opinion publique nationale depuis que les restructurations des années quatre-vingt-dix ont accouché d'un anachronisme. D'un côté une économie presque en faillite parce que sevrée d'investissements, et de l'autre des banques prospères, pour la plupart surliquides.
A regarder de près, les racines du mal remontent à très loin. Les institutions financières camerounaises sont jusqu'ici pour la plupart des succursales des multinationales européennes, qui elles, sont des héritières des grands groupes financiers qui ont fait les beaux jours de l'économie coloniale. A cette époque, ces groupes et leurs relais dans les colonies avaient pour mission de drainer l'épargne locale vers le soutien de l'économie de la métropole, à travers en particulier, le financement des opérations d'import-export, monopoles de certains grands comptoirs.
Aujourd'hui, ces succursales continuent de fonctionner dans le même esprit, leurs politiques managériales restant exclusivement motivées par les considérations géopolitiques et géostratégiques de leurs maisons-mères et surtout de leurs pays d'origine. C'est la raison pour laquelle l'économie nationale ne les intéresse que comme vache à lait pour l'accumulation de gros profits de nature à améliorer la rentabilité des maisons-mères, au grand bonheur des actionnaires métropolitains. Tout autre considération à coloration nationaliste, n'entre pas dans leur registre.
Certains ne vont pas manquer de qualifier ce tableau de caricatural. Et pourtant, c'est le parfait reflet du visage controversé que présente aujourd'hui le secteur financier camerounais en général et le secteur bancaire en particulier.
Le secteur financier en général
Le monde de la finance au Cameroun souffre d'une maladie congénitale dont les origines se retrouvent dans ses racines coloniales comme nous l'avons déjà démontré. La plupart des établissements installés chez nous sont des succursales des multinationales étrangères et fonctionnent suivant des règles et des normes fixées par elles, dans un cadre macro-économique rigoureusement contrôlé par leurs pays d'origine à travers la zone franc ainsi que quelques bras séculiers comme le Fmi, la Banque mondiale, l'Afd etc. Ils échappent par conséquent totalement au contrôle des autorités politiques locales, ce qui prive ces dernières d'un instrument fondamental pour la mise en place d'une politique économique conséquente.
Cette totale déconnection des réalités économiques locales et de dépendance absolue de l'étranger, a pendant très longtemps fait leur force en leur garantissant une couverture financière et juridique de tout instant, choses qui font défaut aux établissements à capitaux entièrement camerounais. Mais elle apparaît aujourd'hui comme leur talon d'Achille. Pour cause, les affres d'une crise économique endémique, les effets pervers des politiques d'ajustement structurelles imposées par les bailleurs de fonds via le Fmi et la Banque mondiale et les impératifs de la mondialisation ont contraint certaines de ces multinationales à quitter le Cameroun ou à réduire leurs activités, pour se replier vers des marchés plus porteurs comme l'Europe de l'Est ou l'Asie du Sud-Est. Leurs succursales locales pour survivre, se sont rabattues vers une politique de moindre risque, étalant ainsi leurs insuffisances au grand jour. Par exemple :
- La plupart des établissements financiers n'opèrent qu'avec des dépôts à vue ou à court terme et ne peuvent par conséquent octroyer que des avances de trésorerie. D'où l'absence de véritables banques de développement depuis la fermeture de la Bcd, tout comme on rencontre très peu de banques d'affaires ainsi que d'établissements spécialisés. Le secteur de la microfinance reste embryonnaire et désorganisé.
- Les actifs des banques camerounaises sont très faibles. L'ensemble est inférieur à ceux d'une banque française moyenne comme la Banque populaire (2).
- La majorité de la population continue à faire des échanges en billets. Très peu ont accès aux services de paiement de base qui font la force d'une économie moderne tels que les chèques, les cartes de crédit ou les virements bancaires. Il en est de même des détenteurs de comptes d'épargne.
- Une inconséquence politique de resserrement de crédit de la part de la Beac sous le couvert de la lutte contre l'inflation rend le crédit rare et cher, chose qui paralyse le secteur privé et l'empêche de jouer le rôle de moteur de la croissance.
Toutes ces tares rejaillissent sur le secteur bancaire.
Le secteur bancaire
Il constitue la partie la plus dense du paysage financier et représente 80 % des actifs. Les assurances, les intermédiaires financiers non bancaires et les établissements de microfinance sont réduits à la portion congrue. Quant à la bourse des valeurs, elle ne finit pas de démarrer.
Globalement, le secteur bancaire se porte relativement mieux aujourd'hui après les dures restructurations des années quatre-vingt-dix qui ont conduit à la fermeture de plusieurs établissements et à l'instauration d'une certaine rigueur dans la gestion de ceux restant, dans le sens d'une meilleure gouvernance et du respect strict des normes prudentielles. Preuve de cette relative santé, la plupart disposent suffisamment de fonds propres et ploient sous d'abondantes liquidités. La question est de savoir pourquoi malgré cette relative aisance, ces banques ne financent pas suffisamment l'économie ? Plusieurs raisons à cela.
1- Malgré les restructurations ci-avant mentionnées et le rôle de gendarme de la Beac à travers la Cobac, beaucoup de banques restent fragiles. Nombre d'entre elles ne répondent pas aux normes minimales de fonds propres. Quant aux établissements de microfinance, ils évoluent dans un désordre absolu favorisé par une guéguerre permanente pour le contrôle du secteur entre le ministère de l'Economie et des finances à qui revient le suivi technique, et le ministère de l'Agriculture qui en assure la tutelle officielle. Conséquence de tout cela, la moyenne des prêts improductifs est très élevée.
2- Nous avons déjà souligné le genre d'épargne que collectent les banques et qui ne leur permet pas d'accorder des prêts à moyen et à long terme, seuls en mesure de dynamiser le secteur productif. Il convient d'y ajouter la faiblesse de leur taille qui les empêche d'accéder au marché international des capitaux. Enfin, l'inattractivité du marché local suite à un environnement défavorable (absence d'Etat de droit, faiblesse des institutions étatiques, insécurité juridique, corruption etc.), prive les banques camerounaises du bénéfice de l'afflux des capitaux flottants (fonds d'investissements et autres fonds de pension américains par exemple) qui écument le monde à la recherche des placements juteux, ce qui réduit le volume des fameux investissements directs étrangers (Ide) tant espérés, surtout après l'atteinte du point d'achèvement de l'initiative Ppte.
3- L'absence d'une véritable banque d'investissement ainsi que de banques d'affaires et autres intermédiaires financiers non bancaires dignes de ce nom, confère à la Sni un monopole dont elle n'arrive pas à assumer toutes les responsabilités à cause des mêmes maux qui plombent tous les établissements publics à savoir, la mauvaise gestion, la lourdeur bureaucratique, la corruption etc.
4- La Beac qui fait office de banque centrale est totalement extravertie et fonctionne plus comme un simple guichet de la Banque de France qui loue ses services aux Etats africains dont le Cameroun, en contrepartie de substantielles commissions. Loin, mais très loin de la principale fonction d'une véritable banque centrale qui est de frapper et de gérer la monnaie au service de l'économie nationale. Une telle situation prive les gouvernants d'un instrument de politique économique fondamental et le secteur bancaire d'un guide en matière de politique d'investissement.
Après un tel constat, quelles solutions pour remettre le système financier camerounais sur les rails ?
(1) Le Manager, spécial n°002 du jeudi 6 avril 2007
(2) Finances & Développement n° juin 2006
Solutions pour redorer le blason du secteur financier
Du côté de l'Etat s'impose en préalable la mise en place d'un Etat de droit, la promotion d'une bonne gouvernance, ce qui suppose une lutte sans merci contre la corruption et la restitution de son efficacité à l'administration, sans oublier l'assainissement du secteur judiciaire afin d'assurer une meilleure protection des investissements et des investisseurs. Il va sans dire que l'insécurité environnementale dissuade les gens d'investir et les pousse à déposer leurs fonds auprès des banques malgré le taux d'intérêts créditeur qui en trois ans est passé de 7 % à environ 4 %.
S'y ajoute une plus grande maîtrise de l'outil monétaire, seul moyen d'acquérir une autonomie d'action indispensable pour mener une politique volontariste. On pense par exemple à une baisse des taux d'intérêts qui sont actuellement très élevés, à une limitation des transactions en espèces, ou à un élargissement du champ des instruments financiers. Tout comme s'impose une profonde réorganisation du secteur financier dans le sens de l'encouragement et de la protection de l'épargne, de la mise en place des institutions pour financer le développement et l'encadrement de la microfinance.
Pour ce qui concerne la responsabilité des établissements financiers, on constate qu'ils sont trop faibles et trop nombreux eu égard à l'étroitesse du marché. D'où la nécessité d'une concentration afin de donner naissance à des unités fortes, solides, susceptibles d'élargir leur champ d'activité, de faire face à la concurrence, d'accéder plus facilement aux marchés des capitaux, de diversifier les risques, sans oublier la réalisation des économies d'échelle. Tout comme il leur sera plus facile, en faisant jouer les différentes synergies, de combler plus rapidement leur retard en matière de diffusion d'instruments d'échange plus modernes susceptibles d'accélérer l'intermédiation financière et d'initier des politiques de crédit plus hardies, comme par exemple, l'acceptation des garanties collectives eu égard à la place prépondérante des tontines et des associations dans la vie des Camerounais. A propos de l'intermédiation financière, elle est très faible. Les dépôts bancaires sont estimés au Cameroun à moins de 20 % du Pib, tandis que plus de 50 % de la masse monétaire circule dans l'univers de l'informel et plus grave, en espèces.
En conclusion, c'est uniquement dans cette voie que nos banques peuvent ambitionner de se positionner en partenaires indispensables des pouvoirs publics et du secteur privé productif dans la promotion d'une économie forte et performante, durablement engagée sur le chemin de la croissance et du développement. Par conséquent, la polémique sur le chemin de la croissance n'est pas une simple vue de l'esprit. Elle part d'un constat réel, celui de la déconnexion de plus en plus poussée du système financier local des réalités de l'économie nationale. Il est donc temps qu'il s'engage lui aussi sur les sentiers de la décolonisation.
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