Nazim Esoof
6 Juin 2007
Port Louis — Maurice a la particularité d'être une île perçue comme très pratiquante voire très croyante. La notion même de la foi est souvent galvaudée.
Derrière les insurrections ethniques et les saillies identitaires se cache une île qui ne cesse de professer sa piété. En témoignent le foisonnement des lieux de culte, la participation massive aux fêtes religieuses et le repli que peut provoquer le sentiment d'insécurité. En l'absence des données empiriques, c'est un corpus d'observations des acteurs de la société religieuse qui sert de lignes directrices pour cerner les traits dévotionnels de cette île Maurice qui peut se révéler à la fois, et contradictoirement, puritaine et bigote.
"C'est vrai que le peuple mauricien, dans son ensemble, est croyant et pratiquant", confirme Homa Mungapen, très active au sein du mouvement Bahai'e. "Au regard de la foi comme respect des injonctions et d'un code moral, on peut dire que les Mauriciens expriment une grande foi en Dieu", enchaîne Ruqayyah Hasanmiyan, coordinatrice internationale du mouvement mouride mauricien. Elle ne manque pas de faire une équation entre religion et foi avec cette dernière comme expression cardinale de la première.
Ce que confirme le cardinal Jean Margéot dans l'ouvrage Le Voyage intérieur paru aux éditions du Grand Large. "La prière comme expression la plus profonde du désir est une tension de tout l'être en direction de Dieu. Elle est aussi vitale que le respirer, le boire, le manger et le dormir, un sixième sens qui se manifeste parfois hors de tout cadre religieux."
Homa Mungapen le rappelle aussi, dans un autre registre. "Dans certains cas, la croyance ne s'exprime que dans le rituel même s'il est aussi vrai que le rituel procède du religieux", fait-elle remarquer. Ce qui l'amène à préciser que tout ce qui aide au développement de l'individu et de la société relève de la religion au sens pur du terme. "Or, on voit que c'est l'emballage qui compte le plus souvent. D'où un certain décalage entre une île Maurice religieuse où les lieux de culte sont en hausse et une île Maurice où les problèmes sociaux sont en recrudescence."
La rupture entre les faits et les perceptions est bien réelle. "En général, on s'identifie à travers la foi qu'on exprime. Une foi qui motive nos choix, que ce soit dans notre manière de nous habiller ou dans le choix de la région que nous allons habiter. C'est ce qui explique aussi qu'à Maurice, on est d'abord religieux et Mauricien ensuite. On effleure le patriotisme mais c'est le sens d'appartenance ethnique qui prime", souligne Ruqayyah Hasanmiyan.
Pour elle, le fait que les trois grands courants religieux présents à Maurice sont très distincts peut se révéler un facteur de division. Car en même temps, dit-elle, le dialogue inter-religieux est relativement effacé. "Cela s'explique aussi par le fait que la spiritualité est reléguée à l'arrière-plan. On ne vit pas la spiritualité de la religion. Or c'est elle qui est plus à même de nous unir,à la différence de l'emballage religieux", soutient Ruqayyah Hasanmiyan qui se demande si seul le rituel permet de transformer le "je" en un autre, condition essentielle pour une compréhension partagée.
"C'est la paix intérieure qui nous permet de devenir un agent de paix au sein de la société", poursuit-elle. "Lorsque nous sommes en paix, nous trouvons la liberté d'être pleinement ce que nous sommes même dans la tempête", dit, dans le même esprit, le cardinal Jean Margéot.
Homa Mungapen, pour sa part, insiste sur l'importance accordée à l'aspect externe des religions. "Je sais que cela va faire mal à certaines personnes mais ce sont les faits : les rites et les rituels ont pris trop de place." A cet effet, elle dit noter qu'il y a des correspondances et des allusions systématiques à la question des origines qui ne sont pas dépourvues de signification.
"Ce rappel systématique des origines et cela de manière ostentatoire n'est pas innocent. Pourquoi ce besoin de revenir à la source? Lorsque ce n'est pas une affaire de racine, il y a l'autre risque de basculer dans l'occulte. A nous, aux corps religieux, de remettre en question notre foi, notre manière de penser. Etre croyant ne veut pas dire se rendre dans un lieu de culte une fois par semaine et faire tout ce qu'on veut les autres jours. C'est ma foi qui doit me guider dans ma vie de tous les jours et non la société qui doit m'influencer", plaide Homa Mungapen.
Un nouvel aggiornamento religieux est nécessaire pour toute société qui semble s'enfermer dans les caractéristiques externes à la religion. Maurice pourra difficilement faire l'économie d'une riche quête vers l'absolu et la pureté de son âme.
Les médias ont un rôle dans l'édification morale d'une société. Evoquant ainsi l'instrumentalisation des religions par les politiques, Homa Mungapen rappelle que les religieux et les médias ont une part de responsabilité dans cet état des choses. Elle souhaite voir plus de neutralité chez les religieux qui cèdent facilement la parole aux politiques. "Les médias aussi ont un rôle à jouer.
Il faut se demander pourquoi c'est seulement leur parole qui est reprise à travers les médias lorsque des politiques sont présents à des fêtes religieuses?" "Les médias peuvent surmonter la barrière de la sacralité par un discours plus pédagogique avec une prise sur le réel De la même manière, ils peuvent contribuer davantage à un véritable échange et dialogue inter-religieux et au dépassement de cette notion péjorative qu'est la tolérance et consacrer le principe de la nécessité de la diversité", dit, pour sa part, Ruqayyah Hasanmiyan.
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