Libération (Casablanca)

Maroc: Une manifestation à la croisée des chemins

Alain Bouithy

23 Juin 2007


interview

Compositeur, arrangeur et producteur, le Français Loy Ehrlich a rejoint la direction artistique du Festival Ganoua en 2000.

Le Festival fête cette année ses 10 ans d'existence. Sur le plan artistique, quel bilan tirez-vous de cette première décennie ?

Je crois qu'en 10 ans, on a réussi à faire connaître la musique gnaoua dans une sphère beaucoup plus grande que celle qu'elle connaissait, même si elle était déjà populaire au Maroc.

Et ceci grâce surtout aux fusions pour lesquelles le Festival s'est énormément donné. Aujourd'hui, on peut dire que le niveau et la qualité des échanges entre les musiciens world et gnaoua se sont nettement améliorés. Mieux, la qualité de la prestation scénique des gnaoua s'est beaucoup améliorée.

Quelles sont les particularités de cette édition anniversaire ?

Pour ses dix ans, on a décidé de revisiter les artistes qui ont marqué le Festival depuis sa création. A ce propos, on espère que ce choix comblera le public et que les artistes invités seront à la hauteur de leur réputation.

Cette année, les trois directeurs artistiques prendront en main les créations musicales pour donner un exemple.

Tout en espérant que cette démarche permettra dans les prochaines années d'avoir beaucoup plus de résidences, de créations pour améliorer des rencontres avec les gnaoua.

Pour ce qui me concerne, je vais travailler sur un projet intitulé "Ban dog gnaoua" en hommage à Hendrix avec Saïd Boulhimas, qui est un jeune maâlem talentueux d'Essaouira. Cette création se fera autour de la musique gnaoua et des musiques des années 1970. On va reprendre certains thèmes de cette époque.

Pourquoi particulièrement cette période?

C'est un peu mon histoire qui est retracée, dans ce sens que c'est à cette période que j'ai découvert le Maroc traditionnel. Mais aussi l'histoire de beaucoup d'autres que nous allons revisiter à travers cette création.

L'édition 2007 est dédiée à la mémoire du défunt maâlemn H'Mida Boussou. Quel souvenir gardez-vous de cet illustre maître ?

On avait programmé cette année Le maâlem Boussou. Il a récemment fait un disque en compagnie d'autres maâlems qui est une belle oeuvre. On avait donc l'intention de le présenter à cette édition, malheureusement il ne sera pas avec nous. La vie en a décidé autrement.

Il est donc tout à fait normal qu'on lui rende hommage parce que c'était certainement le plus grand maâlem de sa génération, laquelle disparaît au fil des années.

Tout n'a pas été rose durant cette première décennie. Quelles ont été les difficultés auxquelles vous étiez sérieusement confrontés?

Elles sont de deux ordres. Il y a d'abord l'équipe du Festival qu'il a fallu petit à petit transformer en une équipe compétente, forger des talents. Aujourd'hui, elle l'est mais cela n'est pas fait en un jour.

La deuxième difficulté est paradoxalement d'ordre financier Le Festival gnaoua est certainement le plus populaire du Maroc et à l'étranger, mais en même temps, c'est un Festival qui n'a pas reçu les aides qu'ont pu avoir d'autres festivals de moindre importance.

C'est un Festival relativement pauvre pour lequel il n'est pas toujours facile de réunir des fonds.

La direction artistique a pour mission, entre autres, de créer des passerelles entre la musique gnaoua et les musiques du monde. Comment s'organise ce travail ? Sur quelle base sélectionnez-vous les artistes pouvant fusionner avec les gnaouas?

On sélectionne des artistes qui, dans très peu de temps, vont pouvoir faire une rencontre intéressante avec les gnaoua.

On choisit des artistes qui ont un passé musical intéressant, qui ont soit déjà joué directement avec des gnaoua, soit ont travaillé dans les musiques africaines ou le jazz..

Et notre force à trois vient du fait que nous sommes nous-mêmes des musiciens.

Quelles sont les étapes que vous envisagez de franchir prochainement ?

Je pense que ce Festival est en train de devenir trop grand pour les capacités de la ville d'Essaouira et, aussi, par rapport à l'idée que je me fais d'un événement.

C'est peut-être un voeu utopique, mais en ce qui me concerne, j'aimerais que le Festival retrouve des dimensions plus raisonnables même si ce n'est pas aisé. Car, c'est finalement plus facile de grossir que de dégrossir dans ce genre de cas. Sauf que je pense qu'on a foncé le clou cette année anniversaire.

On va faire une édition probablement meilleure que les précédentes avec plus de musiciens et de moyens. Mais la ville est saturée comme elle l'était l'année dernière et deux ans auparavant. Il est temps de revenir à quelque chose de plus raisonnable.

Craigniez-vous que le Festival perde sa vocation ?

Pour l'instant, je pense que tout va pour le mieux. C'est plutôt le fait de la société parce qu'il y a deux choses dans ce Festival : il y a la musique, la programmation, mais peut-être plus important le fait de société au Maroc. Il est évident que c'est un lieu de rencontre de la jeunesse, l'événement est très attendu dans les milieux

de jeunes.

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C'est un événement emblématique pour les jeunes. C'est aussi un événement qui se situe politiquement au coeur du débat puisqu'il y a débat au Maroc sur les capacités de s'adapter à un monde moderne arrogant et plein d'argent sans perdre son identité.

C'est un débat politique et je pense que le Festival est important à ce niveau-là. Il y a trop de monde et les dérapages sont possibles; si l'on mécontente trop de gens, on sort du cadre de la ville.

Il faut garder un peu raison pour aider ce débat et éviter les extrêmes d'un côté comme de l'autre.

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