La Presse (Tunis)

Tunisie: La Presse Littéraire

Nebil RADHOUANE

25 Juin 2007


Quel type d'ouvrage est le plus intéressant ? Le dictionnaire. Et quel est le meilleur succès de librairie? Le Robert, à n'en pas douter, le Grand.

Le dictionnaire est en vérité le seul livre dont ne doive pas se priver une bibliothèque. C'est le bréviaire incontournable auquel s'adossent aussi bien le lecteur en quête de culture que le poète, qui ne saurait rien exprimer sans le commerce des mots. Pas même l'inexprimable.

Peut-on imaginer un romancier qui ne sache pas nommer les choses? Lui suffira-t-il de créer un monde sans détails et sans contours, avec des noms génériques, monosémiques, sans perspective ni épaisseur ? Trop d'écrivailleurs, faiseurs de romans, dilettantes de la plume, qui tâtent de la nouvelle ou s'essaient à l'essai, tombent dans ce travers et mourront idiots de n'avoir jamais su le « monde » qui les sépare d'un Marquez, d'un Moravia, d'un Proust ou d'un Naguib Mahfouz.

Les vrais inventeurs ont la rage de l'inventaire.

Un vrai romancier ne se contentera pas de dire «une chaise», mais triera dans les hyponymes de ce mot (les variétés spécifiques de cet objet), pour préciser s'il s'agit d'un siège à dossier seulement ou à dossier et à bras, et dans ce cas il dira «fauteuil», ou encore à piètement mais sans dossier ni bras, et alors il nommera le «tabouret» ou, si le siège est bas et rembourré pour parler de «pouf», etc.

Dans ses récits, «l'armoire» peut devenir la «commode», et la «table» le «guéridon». Voilà pourquoi quelqu'un d'autre que Jean Giono se serait contenté d'écrire «chênes» ou «hêtres» pour nommer les arbres de l'un de ses paysages de campagne. Mais lui avait tenu au nom exact de la variété visée et ne voulut pour rien au monde remplacer leur appellation méridionale : «les rouvres et les fayards». Partout où il y a de «l'écrire vrai», il y a ce plaisir onomastique que procure le dictionnaire, syllabaire du monde et thésaurus de ses éléments.

La rage de l'inventaire est contractée par les inventeurs, ceux-là qui recatégorisent les choses de l'univers, les nomment et les restructurent.

Dans l'un des passages de ses Voyages extraordinaires, Jules Verne écrit, en utilisant le jargon de l'entomologiste, du zoologiste et du géologue :

«Cousin Bénédict s'était livré à l'étude des vertébrés, mammifères, oiseaux, reptiles et poissons ( ) Etaient-ce les mollusques, depuis les céphalopodes jusqu'aux bryozoaires, qui avaient eu sa préférence, et la malacologie n'avait-elle plus de secret pour lui? ( ) C'étaient donc des rayonnés, échinodermes, acalèphes, polypes, entozoaires, spongiaires et infusoires, sur lesquels il avait si longtemps brûlé la lampe de son travail ? ( )

Or Cousin Bénédict, scientifiquement parlant, n'eût pu distinguer un ver de terre d'une sangsue médicinale, un perce-pied d'un gland de mer, une araignée domestique d'un faux scorpion, une crevette d'une ranine, un iule d'un scolopendre.( )

Mais qu'on ne s'y trompe pas ! Dans cette classe des insectes, on ne compte pas moins de six ordres: les orthoptères, les névroptères, les hyménoptères, les lépidoptères, les coléoptères, les diptères, les rhiptères, les parasites et les thysanoures.» (Editions Hetzel, sd., pp. 5-7) !

Ce plaisir manifeste de la nomenclature est très «classique». Au sens que l'on sait, mais aussi au sens de «classement». Tous les grands écrivains y ont succombé, surtout ceux qui étaient notoirement dotés d'une mémoire prodigieuse.

Avec une somme de vocabulaire estimée à plus de 20.000 mots pour le lexique le plus riche qu'une mémoire humaine puisse retenir, mais qui est toujours très en deçà du nombre de mots dans un dictionnaire, des esprits encyclopédiques ont enrichi les littératures mondiales et la pensée moderne. Ne craignant pas d'être traités de pédants ou jargonnants, les grands poètes ont toujours revendiqué ce goût du lexique et ce prestige de la terminologie. Loin de s'en cacher, Lorand Gaspar, le poète- médecin, avait souvent l'habitude d'écrire ses poèmes avec un dictionnaire sur les genoux.

Michel Houellebecq, à 3 ans déjà, s'essayait à l'orthographe exacte du mot «ornithorynque». Et pour se plaindre de la persécution des coquilles et des fautes d'impression dans ses articles journalistiques, même Marius Scalési, le poète tuniso-italo-maltais, ne rata pas l'occasion de placer le mot savant qu'il fallait: «conchyliologie» (science des coquilles et des coquillages), écrivait-il, avec le luxe du calembour.

Si l'on taxe les écrivains de pédantisme, il n'est pas rare de qualifier de prétentieux les terminologues. Un spécialiste de langue et de littérature peut décider un jour de commettre un livre de grammaire ou publier un dictionnaire de rhétorique.

Le projet mis à exécution, on l'accueillera avec une vive indignation. Le pauvre grammairien s'improvisant lexicographe doit faire appel à un immense fonds d'endurance pour ne pas sombrer dans la déprime et le désespoir. A quoi va servir sa grammaire ajoutée à celles qui déjà existent ? Raisonnement qui, du coup, rendra inutiles toutes les grammaires publiées après celles de Vaugelas et de Port Royal !

Un dictionnaire de rhétorique ? Après ceux de Dumarsais, Fontanier, Morier, Dupriez, Molinié et d'autres ? Crions vite au sacrilège !

Non, il n'y a pas de dictionnaire ultime, après lequel plus rien en la matière n'aurait le droit d'être publié. De plus, et quoi qu'en pensent pas mal de gens, le dictionnaire tient beaucoup plus de l'anthologie que de l'abécédaire. Ce n'est pas une compilation systématique de toutes les entrées sans défaut ni excès. C'est une lecture.

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Et elle se renouvelle autant de fois que la nomenclature a besoin d'être réinventée, réactualisée. Si bien qu'il serait illégitime et mal venu de reprocher à un nouveau dictionnaire d'avoir escamoté telle entrée ou d'avoir oublié tel fait de langue. Un dictionnaire complet n'est pas celui qui répertorie tout à la manière du catalogue, mais celui qui enseigne la gestion de l'essentiel. Ce n'est pas au dictionnaire, mais à l'annuaire, que nous reprochons d'avoir cité Dupont et d'avoir sauté Dumont.

S'il est peu épais et ne pèse pas lourd à la balance, un dictionnaire ne doit pas être assimilé à un simple pense-bête ou à un guide-âne de poche. Et si on l'a rédigé en solitaire et que l'on ne se soit pas mis à plusieurs pour rassembler toutes ses entrées, il n'en demeure pas moins un dictionnaire.

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