Fraternité Matin (Abidjan)

Libye: Kadhafi veut son gouvernement fédéral, même avec deux pays membres

Franck A. Zagbayou

25 Juin 2007


Abidjan — Colonel Kadhafi, le gouvernement de l'Union ne saurait être un gouvernement unifié car il est impossible d'unifier les 5 régions du continent.

Les 20 et 21 juin 2007, le Guide de la Révolution libyenne, le colonel Muammar Kadhafi, a réuni au parlement de Tripoli, un forum des cadres africains pour apporter son soutien au projet de la mise en place du gouvernement fédéral africain qui lui tient très à coeur.

Ce forum comprenait des membres des organisations syndicales et professionnelles, de la société civile africaine et de la jeunesse, des acteurs politiques, parlementaires et membres des partis politiques, des penseurs, écrivains, intellectuels et des journalistes. C'est avec tout ce monde venu des pays d'Afrique, de la diaspora européenne et américaine de l'Afrique que celui qui a porté l'idée de l'Union Africaine a tenu à partager sa vision des Etats-Unis d'Afrique et surtout sa volonté de passer avec le prochain sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine à la phase pratique de la mise en place du gouvernement fédéral africain.

Il recherchait auprès des membres de ce forum un soutien franc, car au-delà des politiques et de ses pairs Chefs d'Etat, qui rusent avec lui, il conçoit avant tout les États-Unis d'Afrique comme un projet qui doit être porté par les peuples africains, ceux-là mêmes qui donnent la légitimité aux hommes politiques pour un temps donné.

L'hôte de ce forum a expliqué à ses invités que le temps, face à la mondialisation, joue contre les Africains. Le monde fonctionne aujourd'hui selon le système des grands ensembles. Avec l'Union européenne pour l'Europe, Les Etats-Unis pour l'Amérique, la Chine, le Japon et l'Inde pour l'Asie, que peut donc l'Afrique qui malgré ses 53 pays demeure une proie facile entre les mains de ces grands ?

Il est donc urgent et impérieux, selon Kadhafi et c'est ce qu'il entend dire à ses pairs à Accra, que l'Afrique se protège contre les velléités séparatistes et les divisions. Il reconnaît que le Maroc et l'Algérie d'une part et l'Ethiopie et l'Erythrée d'autre part sont en conflit et que bien des pays entretiennent des rapports difficiles, mais le gouvernement de l'Union ne saurait être un gouvernement unifié.

Pour lui, il est recommandable que l'Afrique parle d'une seule et même voix sur les marchés financiers et dans les transactions commerciales et économiques avec les grands pays, que sur les grandes questions qui engagent la marche du monde, telle la reforme du Conseil de Sécurité de l'Onu, la question du financement de son développement par le G8 par exemple, le continent ait un point de vue consensuel et qu'il lui soit possible d'assurer sa propre défense et sécurité en levant une armée issue des 5 grandes régions et que les gouvernements, en mettant à la disposition du gouvernement fédéral des moyens conséquents, puissent financer.

Le Colonel Kadhafi attend des Chefs d'Etat africains à Accra, pour faire démarrer le gouvernement fédéral, qu'ils s'accordent dans le domaine du commerce, de la diplomatie, de la défense, de la santé ou de l'environnement sur une base claire pour donner des moyens et des éléments exécutifs au gouvernement de l'Union. Pour lui l'Union qui pendant sa gestation et sa naissance est passée par Syrte 1999, Lomé 2000 et Durban en Afrique du Sud en 2003, s'est dotée d'organes mais qui n'ont jamais pu être opérationnels, faute de moyens et de pouvoir réels.

Pour agir comme de vrais partenaires de l'Union Européenne, des Etats-Unis, de la Chine, de l'Inde, du Brésil et du Japon, le président de l'Union africaine (comme un vrai chef de gouvernement) et les commissaires (qui doivent être de vrais ministres) doivent avoir des pouvoirs de l'exécutif, parce qu'ils auront à exécuter les programmes définis et arrêtés par les sommets des Chefs d'Etat de l'Union, afin de négocier tous les enjeux du développement de l'Afrique et du mieux-être de ses populations. L'homme fort de Tripoli a cependant déjà annoncé les couleurs: «L'Union démarrera même avec deux pays».

Il est revenu après l'intervention magistrale du Guide Libyen, à MM. Ali Triki, aujourd'hui responsable des Affaires africaines au département des Affaires étrangères de la Libye et ancien représentant de son pays aux Nations unies, président du Forum, et au ministre sénégalais des Affaires étrangères, Son Excellence Cheick Tidiane Gadio de coordonner les interventions des différentes délégations pour une véritable foire de soutien.

Le Colonel Kadhafi voulait que son projet soit porté par les peuples africains et il s'est donné les moyens d'un bon lobbying. Il est revenu à l'Ivoirien l'ambassadeur Amara Essy, dernier secrétaire général de l'Organisation de l'Unité Africaine et premier président de la Commission de l'Union Africaine, de rappeler le contexte historique de la naissance de l'U.A et les objectifs nobles qu'elle porte.

Il a réaffirmé la nécessité pour l'Afrique de fédérer ses efforts et ses énergies pour être comme l'Union européenne qui est un contrepoids pour les Etats-Unis, un autre contrepoids qui discute en vrai partenaire avec le reste du monde. Il a recommandé aux Chefs d'Etat africains qui sont tous pour l'Union de voir comment arriver de façon pratique à faire démarrer le gouvernement fédéral.

Le ministre des Affaires étrangères du Sénégal, qui avec son président Abdoulaye Wade a déjà engagé dans son pays une consultation populaire sur la question avec plusieurs couches socio-professionnelles, a fourbi tous les arguments de la défense pour relever le caractère «vaseux» des positions des Chefs d'Etat souverainistes et qui plaident une construction par étapes du gouvernement fédéral.

Il a commencé par montrer que l' idée de l'Union n'est pas aussi récente que l'on voudrait le faire croire car c'était déjà en 1900 qu'un Africain, Sylvestre William, avait appelé à l'union avant que le Ghanéen N'krumah ne parle de fédéralisme africain . L'Afrique, sans conteste est une force, a soutenu le diplomate sénégalais.

Après 400 ans de pillage et de colonisation, ce continent représente le 1/3 des réserves du monde, ce qui fait 4 fois les réserves de la Chine avec plus d'un milliard d'habitants contre 850 millions d'habitants pour l'Afrique. La valeur ajoutée que va apporter le gouvernement de l'Union, c'est qu'on se sentira Africain d'abord, avant de se réclamer des micro-nations. On réfléchira d'abord comme un Africain avant de penser Ivoirien, Sénégalais ou Sud-Africain, a soutenu M. Gadio. Il a mis les Chefs d'Etat africains encore réticents, en garde contre les fausses peurs d'expoliation de leurs souverainetés. Il a fait remarquer que les Etats-Unis, la Chine, le Brésil et l'Inde sont des fédérations, qui ont certes un gouvernement fédéral chacun, mais qui ont leurs fonctionnements propres et même leurs arsenaux juridiques propres.

Le gouvernement de l'Union va travailler pour la paix et la sécurité de l'Afrique et il ne sera pas question de confier sa souveraineté à ce gouvernement. Car, Son Excellence Gadio se sent écoeuré comme tous les unionistes «immédiatistes» par le fait que le produit intérieur brut de l'Espagne, de la France soit supérieur à celui de tous les pays africains excepté, l'Afrique du Sud. Il déplore que, faute de solidarité et de moyens, les Africains aient pu voir la tragédie du Darfour se prolonger indéfiniment et qu'en Côte d'Ivoire, après la signature du cessez-le-feu, les Forces africaines aient mis 60 jours avant de se déployer complètement là où il n'a suffi que 6 jours aux forces françaises.

La cinquantaine d'intervenants a fait chorus avec le Guide et leurs deux prestigieux prédécesseurs, les ministres Amara Essy et Tidiane Gadio. Les pays de l'Afrique de l'Ouest, de l'Afrique blanche et du centre ont pratiquement fait le plein au niveau de leurs représentations. La Zambie et la Tanzanie sont venues de l'Afrique de l'est et australe. L'Afrique du Sud et l'Angola ont brillé par leur absence comme nombre de pays qui partagent la sphère géographique qu'eux.

Les intervenants avaient plus la qualité de responsables des ONG, des parlements, d'anciens membres de gouvernement, de membres de la société civile que de personnes expressément mandatées par des gouvernements. Le secrétaire national du Front populaire ivoirien, M. Assoa Adou, député, a pris au nom de la délégation ivoirienne forte de 25 membres dont des anciens ministres Mme Boni Claverie, Emile Constant Bombet, Saliou Touré, Auguste Séverin Miremont, Mme Coffie Léopoldine, Lamine Fadika, la parole pour remercier la Libye d'avoir invité les fils de la Côte d'Ivoire et que la Côte d'Ivoire, membre-fondateur du Rassemble-ment démocratique africain et de l'Organisation de l'unité africaine, s'honorait d'être là.

Et que lors de son voyage mardi en Côte d'Ivoire, le Guide et son frère, le Président Laurent Gbagbo, auraient le temps d'harmoniser leurs vues autour du gouvernement de l'Union. La déclaration finale qui a été lue le 22 juin et qui a été déclinée en sept grandes résolutions soutient la création du gouvernement fédéral africain et les cadres africains présents au forum exhortent sincèrement les Chefs d'Etat africains à prendre date avec l'histoire en formalisant l'idée de N'krumah, de Sylvestre William et des pères fondateurs de l'Afrique moderne. Le ministre Gadio a lu la motion de remerciement au colonel Muammar Kadhafi.

Nous démarrerons l'Union des Etats-Unis d'Afrique, même avec deux pays." Le colonel Kadhafi s'est voulu très clair mercredi dernier dans l'enceinte du parlement de Tripoli, devant le Forum des cadres africains qu'il avait invité pour lui témoigner son soutien avant le sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine prévu pour juillet à Accra, la capitale ghanéenne.

L'homme fort de Tripoli ne veut pas que l'Union dont il a jeté les bases dans son village à Syrte le 9 septembre 1999 connaisse le même sort que la défunte OUA, avant même d'avoir réalisé l'unité de l'Afrique. Comment l'Afrique qui a le 1/3 des ressources naturelles du monde, qui est 4 fois plus grande que la Chine peuplée de plus d'un milliard d'habitants et qui peut contenir les Etats-Unis et l'Europe des 25, peut-elle se contenter d'être ce continent des calamités, des atrocités, des pandémies, des conflits et donc de plier aussi facilement l'échine parce que minée de l'intérieur, devant les grandes puissances dont elle demeure après 400 ans de pillage et de colonisation, la grande réserve de matières premières et de richesses de tous ordres? L'Union fait la force et l'histoire même de la construction de l'Europe et des Etats-Unis le démontre bien.

L'Allemagne et la France qui ont connu la guerre de cent ans ont été à l'origine de la création de l'Union européenne en décidant de se mettre ensemble pour produire l'acier et le charbon. Après la guerre de sécession, les deux Amériques ont décidé de regarder dans la même direction pour contrer la grande Union soviétique qui lui disputait le contrôle du monde.

Les Etats-Unis sont devenus depuis longtemps les gendarmes du monde, même s'ils se sentent titiller par le réveil économique de la Chine et l'Europe des 25. Le Colonel Kadhafi qui déplorait que les prix élevés du pétrole gênaient les économies du Sud mais en tant que citoyen libyen, il s'en félicitait, s'est ravisé. Et c'est lui qui entend aujourd'hui, à pas forcés mettre les Etats-Unis d'Afrique sur les rails. En créant la Communauté des Etats sahélo-sahéliens qui comprend aujourd'hui plus de la moitié des 53 Etats de l'Afrique, il s'était donné les moyens de faire aboutir son projet.

Tout le monde apprécie l'idée du gouvernement de l'Union, mais il lui faudra convaincre ses pairs sur la faisabilité de ce projet. Tout est dans la question de l'approche de la construction du gouvernement fédéral. Et il lui faudra savoir jouer de tact pour éviter que l'Afrique sorte du sommet d'Accra divisée que jamais.

Les fils de l'Afrique, appréciant la réalisation historique représentée par la création de l'Union africaine le 9/9/99 à Syrte, souhaitent que les annales de l'histoire enregistrent la date du sommet d'Accra comme annonciatrice de la naissance du gouvernement fédéral africain; une démarche essentielle pour le développement du continent.

Le sommet d'Accra qui se tient à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'indépendance d'un pays africain cher, et sur une terre africaine qui a connu un combat et une lutte amère, menés par ses fils, sous le commandement notamment du grand militant africain Nkrumah pour la liberté et l'indépendance de l'Afrique.

Les résultats de ce sommet devraient concrétiser la fidélité et la sincérité des fils de l'Afrique à l'égard de ces sacrifices et combats et devraient répondre aux appels lancés par Nkrumah pour l'union et l'intégration de l'Afrique à travers le parachèvement des institutions de l'Union africaine et la création d'un mécanisme exécutif efficace, dans le cadre de l'Union africaine.

Ce mécanisme devrait renforcer la position de l'Union en faisant de ses institutions un outil efficace capable de mettre en place les politiques, les plans et les programmes économiques et socioculturels susceptibles de réaliser la complémentarité du continent. Objectif réalisable grâce à la création du gouvernement fédéral africain.

Les participants au forum affirment que l'accélération de la mise en place du gouvernement africain est une exigence populaire urgente et considèrent tout retard comme décevant pour les voeux et les souhaits des populations africaines.

Ils affirment également que les prétextes et les justifications avancées par les ennemis de l'Union africaine et leurs tentatives de poser différents obstacles (comme parler d'une évolution de la commission et d'une unification des régions) constituent de faux prétextes et des justifications non fondées qui n'expriment que l'hostilité de leurs partisans envers l'Union et le progrès de l'Afrique. Les forces populaires africaines s'attacheront, avec force, à affaiblir ces faux prétextes et ces vaines justifications entravant la marche de l'Union africaine.

Les parlementaires participants s'engagent à oeuvrer avec les autres parlements africains pour accélérer le processus de ratification des amendements de l'Acte constitutif de l'Union africaine et du traité de défense commune et de non agression. Ils s'engagent également à oeuvrer afin d'inciter leurs gouvernements à créer les Etats-Unis d'Afrique.

Les journalistes et écrivains participant à ce forum, qui s'engagent à forger une opinion publique favorable à l'Union africaine et à la création du gouvernement fédéral africain, invitent toutes les organisations de la société civile du continent à s'engager moralement et à être fidèles aux sacrifices et aux combats africains; en renforçant le discours médiatique panafricain pour contrecarrer toutes influences des médias hostiles à l'intégration africaine, qui ne voient dans l'Afrique qu'une vache nourricière et un potager.

Les syndicalistes, les membres des fédérations et des partis s'engagent à mobiliser leurs cadres et les masses africaines afin d'exercer une pression sur leurs gouvernements et parlements pour ratifier et parachever les institutions de l'Union et notamment le gouvernement fédéral.

Les participants à ce forum invitent à organiser des campagnes populaires et à tenir des congrès, des réunions et colloques pour évaluer les réalisations. Vu l'importance historique de la date du 9/9/99, le forum décide d'en faire la date de la journée de l'évaluation des démarches pratiques pour achever l'édifice africain.

En clôturant les travaux, les participants au forum ont hautement apprécié le rôle des dirigeants africains et leur réponse favorable à cet évènement historique. Ils ont exprimé leur fidélité aux pères fondateurs et aux aspirations des populations africaines ainsi que leur estime du rôle historique du Guide de la révolution libyenne, le colonel Mouammar Al Kadhafi, dans la fondation de l'Union africaine, ses efforts et sa lutte permanents en vue de réaliser les objectifs de l'Union et l'invitent à poursuivre ses efforts afin de mener à bien cette mission historique.

Les participants au forum expriment leur haute considération aux congrès populaires de base, détenteurs du pouvoir en Grande Jamahiriya, préoccupés et conscients de l'importance de la mise en place des institutions de l'Union africaine et de la réalisation de ses objectifs.

Les participants au forum notent avec satisfaction la disponibilité permanente du peuple libyen pour assurer les moyens susceptibles de contribuer à la concrétisation de l'objectif ultime, à savoir l'édification des Etats-Unis d'Afrique.

Vive l'Afrique unie...

Vive le combat africain pour

la réalisation de l'unité africaine...

Les participants au forum des cadres africains

Tripoli le 21 juin 2007.

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Repères

Incertitude. «Nous n'avons entendu ici aucune note discordante, mais nous devons rester vigilants car la bataille d'Accra sera impitoyable». C'est en ces termes que le ministre Gadio a mis en garde les participants au Forum de Tripoli. A Accra, entre les Unionistes et les Souverainistes, la lutte sera âpre et il faut craindre que l'Afrique ne ressorte davantage divisée de ce sommet.

Record. L'Union arabe du Maghreb est en panne et l'on était tenté de croire que le colonel Muammar Kadhafi était définitivement en perte de vitesse. Que non ! On a noté au moins deux représentants de l'Égypte, de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie qui lui ont affirmé leur soutien ferme avec une très grande ferveur.

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