Pierre Dupriez
4 Juillet 2007
Pierre Dupriez est docteur en droit et docteur en sciences économiques. Recteur honoraire de l'institut belge de management ICHEC, il est président du MIME (Master's Degree in Intercultural Management) et responsable du programme de DESS en management interculturel de cet institut.
L'interculturel est une réalité complexe. Des références culturelles multiples se croisent et se nourrissent mutuellement. Le vécu culturel apparaît souvent comme une culture hybride et originale où se retrouvent intimement mêlés des traces laissées par les cultures d'origine, des attentes portées par le groupe et l'attrait de certaines formes de modernité qui lui donne une apparence d'universalité.
Par certains traits, les références culturelles rencontrées par les travailleurs sociaux peuvent paraître spécifiques à certains quartiers de Charleroi ou de Bruxelles où elles se sont développées. Par d'autres, elles peuvent paraître apparentées à celles des banlieues de Paris ou de New-York ou de certains quartiers de Buenos-Aires ou de Kinshasa. Toutes s'inscrivent incontestablement dans le monde d'aujourd'hui dans un monde qui se trouve entraîné dans un processus de globalisation.
Acceptée ou contestée, celle-ci apparaît comme un fait économique d'évidence mais dont l'enjeu ultime est toujours un problème de société. Les modèles d'économie et de management qu'elle véhicule reflètent les valeurs et les références culturelles des pays où ils ont pris naissance. Ils en sont également porteurs et risquent de développer à leur suite un modèle de culture à prétention universelle.
Cet article voudrait être une invitation à aborder le thème de la globalisation sous un angle différent de celui qui est généralement pratiqué par les économistes. Poser la question des valeurs véhiculées, c'est évoquer un enjeu culturel.
S'interroger sur le caractère inéluctable du futur qui se dessine, c'est invoquer la possibilité et les enjeux de la résistance culturelle.
Trois interrogations majeures en rythment le déroulement :
1. Sur quel modèle économique s'appuie la globalisation que nous conaissons aujourd'hui ? Quels changements structurels ont favorisé son développement ? Et quelles en sont les conséquences les plus apparentes ?
2. Ouvre-t-elle la voie à une culture globale qui deviendrait la culture universelle ?
3. Ce futur est-il inéluctable ou laisse-t-il à l'être humain la possibilité de construire une culture pour le monde de demain ?
I. Un modèle économique
Se référant aux convergences internationales, les économistes parlent volontiers de mondialisation. Même dans cette acception très large dont l'histoire aurait fourni plusieurs exemples, la mondialisation contemporaine est perçue comme un phénomène interpellant1. Les échanges débordent la sphère des biens matériels : ils concernent aujourd'hui les capitaux, les services, les hommes, les images, les idées, les informations et les connaissances ; ils dépassent également la proximité géographique et les relations sont intercontinentales.
Ce faisant, ils transforment la vie quotidienne d'une partie croissante de l'humanité sans pour autant améliorer le bien-être de tous. Les fondements de ce mouvement sont à chercher dans la théorie des avantages comparés et dans la doctrine du libre-échange dont on s'accorde aujourd'hui à reconnaître les limites.
La notion de mondialisation a une connotation spatiale qu'elle ne remplit d'ailleurs pas. Trop de pays sont toujours maintenus à l'écart de ce mouvement.
Nous lui préférons le terme de globalisation qui évoque davantage une logique et un mode de fonctionnement de l'économie globale et du management qui est son fer de lance.
Pour aller à l'essentiel, on aurait voulu éviter le rituel des définitions successives. Le problème est que, derrière une évolution sémantique, celle d'un terme dont l'acception s'est élargie avec le temps, se cache une mutation sociale qui modifie les conditions de régulation des échanges internationaux. On ne peut donc échapper à ces prolégomènes.
Des inégalités et des exclusions
La globalisation n'est pas le fruit du hasard. Le rappel des principaux moteurs qui ont permis son développement souligne à quel point ceux-ci impliquent des options qui interfèrent sur les relations sociales et modifient les valeurs de référence de la société. Par ce qui lui a permis de naître et de se développer, la globalisation est déjà un phénomène culturel.
Le développement de la globalisation, qui aujourd'hui modifie profondément les relations entre les agents économiques, s'alimente à plusieurs sources qui lui sont propres.
Les développements de la technologie ont joué un rôle majeur dans ce processus.
Au départ, il y a incontestablement l'industrialisation qui a révolutionné les techniques de production. Elle a ainsi rendu possible la production de masse qui, associée à l'élargissement des marchés, a remodelé la spécialisation géographique.
Les améliorations apportées en matière de transport, maritime, ferroviaire, routier et aérien ont largement contribué à ouvrir, à une échelle inconnue auparavant, les marchés nationaux aux produits internationaux.
Les avancées des technologies de la communication et de l'information ont joué un rôle déterminant dans l'évolution récente du processus. D'une part, elles ont permis une coordination en temps réel des activités des entreprises à travers le monde. D'autre part, elles ont contribué à modifier la demande en créant de nouveaux besoins, en faisant prendre conscience de l'existence de marques et de produits inconnus aux quatre coins du globe.
Ces facteurs technologiques ont certes agi directement sur le processus de globalisation des entreprises et des marchés. Ils ont également joué un rôle d'entraînement sur les changements sociaux, institutionnels ou économiques qui, à leur tour, sont intervenus dans ce processus.
La globalisation des marchés a été soutenue par une modification profonde des habitudes de consommation. Ce fut le cas de la naissance et de l'extension à l'échelle mondiale de la consommation de masse. Celle-ci s'est trouvée confortée par une augmentation des revenus qui fut assez généralisée dans les pays industrialisés et partielle, mais très puissante, dans plusieurs pays émergeants.
Ce consumérisme s'inscrit dans une dynamique de changement social qui, s'appuyant sur un système de communication de plus en plus performant, tend à s'étendre à toute la planète.
Le processus de globalisation a également été facilité par la volonté de réduire les barrières, tarifaires ou autres, susceptibles de freiner les échanges commerciaux. Dans de nombreux pays, le courant libre-échangiste s'est accompagné d'un mouvement généralisé de dérégulation et de privatisation. A l'échelle mondiale, les instances internationales ont joué un rôle majeur dans ce sens.
Elles n'ont jamais fait mystère de leur volonté : tout soutien à une politique de développement ou même de simple survie est subordonné à l'obligation de se conformer aux règles de bonne conduite de l'économie, c'est-à-dire aux règles qui facilitent les échanges internationaux.
La diminution du rôle du secteur public s'est accompagnée d'une exacerbation de la concurrence entre entreprises ; celles-ci sont effectivement devenues plus globales. La fluidité des marchés financiers a contribué à renforcer la réallocation des ressources. Et à la fragiliser en renforçant la dichotomie entre le monde réel et le monde de la finance.
Intimement associés et largement interdépendants, ces différents facteurs se sont révélés de puissants moteurs du processus de globalisation. Leur seule mise en place a déjà modifié profondément les règles du jeu économique : une consommation plus importante, pour davantage de personnes et pour une gamme croissante de biens et de services, l'affaiblissement de la fonction régulatrice des Etats, le renforcement du libre-échange et l'exacerbation de la concurrence entre les entreprises. Comme dans tout phénomène culturel, lles changements des règles du jeu ne font que traduire des modifications des valeurs de référence de la société (...)
La globalisation sert la cause de l'efficacité économique globale. Par elle-même, elle ne peut assurer une répartition équitable des résultats. La globalisation peut entretenir la croissance, mais elle génère aussi des inégalités et des exclusions.
Plusieurs mécanismes économiques sont en cause.
La libération des échanges va modifier la répartition des revenus à la fois entre les pays et à l'intérieur des pays partenaires à l'échange au détriment des pays et des catégories socioprofessionnelles les moins performantes en terme d'avantages comparés.
Les économies d'échelle et les rendements croissants poussent à de nombreuses fermetures d'usine qui se font, en principe, au détriment des emplois les moins compétitifs. La spécialisation oblige à de profondes restructurations et réduit l'éventail de productions de chaque pays.
Enfin, la libération des échanges peut enrichir une communauté, à l'échelon national ou mondial, tout en creusant à l'intérieur de celle-ci des écarts de revenus intolérables.
Les effets pervers liés à la libération des échanges étant bien connus, ils auraient dû appeler à une vigilance particulière. Au lieu de cela, la globalisation s'est accompagnée d'un libéralisme extrême, nullement exigé par le libre-échange. La répartition des résultats n'en fut que plus inégale, tant au niveau mondial qu'à l'intérieur des économies avancées8.
Au niveau mondial, ces politiques de libéralisme extrême ont lourdement pesé sur les pays les plus pauvres.
On connaît les conséquences néfastes des politiques d'ajustement structurel imposées aux pays en voie de développement. Dictées par les instances internationales pour assurer le libre échange au niveau mondial, elles entravent toute tentative de rattrapage de ces pays dont les économies, souvent exsangues, exigent des politiques macro-économiques adaptées à leur situation.
Avec les progrès technologiques, ces pays ont perdu une bonne part de l'avantage comparatif que leur procuraient les bas salaires d'une main-d'oeuvre peu qualifiée. Pour eux également apparaît de plus en plus l'exigence d'une main-d'oeuvre hautement qualifiée. L'accès au développement et à la convergence internationale semble désormais réservé aux seuls pays disposant de cette main-d'oeuvre.
De plus, les trop nombreuses crises financières d'origine spéculative pèsent plus lourdement sur les économies de ces pays, même s'ils figurent parmi les pays émergeants. La fuite précipitée des capitaux spéculatifs prive leurs économies d'une part importante de leurs revenus.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2007 Libération. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.