Kigali — Ce lundi 2 juillet, place du Châtelet, à Paris, correspondant de l'Agence Rwandaise d'Information, le journaliste Serge Farnel s'est entretenu avec Jean-Luc Habyarimana, un des fils de Juvénal Habyarimana, l'ancien président rwandais qui trouva la mort dans l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion qui le ramenait à Kigali.
Le fils de feu le président s'est présenté comme le porte-parole d'une manifestation destinée à soutenir l'enquête, aujourd'hui fortement controversée, du juge Bruguière qui a conclu à la responsabilité de l'actuel président rwandais, Paul Kagamé, dans l'attentat qui fut le signal déclencheur du génocide contre les Tutsi.
Où étiez-vous le 6 avril 1994 ?
Je me trouvais à notre résidence avec ma mère et deux de mes sours. Nous avons assisté au crash de l'avion
Vous confirmez que l'avion est actuellement toujours sur le lieu du crash ?
Toujours oui
Si j'ai bien compris l'objet de la présente manifestation, il s'agit, entre autres, de soutenir l'enquête du juge Bruguière. Est-ce bien cela ?
Exactement. Parce que, jusqu'à aujourd'hui, c'est la seule et réelle crédible enquête qui s'est faite sur cet attentat.
Vous dites que l'enquête du juge Bruguière est une enquête crédible, mais n'est-il pas étonnant que le juge français ne se soit pas déplacé à l'endroit précis où vous dîtes que les pièces de l'avion sont actuellement encore présentes ?
Je ne sais pas si se rendre sur place pour voir dans quel état se trouve la carlingue de l'avion, par exemple, aurait pu mieux faire avancer l'enquête. Je ne pense pas que le fait qu'il ne s'y soit pas rendu la décrédibilise en tant que tel.
N'est-ce quand même la chose la plus évidente qu'il s'agit de faire au départ ? Quand on enquête sur le crash d'un avion, on va sur place !
Je ne sais pas si vous avez raison. Je ne suis pas dans le bureau du juge Bruguière. Mais ce qui est sûr, et on le dit depuis plusieurs années, c'est que celui qui est à la base de cet attentat, c'est celui qui est actuellement au pouvoir au Rwanda.
Ca, vous en êtes sûr ?
J'en suis sûr et certain.
Sur quoi vous appuyez-vous pour pouvoir affirmer cela avec tant de précision ?
Moi personnellement j'ai entendu le représentant spécial de l'ONU (Jacques Roger Booh Booh, ndlr) dire à mon père, trois jours avant l'attentat, que Paul Kagamé l'avait chargé de lui dire qu'il allait l'éliminer physiquement. Je ne pense pas qu'il faille avoir une maîtrise en quoi que ce soit pour vraiment prouver son implication dans l'attentat.
Pensez-vous avoir pu être manipulé par Monsieur Booh Booh ?
Non je ne le crois pas.
Est-ce que le juge Bruguière a interrogé Paul Kagamé lui-même ?
Je ne saurai pas vous le dire. A ma connaissance non.
Pensez-vous que si le juge d'instruction chargé aujourd'hui de l'affaire demandait à avoir un entretien avec Paul Kagamé, ce dernier l'accepterait pour pouvoir répondre à ses questions ?
Vous savez, en ce qui concerne l'attentat, Paul Kagamé a montré son mépris le plus total. Je ne pense pas qu'il accepterait et même s'il acceptait, ce serait une forme de ruse qui n'aiderait personne dans la recherche de la vérité.
Peut-être est-ce là l'autre point de décrédibilisation de l'enquête du juge Bruguière. Lorsque l'on accuse quelqu'un, la première chose à faire n'est-elle pas de solliciter un entretien avec cette personne pour l'entendre ?
Je ne pense pas qu'aller voir une personne qui a basé son pouvoir sur le mensonge puisse vraiment crédibiliser en tant que tel une enquête.
Imaginons qu'on vous accuse vous d'avoir tué votre père et qu'on ne vous ai pas sollicité pour un entretien .
Ce que je ferai en premier, c'est mettre tous les moyens possibles de la justice de mon pays pour faire la lumière sur cet attentat, parce que, mine de rien, Habyarimana n'était peut être pas son ami, mais c'était quand même le chef de l'Etat à l'époque. Je pense que la moindre des choses à faire pour Kagamé aujourd'hui, en tant que chef de l'Etat rwandais, c'est que lui-même diligente une enquête.
L'actuel ministre rwandais des Affaires étrangères, Charles Murigande, dit pourtant l'avoir lui-même fait et cela a été refusé par l'OACI (Organisation de l'Aviation Civile Internationale, ndlr)
Pour que le gouvernement rwandais puisse diligenter une enquête, il n'a pas besoin du feu vert de l'OACI. En tant qu'Etat, il peut faire un enquête sur place, qu'elle soit bidon ou pas, mais au moins qu'il y ait une réelle volonté.
Comment réagissez-vous au fait que le 6 avril au soir, l'accès au lieu du crash de l'avion ait été refusé à l'ONU pendant un certain temps ?
On oublie que les restes de l'avion sont venues se crasher dans une résidence privée. C'était notre résidence à nous. Donc en aucune manière c'était une résidence ouverte à n'importe qui. Une résidence privée reste privée.
Comment explique-t-on alors que son accès ait été accordé à Paul Barril ainsi qu'au colonel français de Saint-Quentin ?
Ecoutez, le colonel de Saint-Quentin, c'est vrai qu'il s'est rendu sur place la nuit même, et vous savez très bien que cet avion a été piloté par trois coopérants militaires français. Je pense que le colonel de Saint-Quentin, en tant qu'attaché militaire ou bien coopérant militaire de la République française, avait tout à fait accès à cet endroit du crash.
Plus que l'ONU selon vous ?
Plus que l'ONU ? C'est pas moi qui le dis. Mais je ne pense que le fait qu'ils ne soient pas arrivés à notre résidence la nuit même du crash ait fait capoter n'importe quelle enquête que l'ONU pouvait diligenter.
(Sauf si les recherches de Barril et de Saint-Quentin sur les lieux du crash auront conduit à priver l'ONU de pièces essentielles au bon déroulement de leur enquête !, ndlr)
Comments Post a comment