Le Potentiel (Kinshasa)

Afrique: Etats-Unis d'Afrique - Vieux débat, déjà vidé et résolu

Tshilombo Munyengayi

23 Juillet 2007


Kinshasa — On se croirait revenus aux années d'avant la création de l'OUA en 1963. Kwamé N'krumah vient de ressusciter chez lui à Accra, où le 9ème sommet de l'Union africaine (UA) a rappelé aux bons souvenirs des Africains les envolées lyriques et révolutionnaires de l'«OSAGYEFO», sur les Etats-Unis d'Afrique, et son credo «Afric must unite»(l'Afrique doit s'unir).

Remis au goût de l'époque, sur le mode du rouleau compresseur, par Mouammar-El-Kaddafi, ce challenge vient de faire des vagues à Accra en produisant plus de chaleur que de lumière.

L'Afrique vient d'être prise en flagrant délit de déchirement démentiel, entre deux blocs antagonistes. D'un côté se rangent ceux qui ont résolu de se ruer, tête baissée, dans ce brancard panafricaniste tracté par le «guide» libyen et le Sénégalais Abdoulaye Wade.

De l'autre, se retrouvent ceux qui refusent de danser plus vite que la musique par une navigation à vue qui investit dans le saut dans l'inconnu. Ils sont pilotés par le Sud-africain Thabo Mbeki, l'Ougandais Yoweri Museveni, l'Ethiopien Meles Zenaoui. Face à cette querelle d'un autre âge, sur le sexe des anges, les deux camps sont restés armes aux pieds, imperturbables.

La réflexion qui suit dans les lignes ci-après, tient à démêler cet imbroglio pour rappeler que ce vieux débat récurrent avait déjà été pris à bras-le-corps par l'Afrique, décortiqué et vidé de tout son venin. Il y a plus de trois décennies, l'Afrique avait résolu cette controverse. Malheureusement, le continent sort d'Accra «berceau du panafricanisme» inutilement divisée et désunie. Celui qui oublie les leçons de son passé, sera obligé à le revivre.

En sus, une question mal posée complique la réponse à y consacrer. C'est le cas des Etats-Unis d'Afrique, et surtout du gouvernement continental à instituer hic et nunc, «toutes affaires cessantes».

Accra: la division

Les lampions se sont éteints sur le 9ème sommet de l'Union africaine où, au bout du compte la montagne n'aura accouché que d'une petite souris. Quand le président de la Commission de l'UA, Alpha Oumar Konaré procédait à l'ouverture du sommet le dimanche 30 juin, l'ordre du jour préparé par la réunion des ministres des Affaires étrangères africains retenait trois points: les conflits africains, la formation du gouvernement africain corollaire des Etats-Unis d'Afrique.

D'emblée, il était évident que ces deux derniers allaient focaliser l'attention et accaparer l'essentiel des débats. Cela ressortait déjà d'un communiqué de l'UA qui, avant le sommet, précisait que cette rencontre des chefs d'Etats devait permettre «un échange de vues approfondi sur l'opportunité, ainsi que les voies et moyens de doter l'UA d'un exécutif pouvant conduire, avec toute l'efficacité requise, à l'intégration politique et économique du continent en vue de l'ultime objectif qui est la création des Etats-Unis d'Afrique».

Ce décor ainsi planté sur l'axe principal des dossiers devant occuper les chefs d'Etat autour des Etats-Unis d'Afrique sera de nouveau remué par le même Alpha Oumar Konaré dans son discours d'ouverture. Le président de la Commission africaine qui se faisait l'avocat du renforcement de l'intégration du continent, va se livrer à une plaidoirie appuyée pour convaincre tout le monde: «Aujourd'hui nous avons besoin d'une décision politique forte parce que l'intégration est une action politique forte Un leadership africain fort devrait se saisir de toutes les questions pour permettre l'accélération du processus d'intégration». Se voulant assez précis, Konaré fera état de son plan, qui tient à ce que «deux, trois ou cinq pays puissent décider de se déférer pour accélérer l'intégration».

Durant 48 heures consacrées aux cogitations des chefs d'Etat, les Etats-Unis d'Afrique portés à bout de bras par Kadhafi vont s'inviter comme le plus gros morceau. Finalement, après une prolongation très attendue, l'UA va décider «de ne pas décider» sur la question. A l'arrivée, la Déclaration d'Accra renvoie la question à quatre commissions d'experts devant présenter ses conclusions à un Comité des chefs d'Etat, qui les soumettrait au prochain sommet. L'Afrique sort de ce sommet divisée et extrêmement désunie, suite à la passion imprimée dans les discussions.

C'est de bon droit que l'éditorialiste du Potentiel du 2 juillet 2007 trouve que «L'Afrique se trouve à la croisée des chemins. Les Etats-Unis d'Afrique pourraient provoquer ce déclic, dont le continent noir a tant besoin pour accélérer son développement. Un vieux rêve qui refait surface et suscite un débat houleux». Effectivement, ce débat est vieux comme on va le voir; mais en plus il a déjà été solutionné. C'est une simple question de revisiter ces pistes, et d'en dégager les lignes maîtresses. Rien n'est nouveau.

Rappel nécessaire

Le panafricanisme, dont le 6ème Congrès tenu à Manchester en 1945 avait reçu des jeunes leaders africains Kwamé N'Krumah, Jomo Kenyata et Nnamdi Azikiwe, avait sous-tendu une profusion d'unions politiques entre Etats africains au lendemain des indépendances.

Dès le 17 septembre 1958, les Etats de l'Afrique de l'Est, des partis nationalistes et des syndicats se réunissent dans le Pan african freedom movement of east central and southern africa, le PAFME CSA (Kenya, Ouganda, Tanganyka, Nyassaland et Zanzibar). En novembre 1958, la Guinée-Conakry et le Ghana décident une union, rapidement éteinte. Le 17 janvier 1959 se crée la fédération du Mali entre le Sénégal, le Dahomey, le Soudan (Mali, la Haute-Volta. Rapidement dissoute, cette fédération sera remplacée le 30 mai 1959 par le Conseil de l'Entente: Côte d'Ivoire, Haute-Volta, Niger, le Dahomey, le Togo. Le 19 juillet 1959 le Libéria s'unissait avec le Ghana et la Guinée-Conakry à Sanniquellé. Du 15 au 19 décembre 1960 le Conseil de l'Entente s'unit au pays de l'ex-Afrique équatoriale française pour former l'Union africaine et malgache (UAM).

En mars 1961 l'UAM s'élargit pour créer l'Organisation africaine et malgache de coopération économique (OAMCE). Les pays progressistes se réunissent en janvier 1961 dans le «Groupe de Casablanca»: Ghana, Guinée-Conakry, Egypte (RAU), Mali et Maroc. La même année, les pays africains modérés créent le «groupe de Moronvia»: qui comprend les pays de l'UAM plus l'Ethiopie, le Libéria, la Libye, le Nigeria, la Sierra-Léone, le Togo, la Tunisie, la Somalie, etc.

On remarque l'instabilité et la frénésie de ces unions, essentiellement politiques et qui ne vivaient que le temps d'une rose. Il en résultera une prise de conscience pour une union au niveau du continent, mais dont les approches furent divergentes et passionnées, comme aujourd'hui.

Approches pour l'OUA

Dès la réunion préparatoire de la Conférence des ministres des affaires étrangères à Addis-Abeba le 15 mai 1963, deux positions s'opposent entre les tenants des Etats-Unis de l'Afrique: un panafricanisme immédiat et intégral; et les défenseurs d'une évolution par étapes, dont la première serait l'intégration sous-régionale. Ainsi, la controverse tournant autour du «continentalisme» et du «sous-régionalisme».

La thèse d'une union immédiate était défendue par les Etats progressistes «anti-impérialistes» dont le porte-étandard était le président ghanéen Kwamé N'krumah. Pour les Etats modérés du «Groupe de Moronvia», la vraie unité de l'Afrique devait commencer par la base, et unir ceux des Etats ayant des intérêts nationaux les plus rapprochés, principalement les intérêts économiques et sociaux.

La Charte de l'OUA, qui fut le résultat d'un compromis entre ces courants, ne trancha pas d'une façon claire cette question. Mais l'évolution de la praxis va se préciser au travers des résolutions soit du Conseil des ministres, soit de la Conférence au sommet. Les résolutions clés sont: CM/5/I, CM/125 (IX), CM/464 (XXVI) et CM Rés. 125-IX.

Dès sa première session en août 1963, le Conseil des ministres invite les Etats membres, par la résolution CM/5/I, à envisager une politique de regroupement entre voisins dans le cadre d'une même zone géographique. Par sa résolution CM/464 (XXVI) l'OUA divise l'Afrique en cinq grandes sous-régions: Afrique du Nord, de l'Ouest, du Centre, de l'Est et du Sud. Chaque sous-région doit s'intégrer fans une seule organisation sous-régionale. Leçons à tirer

Le sous-régionalisme africain, retenu par plusieurs actes de l'OUA, avait pour but ultime l'intégration continentale dans une vaste communauté économique africaine? Cette intégration est multisectorielle, et se subdivise en quatre secteurs d'intégration: l'intégration économique, l'intégration politique, l'intégration sociale et l'intégration culturelle. Dans l'optique fonctionnaliste, et même néo-fonctionnaliste, l'intégration économique est prépondérante, et, quand elle est bien, elle favorise l'intégration politique.

Dans cette perspective, le plan d'action de Lagos avait imposé aux diverses sous-régions des obligations dans le secteur financier, du Commerce intra-africain, la réduction puis l'élimination des barrières commerciales.

Cette batterie d'obligations aurait pu permettre à l'Afrique, depuis le sommet économique de l'OUA à Lagos en 1980, de faire un très grand pas vers Communauté économique africaine prélude à une intégration politique, marquée par des institutions continentales fortes, autofinancées, auto-intégrées et légitimées par les peuples africains, satisfaits par les réponses socio-économiques concrètes de l'Afrique dans leur quotidien. Il n'y a pas de honte à s'inspirer de ce qui est bon chez les autres. En effet, l'intégration européenne est partie depuis 1957 sur une base économique, pour enfin culminer par les efforts actuels de se doter d'institutions politiques. Malgré ce très long parcours de l'Europe économique, l'Europe politique pine à s'installer.

En recherchant directement une Afrique politique, non soutenue par une Afrique économique, culturelle, sociale, des initiatives telles les Etats-Unis d'Afrique, à la sauce de Kadhafi sont vouées à l'échec. En outre, il y a le personnage du guide libyen qui pose problème. Son pays, baignant dans une dictature stalinienne, est en plus l'exemple le plus accompli du racisme anti-noire, et de la xénophobie anti-africaine. Pire, il se sent à l'étroit chez lui, tel qu'il a accumulé énormément d'unions mort-nées, ou agitées: avec l'Egypte, le Soudan, la Tunisie, le Tchad, l'Algérie, les Etats-Unis du Magreb-Arabe, la Communauté des Etats Sahelo-Sahéliens. Sa dernière trouvaille des Etats-Unis d'Afrique est vouée au même sort, si on ne revisite pas les brillants travaux et études du passé sur ce sujet.

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