Port Louis — Le nouveau ministre des Arts, de la Culture et des Loisirs, Rama Poonoosamy, confie ses ambitions à la presse indépendante, à la fin de juillet 1982. Elles se résument en quelques mots clés tels que refus de toute étatisation, démocratisation, rôle facilitateur de l'Etat.
Pour commencer, explique-t-il, il faut prendre en considération l'évolution historico-culturelle des Mauriciens. Elle constitue un préalable incontournable à toute orientation culturelle qu'on voudrait proposer au peuple de Maurice. Nous avons hérité d'un processus de développement marqué par une double influence coloniale et capitaliste. Elle le marque de taches indélébiles ou presque et qui ont pour noms : inégalité, racisme, injustice, élitisme, communalisme, dépendance à l'égard de mères patries étrangères.
L'Indépendance politique n'a pas été capable d'atténuer leurs effets pervers. Il considère même que les 14 années de règne travailliste et ramgoolamien, qui l'ont suivie, ont exacerbé encore ces courants néfastes à l'instauration d'une véritable culture mauricienne, partagée fraternellement entre tous les Mauriciens, quelles que soient leurs origines ethniques, leurs cultures, leurs religions et leurs aspirations. Ces 14 années (1968-1982) ont favorisé l'importation d'éléments culturels. Il s'agit de solutions de facilité, dominées par la gratuité de l'offre. Leur acceptation s'explique par un désir de faire plaisir à tour de rôle à chaque communauté sans se rendre compte qu'elle fractionne davantage notre population en privilégiant le séparément aux dépens d'un échange fraternelle de valeurs culturelles vécues.
Le gouvernement MMM-PSM, issu du scrutin du 11 juin 1982, souhaite développer une culture authentiquement mauricienne axée sur les nécessités suivantes : préservation et promotion de nos traditions ancestrales et de notre héritage culturel, consolidation de l'identité mauricienne, contribution et enrichissement à partir de l'évolution culturelle mondiale en privilégiant les liens avec les pays de peuplement de l'île Maurice.
Ce développement d'une culture plus spécifiquement mauricienne se fera à travers le dialogue, la participation de tous, la décentralisation, la démocratisation des activités culturelles, l'élimination de la double fracture entre élite et masses et entre villes et villages, le rejet de toutes tendances intolérantes et hégémoniques. Nous parviendrons à cette culture partagée mauricienne par la compréhension mutuelle, l'enrichissement commun à partir des différents apports de notre héritage culturel, en privilégiant l'activité créatrice de nos artistes et intellectuels.
Une culture authentiquement mauricienne naît de ce brassage, issu de populations venant d'Europe, d'Afrique, de l'Inde et de la Chine. Il existe déjà et est intensément vécu au niveau de la masse tant dans les villages que dans les quartiers urbains les plus défavorisés où le partage est le maître mot du vécu quotidien. Malheureusement, plus on s'élève dans la hiérarchie sociale, et plus nous avons tendance à nous replier au sein d'un ghetto culturel, à mépriser et même à rejeter la culture de l'Autre, sous prétexte qu'elle nous est étrangère et donc pernicieuse car constituant, prétendument et émotionnellement, un danger pour notre héritage culturel sectaire. Nous devons donc vaincre ce réflexe de repliement culturel et même le transcender pour adopter une autre approche, celle de la main tendue et ouverte, tant pour donner que pour recevoir, celle d'une dynamique de partage.
Le gouvernement MMM-PSM entend privilégier, dans la mesure du possible, les deux langues nationales les plus utilisées à Maurice, le créole et le bhojpury. Elles ont été longtemps méprisées sinon marginalisées. Elles seront dorénavant à l'honneur, notamment à la radio, à la télévision, lors des déclarations ministérielles. Il est même question qu'elles aient droit de cité à l'Assemblée législative (cela n'est toujours pas le cas un quart de siècle après). Suivront l'enseignement du créole et du bhojpuri dans l'enseignement primaire et secondaire et les recherches linguistiques au niveau universitaire.
Le gouvernement MMM-PSM compte mettre sur pied un centre culturel mauricien pour promouvoir l'interaction culturelle. Il donnera naissance à une troupe d'artistes et à un orchestre nationaux où toutes les cultures, toutes les musiques, se rencontreront et fraterniseront. Il mettra en place une politique de respect des droits d'auteur. Une chose est certaine, il n'y aura pas d'étatisation de la culture. Au contraire, les écrivains seront invités à critiquer, au besoin, ce gouvernement.
Mais ce que Rama n'anticipe pas c'est que sa politique culturelle est encore trop révolutionnaire, en juillet 1982, pour faire l'unanimité même au sein de ce gouvernement MMM-PSM. Les semeurs de zizanie n'abdiquent jamais. Ils magouilleront dans l'ombre pour lui faire échec et même briser irrémédiablement les espoirs placés dans la victoire électorale du MMM-PSM du 11 juillet 1982. Tout reste donc à refaire et peut-être même à partir de zéro. Pour cela, il nous faut une autre jeunesse politique.

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